Les métamorphoses du réel : livre et cinéma animés

La France, deuxième pays du manga

La France, deuxième pays du manga

Photo : Couverture de "Orange" de Takano Ichigo - Akata éditions

Propos recueillis par Romuald Giulivo


Fondées à la suite de l’aventure Tonkam1, véritable pionnier de la diffusion du manga en France dans les années 1990, les éditions Akata défendent dans le marché sans cesse croissant du manga en France une vision originale et audacieuse de la bande dessinée nippone. Bruno Pham, responsable éditorial actuel, revient avec nous sur les choix de la maison, leur regard sur le manga et leurs engagements.

 
Comment s’est forgée l’identité des éditions Akata ?

Sylvie Chang et Dominique Véret ont créé la maison en 2001, avec l’aide d’Erwan Le Verger et Sahé Cibot. L’histoire de Tonkam a évidemment tout de suite conféré à Akata une légitimité auprès du lectorat et des libraires. Dans le même temps, le monde du manga avait beaucoup évolué depuis son arrivée en France et Akata a immédiatement regardé vers l’avenir, créé une identité qui lui est propre. Ainsi, nous avons d’abord dirigé une collection pour le compte des éditions Delcourt. Puis, en 2013, nous avons repris notre indépendance afin de mieux défendre notre ligne éditoriale. Chez Akata, nous faisons du manga pour ce qu’il est, c’est-à-dire un média à la fois grand public et à propos, qui recherche en même temps le divertissement et l’exploration de notre société, ses problématiques, son actualité. Nous préférons parler d’ailleurs de bande dessinée asiatique, car qu’elle soit japonaise, franco-belge ou américaine, la BD est un média narratif qui s’exprime à travers des codes communs à toutes les cultures. Et nos publications donnent à lire cette conviction, que ce soient des séries très en phase avec les grands débats qui animent notre société, la bande dessinée féminine qui a une large place dans notre catalogue, ou encore le travail un peu détonnant que nous menons dans notre collection WTF ?!2.

 
Qu’entendez-vous par bande dessinée féminine ?

Derrière ce qu’on appelle le shjo manga3, se dissimule une réalité complexe. En France, pendant des années, le milieu de la bande dessinée – que ce soit chez les éditeurs, les directeurs de collection ou les auteurs – a été dominé par des hommes. Même si les lectrices de BD existaient, toute la production était envisagée selon des critères définis par un regard masculin. Alors qu’une telle situation n’a jamais été le cas dans la bande dessinée asiatique. Le shjo, ou plus largement les séries écrites par des femmes, s’est fortement développé dès l’après-guerre. Il y a ainsi au Japon plus de quarante ans d’histoire d’une bande dessinée faite par ou pour des femmes. Les Asiatiques sont très en avance sur nous de ce côté-là, quand on a pourtant tendance à considérer leurs cultures comme très normées sur la place de la femme. C’est en vérité beaucoup plus compliqué.

Du coup, lorsque Akata a publié chez Delcourt des séries comme Fruit Basket4 ou Nana5, le succès commercial immense de ces livres a entraîné une vraie prise de conscience dans le monde de la bande dessinée. Cela a contribué à bouger les lignes, forcer à s’interroger sur la place du lectorat féminin, mais aussi rappeler que des femmes pouvaient faire de la bande dessinée.
 

Quel est l’objet de votre label WTF ?! ?

L’univers du manga au Japon est beaucoup plus large que ce que donne à voir la grande masse des ouvrages traduits en France. L’idée est donc de proposer autre chose – tant dans les sujets, le ton, l’ambiance graphique ou un humour très japonais ou plutôt borderline –, en créant un véritable laboratoire éditorial au sein des éditions Akata. Par exemple, l’une de nos meilleures ventes dans la collection WTF ?! est Ladyboy vs Yakuzas, une série mettant en scène un jeune malfrat transformé par vengeance en femme et envoyé sur une île peuplée uniquement d’hommes. C’est, derrière la thématique assez limite, une vraie série de divertissement, mais aussi une réflexion sur le genre du survival6.

 

"Nous essayons donc ici de nous amuser, en continuant d’aborder des sujets sociétaux qui nous sont chers, mais sous l’angle de l’humour."


