Littérature et cinéma. Et plus si affinités…

La liberté supérieure de l’image dessinée vue par Étienne Davodeau

La liberté supérieure de l’image dessinée vue par Étienne Davodeau

Propos recueillis par Christophe Dabitch


Auteur aujourd’hui connu du grand public, maniant aussi bien la fiction (Lulu femme nue) que le récit documentaire (Les Mauvaises gens, Les Ignorants) avec un grand talent de raconteur d’histoires, un point de vue engagé de dessinateur et une belle sensibilité à l’humanité de ses personnages, Etienne Davodeau a également été adapté au cinéma et d’autres projets sont en cours. Il raconte ici cette expérience qui ne lui fait pas oublier la BD : elle est avant tout son expression, pleine et entière.
Christophe Dabitch En quoi la bande dessinée n’est pas du « petit cinéma » ?
 
Étienne Davodeau – C’est une confusion fréquente. On pense à tort que le cinéma et la bande dessinée sont des arts narratifs très voisins alors qu’ils ont plus de différences que de ressemblances. On a l’image, le cadre, les dialogues et des séquences visuelles mais la bande dessinée est d’abord un art de l’espace. On fait cohabiter des images les unes avec les autres, sur une page, une double-page. On laisse le lecteur se balader comme il l’entend en fonction de ce qu’on installe comme fonctionnement visuel et narratif du récit en général et de chaque page en particulier. Le cinéma est plutôt un art du temps du récit. Un film fait 1 h 30 pour les 500 personnes de la salle de cinéma et il s’impose bien davantage au spectateur que le livre au lecteur. Il y a aussi l’ellipse. Elle existe au cinéma, entre chaque scène, mais elle est le moteur de la narration en bande dessinée. On confie au lecteur le soin de combler l’espace entre chaque image et donc de participer activement au récit. Ce sont aussi des contextes de travail et de réalisation qui sont très différents, ce qui rend l’adaptation fructueuse en tant qu’exercice.
 
C.D. – Quand vous avez écrit et dessiné Lulu femme nue, avez-vous pensé d’une manière ou d’une autre au cinéma ?
 
E.D. – Jamais. Quand j’écris un livre de bande dessinée, je ne pense que bande dessinée. Je n’utilise pas le vocabulaire du cinéma et je n’aime pas beaucoup les rapprochements sémantiques entre les deux. Je ne fais pas de la BD par défaut mais parce que je l’aime et que je crois en ses possibilités narratives.
 
C.D. – Quel rôle avez-vous joué dans l’adaptation de ce livre ?
 
E.D. – La proposition m’est venue par Caroline Roussel, productrice, et la réalisatrice Solveig Anspach, via mon éditeur, Futuropolis, en 2010. Solven Hanspach voulait travailler avec son scénariste, Jean-Luc Gaget. Son approche m’a intéressée. J’étais à l’époque immergé dans mon travail à la vigne et à la cave pour « Les Ignorants », je n’ai pas souhaité participer au récit mais j’ai demandé à lire les étapes successives. Ils ont en général tenu compte de mes remarques. Ce qui m’intéressait dans le projet de Solveig était qu’elle ne faisait pas la même chose que dans le livre, ma curiosité était là.
 
C.D. – C’est-à-dire ?
 
E.D. – Lulu femme nue est l’histoire de personnes qui nous racontent l’histoire d’une femme qui s’en va. C’est un dispositif scénaristique où l’on voit des personnages autour d’une table écouter l’un d’eux dire ce qu’il sait de l’escapade de l’une de leurs amies. C’est l’histoire d’un homme qui raconte l’histoire d’une femme. La réalisatrice a de suite voulu se coller directement à ce qui arrive au personnage de Lulu. Cela change beaucoup de choses. En tant qu’auteur homme de bande dessinée, je ne me sentais pas vraiment de raconter les états d’âme d’une femme qui prend le large pour quelques jours, c’est pour ça que j’ai fait intervenir un personnage masculin qui est comme moi, qui ne comprend pas trop ce qui arrive. J’avais un récit avec des flash-backs et c’est devenu un récit plus linéaire, plus court aussi. Les personnages sont ceux de mon livre mais les dialogues ont pas mal évolué, avec beaucoup de petites trouvailles et surtout ils sont magnifiés par des comédiens. Il y a une vraie plus-value en termes de richesse et de tonalités. Cela m’a donné pas mal de surprises.
 
