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23 06 2016

La frontière sur le plateau

Propos recueillis par Christophe Dabitch


La frontière sur le plateau

Depuis le début des années 1990, avec sa Compagnie « Ouvre le chien », Renaud Cojo, dramaturge bordelais, multiplie les expérimentations théâtrales, les hybridations de matériaux différents qui trouvent une cristallisation sur scène. Il est aujourd’hui en résidence d’écriture au chalet Mauriac – dans un partenariat avec l'OARA – pour un projet intitulé « Haskell junction » au cœur duquel se trouve la notion de frontière.

Christophe Dabitch – Comment abordez-vous l’écriture dramatique et la mise en scène ?
 
Renaud Cojo – Je ne me penche pas sur un texte classique ou sur celui d’un jeune auteur pour en opérer une transmission, je suis plutôt dans la fabrication d’un matériau en amont de la proposition de spectacle. Pour « Et puis j’ai demandé à Christian de jouer l’intro de Ziggy Stardust » par exemple, le principe pour moi était de construire et d’archiver des vignettes vidéos documentarisées d’une expérience de vie, la mienne, avec cette admiration pour David Bowie. Je faisais des rencontres, je me déplaçais etc. Le matériau n’était pas du texte. J’ai reproduit ce protocole pour d’autres spectacles. Pour « Haskell Junction », c’est un peu la même chose. Dans les années 1980, j’ai fait un voyage en solitaire au Québec et je suis tombé sur la petite ville de Stanstead qui est traversée physiquement par la frontière canado-américaine, entre le Vermont et le Québec. Et au milieu de cette frontière qui est marquée au sol par un trait noir, il y a un théâtre, le « Haskell Opera ». La salle est côté américain et la scène côté québécois. Ce théâtre porte beaucoup d’anecdotes, la plus célèbre étant celle des Beatles. En 1971, le groupe tente de retrouver une dynamique de concert mais John Lennon n’est pas sûr de pouvoir revenir en territoire américain s’il en sort et Georges Harrison est interdit d’entrée aux États-Unis pour usage de stupéfiants. Ils décident alors de se retrouver entre les deux, dans ce théâtre. Mais comme l’affaire est ébruitée par la presse, la réunion n’aura jamais lieu. Tout ça me parle comme un poème...
 
C.D. – Vous mêlez toujours différentes formes sur le plateau, performance, vidéo, musique, comédiens...
 
R.C. – C’est une hybridation mais c’est pour moi un seul corps organique. Je peux hybrider des textes, des images, des interviewes et des rencontres au plateau. Pour l’instant, pendant ma résidence au chalet Mauriac, je n’écris pas un texte avec une dramaturgie et une possibilité de l’éditer mais je travaille sur la mise en place du protocole. Je prépare mes premiers repérages puisque je vais aller à Stanstead où je vais filmer des choses dans cette ville, dans le théâtre et ailleurs. À l’époque, le tracé de la frontière a été fait par deux ou trois personnes responsables de cette zone qui ont sans doute abusé de l’alcool de patate... Quelque chose a dévié. C’est drôle et j’aime beaucoup partir d’anecdotes pour transmettre ces histoires. Je travaille aussi sur la notion globale du terme de frontière, dans un courant humaniste qui tend à dire que la frontière est aujourd’hui terrible. Nous sommes dans une mondialisation mais il existe de plus en plus de frontières, avec grillages et barbelés. Mais je me penche aussi du côté de Régis Debray qui a une vision contraire de la frontière. Il en fait l’éloge et c’est passionnant. Il dit que c’est utile. Quand quelqu’un sonne par exemple à votre porte, vous lui ouvrez et après vous échangez. S’il n’y a pas cette frontière, ce filtre, il n’y a pas d’échange. Je ne fais évidemment pas un spectacle militant sur la frontière d’autant que je n’y investis pas seulement des notions géopolitiques et sociales mais aussi des dimensions psychanalytiques et anthropologique. Je me demande comment la frontière agit sur l’individu. Pour moi par exemple, elle produit nécessairement une angoisse, je la ressens comme ça. Même quand je fais mes courses en Espagne… Il y a une avancée vers l’inconnu. Il y a évidemment moins d’enjeu en ce qui me concerne que pour un migrant qui va faire une traversée en bateau en ne sachant pas s’il en sortira vivant. Cette dimension de la frontière sera très présente je pense.
 
C.D. – Il y aura un second temps de la création après ce travail plutôt solitaire ?
 
R.C. – Le spectacle sera performatif, une première partie avec un docu-fiction à Stanstead, et ensuite, à partir de là, un geste de théâtre sur le plateau. Cela dit, même pendant le visionnage, je ne pense pas que les spectateurs seront en position de téléspectateurs, il y aura d’autres choses pendant la diffusion. La première étape me permet de creuser des pistes par de la lecture, de l’écriture, de la prise de notes, du visionnage et l’élaboration d’un protocole et d’un scénario. Je sais que j’aurai plusieurs scénarios. Jusqu’à cet hiver, je vais produire de la matière et avant la création du spectacle, en octobre 2017, tout va trouver une architecture. C’est la deuxième phase, celle de l’écriture de plateau où je serai avec des êtres de chair et de sang... C’est le mélange entre le temps de latence et l’urgence de la création qui produit cette architecture.
 
C.D. – Quel est pour vous l’intérêt essentiel d’une résidence d’écriture ?
 
R.C. – Le chalet est un endroit magnifique, avec la forêt, la mémoire etc., mais c’est surtout pour moi un lieu qui m’absente du quotidien qui dévore. C’est une déconnexion de notre biotope. Ce n’est pas ma première résidence d’écriture mais là je suis ravi parce que ces Landes me sont chères. J’ai des souvenirs d’enfance quand mes grands-parents m’emmenaient dans leur maison landaise et on passait par Saint-Symphorien. Ma grand-mère me disait que c’était le chalet de Mauriac, je ne comprenais pas bien ce que cela voulait dire. Elle me racontait le chêne que Mauriac embrassait et cela construisait quelque chose de fort. On y passait souvent en R16... J’ai voulu voir le chêne, il est tombé mais bon... J’ai longtemps pensé les paysages landais comme uniformes, avec ces tiges tendues d’une fragilité extrême... Mais j’ai habité ensuite dans les Landes plusieurs années et j’ai vu la diversité de la forêt landaise. Les deux tempêtes successives, la dévastation et l’horreur ont changé mon regard. J’ai vécu cela, la forêt de pins qui tombe. Et là j’ai appris à aimer la présence de ces garde-fous, leur odeur.
 

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