Nous possédons un catalogue dans sa large part très sérieux, et nous essayons donc ici de nous amuser, en continuant d’aborder des sujets sociétaux qui nous sont chers, mais sous l’angle de l’humour. Et nous constatons, lors des différents salons et festivals notamment, que la collection rassemble les publics, plaît autant aux amateurs de manga qu’aux lecteurs de BD franco-belge. Ils apprécient que les titres que nous y publions soient à l’intersection du divertissement et de la démarche d’auteur. Cette opposition, si elle a un sens et un poids importants dans la culture européenne, n’en a pas vraiment dans le monde asiatique. Après, que ce soit pour le shjo ou la collection WTF ?!, notre démarche est de faire avant tout des livres qui nous plaisent. C’est au final le mot d’ordre de notre ligne éditoriale.
 

Comment analysez-vous l’évolution du lectorat ces dernières années ?

Les choses ont beaucoup bougé, mais le manga se heurte encore à cette dichotomie dans la vision culturelle européenne que j’évoquais juste avant. Il y a ainsi des auteurs adoubés que l’on a le droit d’aimer, comme Jir Taniguchi7 ou Naoki Urasawa8 par exemple, et puis il y a tout le reste, un tas d’œuvres et d’auteurs complètement méconnus et tous mis au même niveau. J’ai vu ainsi cette année des gens sortir de l’exposition consacrée par le Festival d’Angoulême à Osamu Tesuka9 en disant qu’ils avaient trouvé son dessin très cliché. Quand on connaît le spectre très large du travail de Tesuka, toutes les choses qu’il a créées, inventées, on a envie de sourire en coin.

Il y a aujourd’hui tellement d’éditeurs en France, une offre tellement variée, qu’il n’est certes pas évident pour un néophyte d’y trouver son chemin. Il nous manque encore un vrai travail critique de défrichage, notamment par une certaine presse. Sans cela, dans un univers il est vrai très complexe, les lecteurs s’orientent avant tout vers des balises bien identifiées, des collections ou des auteurs reconnus. Après, un mouvement de fond s’opère aussi dans le lectorat et chez certains libraires. La preuve irréfutable en est justement la très grande diversité de l’offre éditoriale. S’il existe toujours un problème de visibilité, le succès public du manga, sa démocratisation sont évidents. Une génération de lecteurs devenus aujourd’hui adultes y est passée et cela aide. On voit même des auteurs francophones, comme Bastien Vivès et sa série Lastman10 pour n’en citer qu’un, assumer plus ou moins ouvertement leurs influences.

 
Quels sont aujourd’hui les liens entre le manga et l’animation ?

Les mangas sont arrivés en France à la suite du succès de leurs adaptations animées. Les liens entre l’animation et la bande dessinée asiatique ont toujours été très forts, mais je ne pense pas que cela soit spécifique au manga – il suffit pour s’en convaincre de regarder ce qui se passe aujourd’hui entre Hollywood et les comics. Peut-être les Japonais ont-ils été en avance dans les échanges entre supports d’expression, mais ce n’est pas propre au manga et le sera de moins en moins à l’avenir, nous sommes dans un monde où ces échanges vont aller croissant.

Chez Akata, notre métier est le livre. Nous ne sommes pas à l’affût des dernières adaptations en animés, ce n’est pas ainsi que nous cherchons des ouvrages à traduire. Et même si nous avons des séries comme Orange11 qui ont depuis été adaptées, il est difficile de dire si cela a réellement un impact sur les ventes. Le marché de diffusion des séries animées, et plus largement de la vidéo, est en plein bouleversement. Netflix ou Amazon ont remplacé le Club Dorothée, et il est encore trop tôt pour savoir quel impact aura cette révolution.
 
 
Retrouvez les éditions Akata sur leur site web : www.akata.fr
 
1. D’abord librairie en 1988, puis maison d’édition à partir de 1994, Tonkam a été l’un des précurseurs du manga en France.
2. What the Fuck ?!
3. Le shjo manga est une bande dessinée japonaise dont la cible éditoriale est avant tout constituée de jeunes adolescentes. Il est opposé au shnen manga (pour jeunes garçons).
4. 23 tomes, par Takaya Natsuki, éditions Delcourt.
5. 21 tomes, par Ai Yazawa, éditions Delcourt.
6. Genre narratif mettant en scène des personnages en situation de survie.
7. Auteur de Quartier lointain, publié chez Casterman.
8. Auteur de Monster, publié chez Kana.
9. L’un des auteurs les plus importants de l’histoire de la bande dessinée, créateur notamment d’Astro boy.
10. Série de Bastien Vivès, Balak et Michaël Sanlaville. Dix tomes publiés chez Casterman.
11. Six tomes, par Ichigo Takano, éditions Akata.

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