C.D. – Quels sentiments avez-vous éprouvé en voyant le film ?
 
E.D. – J’ai suivi le projet, je suis allé sur le tournage, j’ai fait une petite figuration et j’étais assez proche de l’équipe. Mais je savais depuis le début que, à la fin, ce serait plus complexe que « j’aime ou j’aime pas ». À la projection en 2013, toute l’équipe m’a évidemment sauté dessus pour me demander ce que j’en pensais et j’avoue que j’étais comme une poule devant un couteau. J’étais absolument désarmé, je n’avais aucune opinion, je leur ai demandé de me laisser tranquille... J’étais dépossédé mais ce n’est pas négatif. En fait, il fallait que je me familiarise avec cet objet. Je me suis apprivoisé le film, je l’ai aimé et j’ai donc participé à sa promotion. Au final, je suis très content de cette expérience, autant le résultat que la façon dont cela s’est fait.
 
C.D. – Est-ce que vos autres livres pourraient être adaptés et pourquoi celui-là finalement ?
 
E.D. – Il y avait eu plusieurs tentatives avant mais les équipes n’avaient pas trouvé l’argent. J’ai refusé d’autres propositions, notamment sur les documentaires, Les Mauvaises gens et Les Ignorants, car je ne vois pas comment cela pourrait être fait. Il y a un projet actuellement où je co-écrirai le scénario et puis une autre adaptation qui avait été abandonnée et qui revient. Pourquoi Lulu femme nue est allé à son terme ? Je ne sais pas. C’est un film à petit budget, à la marge du système de production habituel, sans avance sur recette, sans Canal Plus, mais la productrice a réussi à mener le combat. La présence de Karine Viard a été déterminante je crois.
 
C.D. – Il y a aujourd’hui le projet autour de Un homme est mort. C’est un parcours curieux, il y au départ le film de René Vautier, votre bande dessinée avec Kris qui raconte l’histoire de ce film et son contexte et aujourd’hui à nouveau un film.
 
E.D. – C’est l’histoire d’un film qui disparaît, celui du film de René Vautier qui témoignait d’une manifestation à Brest en 1950 et qui y jouait un rôle, dont nous racontons en bande dessinée son tournage, sa vie et sa mort, et là on revient au cinéma mais en dessin animé pour la télévision. J’aime beaucoup ce cercle vertueux qui fait que cette histoire ne meurt pas, cela me fascine. Ca s’est fait à l’instigation d’Arte avec le producteur Les Armateurs. Kris a écrit le scénario, deux personnes des Armateurs ont affiné l’écriture ensuite. Là, on en est aux recherches graphiques, au tout début de l’aventure.
 
C.D. – À la différence de Lulu femme nue, il y a votre dessin avec lequel il faut trouver une correspondance.
 
E.D. – On a profité de cette occasion avec Kris pour réparer des erreurs et oublis de notre livre, notamment sur le rôle des femmes, des syndicats et associations féminines, que l’on avait sous-estimé. Pour le dessin, l’ambiance et les couleurs du livre doivent être fidèles. On se heurte au problème de l’argent, il faut trouver des solutions alternatives économiquement viables, des formes d’animation nouvelles, des logiciels aux coûts plus faibles. Les premiers essais donnaient un dessin bien plus réaliste que le mien, je n’ai pas voulu les valider. Mais des techniques nouvelles arrivent qui sont très intéressantes.
 
C.D. – Est-ce que vous voudriez écrire directement pour le cinéma ?
 
E.D. – Le livre de bande dessinée me convient mieux, je ne suis pas prêt d’abdiquer la liberté d’auteur qui peut faire un livre tel qu’il l’entend avec la liberté supérieure de l’image dessinée. On est beaucoup plus libre vis à vis de l’argent notamment, à partir du moment où on a un éditeur. Au cinéma, on peut avoir monté son film, l’avoir achevé et dans certains cas, si des diffuseurs ont décidé qu’en sortant un film ils perdraient tant de millions et qu’en ne le sortant pas ils en perdraient moins, ils ne le sortent pas. C’est un milieu beaucoup plus compliqué. Je continue à dessiner les histoires que j’ai en tête. Si d’autres personnes veulent qu’on en fasse un film, pourquoi pas ? Il faut que le projet soit pertinent. Mais peut-être que cela viendra parce que je commence à connaître ce milieu.

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