Films

30 10 2017

La Mécanique des flux

Propos recueillis par Catherine Lefort


La Mécanique des flux

DR

La réalisatrice Nathalie Loubeyre sera en tournée lors du Mois du film documentaire en Nouvelle-Aquitaine avec La Mécanique des flux, son troisième documentaire consacré à la question des migrations et du traitement qui en est fait par les pays européens.

 
Avec un titre à connotation technique, le film nous emporte dans une toute autre mécanique, celle insoutenable et implacable de l’immigration que nous connaissons en Europe et celle d’une mécanique émotionnelle puissante. Que dénoncez-vous ?
 
Ce film interroge la métaphore du « flux », couramment employée pour évoquer les mouvements de populations. Elle est intéressante puisqu’en vertu des lois de la physique, on ne peut pas arrêter un fleuve qui coule, pas plus qu’un mouvement de population. Mais le revers, c’est qu’elle contient une terrible déshumanisation, puisqu’on assimile ces personnes à un fluide. Une violence qui autorise toutes celles qui sont faites à ces migrants. L’autre mécanique à l’œuvre dans cette affaire, connue des politiques qui la pratiquent avec cynisme, c’est que plus on dresse des murs, et plus il y a de souffrances et de morts. C’est ce qui se passe par exemple en Méditerranée.
 

Au début du film, vous filmez du côté de ceux qui font obstacle aux migrants, une véritable traque où la tension est palpable, et vous basculez ensuite du côté des migrants en filmant les visages de très près… Qu’avez-vous voulu montrer dans cette construction du film ?
 
On entre dans cette histoire par le regard de ceux qui traquent  les migrants – et d’une certaine façon notre regard à nous puisque c’est en notre nom que cette traque est organisée avec nos policiers, nos impôts, le tout pour notre bien supposé…

Les migrants n’apparaissent d’abord que par des traces dans la terre que pistent les policiers, ensuite ils surgissent sous forme de silhouettes dans les viseurs des caméras thermiques. Puis le basculement s’opère : la caméra passe de l’autre côté du miroir pour aller voir ce qu’il y a derrière ces empreintes et ces silhouettes, leur donner visages, corps, paroles… Elle en fait des êtres vivants, et aussi surtout des sujets, car ils ne sont pas seulement des victimes, mais aussi des êtres qui ont choisi leur destin. Pour échapper à des événements épouvantables, pour sauver leur peau, ou pour aller au bout de leurs rêves…

Tout au long du film, à intervalles réguliers, comme en contrepoint, la caméra revient sur la traque de la police. Elle prend alors toute sa dimension inhumaine.
 

Vous n’épargnez rien au spectateur : de la violence inhumaine et quotidienne exercée sur ces hommes et femmes… jusqu’à l’inhumation de ces gens que l’on refuse partout jusque dans les cimetières…
 
Les violences qui sont exercées contre eux sont incommensurables. Pourtant, je me suis censurée dans ce film : j’ai déterminé un seuil d’acceptabilité que peut supporter un spectateur, car au-delà de ce seuil vous le perdez. Je n’ai par exemple pas abordé les souffrances psychologiques…
 

Quel a été le point de départ de votre engagement sur ce terrain ?
 
La situation est très grave. Des dizaines de milliers de personnes meurent à nos frontières. Selon moi, on devrait parler de crime contre l’humanité. Ces gens quittent leur pays parce qu’il y a des crises – économiques ou politiques –, des conflits dans lesquels nous avons une grande part de responsabilité. Nous avons donc le devoir d’assumer leurs conséquences, mais nous ne le faisons pas. D’autre part, on ferme les frontières en sachant que ça fait augmenter le nombre de morts. C’est criminel.

Je pense aussi que les mouvements migratoires vont s’intensifier avec les phénomènes climatiques entre autres. Il faut s’y préparer. La méthode employée aujourd’hui est totalement archaïque, inefficace, et inhumaine. Il me semble important d’être sur ce terrain-là.
 

Vous avez particulièrement travaillé les images. C’est l’influence de Raoul Ruiz pour qui vous avez collaboré qui est en jeu ?
 
Oui, bien sûr mais pas seulement lui. Il y a tous les cinéastes que j’aime et qui considèrent l’image, non pas comme un moyen de représenter le réel, mais comme un langage. Je porte cette culture cinématographique, même lorsque je fais un documentaire. Pour moi, l’image est un langage avec tout ce qu’elle porte d’expressivité, d’inventivité et de pouvoir d’évocation et d’émotion. Elle permet de voir au-delà du visible.
Dans ce film, la difficulté était d’être capable de tenir cette ligne très ténue entre l’importance d’émouvoir – pour que l’identification puisse se faire entre eux et nous – mais pas trop non plus, pour être à la bonne distance et pouvoir être dans l’analyse, la pensée. L’idée est d’être dans la rencontre : on peut ressentir l’empathie, mais avec la distance la plus juste possible.

 
Votre mari, Joël Labat, a été votre chef opérateur. Vous avez donc travaillé en couple. Est-ce que cela vous a ouvert des portes et comment s’est passé le tournage ?
 
Nous avons en effet tourné seulement à deux. Je m’occupais aussi du son. Ça a permis une relation plus intime avec les migrants, d’abord parce qu’ils étaient amusés de voir qu’on pouvait travailler en couple, et que je paraissais être la « chef ». Ça intriguait nombre d’entre eux qui viennent de pays où la place de la femme est plutôt à la maison. Par notre statut de couple, il était plus simple de nouer un lien avec eux, de gagner leur confiance.

Du côté des autorités, le tournage s’est globalement bien passé. Nous avions obtenu en amont les autorisations en bonne et due forme, même si parfois il nous a fallu contourner ces autorisations car on nous limitait l’accès à certains endroits.
Dans ces pays où le film a été tourné, en Grèce et en Croatie, il n’y a pas de mauvaise conscience de la part des autorités. Elles ont été chargées par l’Europe de la protection de ses frontières et elles sont très contentes de montrer qu’elles font bien le job… Elles ont simplement évité – face à la caméra – que la violence soit trop visible.
 

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  • Voir le film et rencontrer Nathalie Loubeyre lors du Mois du film documentaire
    À Pessac : cinéma Jean Eustache le mardi 7 novembre à 21h00
    À Saint-Loubès : bibliothèque François-Mitterrand le mercredi 29 novembre à 18h30
    À Cestas : cinéma Rex le jeudi 30 novembre à 20h30
  • Filmographie
    1987 : M.A. (fiction, 17 min)

    1989 : Fragments (fiction, 12 min) : prix au Festival de courts métrages de Grenoble, sélection au Festival de films de femmes de Créteil et au Festival de Lausanne (1989)
    1992 : Corps étrangers (fiction, 20 min)

    2002 : La Coupure (fiction, 20 min) : prix Jean Vigo 2003
    2004 : Les Larmes d’Ella (fiction)

    2009 : No Comment (documentaire, 53 min) : Grand Prix du documentaire de création au Festival International des Droits de l’Homme de Paris (2009)
    2013 : À contre-courant (documentaire, 52 min)

    2014 : La petite dette qui monte qui monte (documentaire, 45 min)
    2015 : La Mécanique des flux (documentaire, 83 min).