Auteur néo-aquitain

06 09 2019

La fleur qui me ressemble

Par Véronique Durand


La fleur qui me ressemble

Photo : capture d'écran du teaser "La fleur qui me ressemble" / éditions de l'Élan vert

Plasticien-illustrateur accueilli en résidence de création au Chalet Mauriac en 2018, Nicolas Lacombe revient à Saint-Symphorien lors de la Fête au Chalet pour présenter l’album qu’il avait alors illustré, La fleur qui me ressemble. Un ouvrage paru cet été aux éditions l’Élan vert, collection Pont des Arts, enrichi des textes de Thomas Scotto.


Et si la fiction servait de tremplin à la découverte de l’art ? Et si elle était accompagnée d’illustrations, de formes et de couleurs qui viendraient jouer avec ses mots ? C’est le pari qu’Hélène Kérillis et Amélie Léveillé mènent à bien depuis dix ans avec la collection Pont des arts aux éditions de l’Élan vert. Forte de plus de quarante parutions, cette collection a déjà proposé aux enfants de découvrir la peinture, de la préhistoire à l’art contemporain, la sculpture, les arts du cirque, la danse, l’architecture, la photographie via des fictions qui permettent la découverte d’un artiste et de son univers, tout en y joignant, en fin d’ouvrage, quelques éléments informatifs.

Lauréat de la résidence jeunesse au Chalet Mauriac à l’automne 2018, Nicolas Lacombe, déjà auteur aux éditions de l’Élan vert de La maman des têtards, arrive porteur d’un projet autour de la danseuse de la Belle Époque Loïe Fuller. Au cours de recherches sur le thème de la mode et de la danse, cet illustrateur à la curiosité insatiable, doté d’une technique si singulière d’illustration au scotch, est tombé sous le charme de cette danseuse inventive et pionnière dans son art, connue pour ses danses qui célèbrent le mouvement par des mises en scènes novatrices, utilisant des jeux de lumière sophistiqués. Danses où, grâce à de longs bâtons glissés dans son costume, les tissus se soulèvent pour métamorphoser la danseuse en fleur ou papillon. Ces danses font d’elle une icône en son temps, et fascinent Nicolas Lacombe qui commence à imaginer un projet autour de la chorégraphe. Ne manque dès lors qu’une rencontre pour que l’alchimie ait lieu, et ce sont les mots infiniment poétiques de Thomas Scotto, lui aussi Lauréat jeunesse 2018 au Chalet Mauriac, qui vont venir faire écho aux illustrations de Nicolas.

Comment écrire la danse ? Comment la dessiner ? Comment dire la créativité et la personnalité hors norme de la jeune Loïe Fuller, de son vrai nom Mary-Louise Fuller ? Comment rendre ce mouvement virevoltant qui marque l’espace de son empreinte visuelle fascinante ? D’autant que le propre de la collection Le Pont des arts est de raconter une histoire où l’enfance joue un rôle majeur. Quel angle d’attaque choisir alors pour évoquer cette artiste très libre pour son époque, scandaleuse aux yeux de beaucoup, pionnière de la danse contemporaine et qui fut l’égérie des symbolistes ? Allez savoir pourquoi un chemin est choisi plutôt qu’un autre, allez savoir pourquoi...

 

"Dans le texte de Thomas Scotto se dessine ce qui fera la singularité de la célèbre danseuse : on y voit là l’originalité, la très vive imagination, la créativité qui ne demande qu’à s’épanouir et s’exprimer, la réceptivité à la poésie du monde qui l’entoure."


La fleur qui nous ressemble est l’histoire de Louise, contrariée de voir des « très sérieux, des grands qui savent » invités dans la gigantesque demeure familiale ; il faudra être sage, il faudra « encore » être polie. Et répondre aux questions … Alors, mieux vaut s’échapper vers le jardin et le « palais de glace » que représentent la serre immense aux fleurs innombrables, rangées comme au garde à vous, de celles qui « donnent envie de pousser ailleurs. Jeux de l’enfance et de l’ennui, Louise cueille une fleur pour la ramener vers sa chambre quand elle croise une petite fille à son exacte image, prénommée Mary, une fille dont les mots « font du rodéo dans la nuit. », une fille qui ose. Mary et Louise, deux facettes d’une même fillette qui étouffe sous les conventions, auprès de grandes personnes qui ne perçoivent pas la même réalité qu’elle, qui ne savent pas voir comme brille le monde et restent sourds au chant produit par les murs. Les deux fillettes réunies, virevoltantes, plongent les bras dans les draps pour en faire jaillir tout à tour fantômes, brouillard, orchidées, papillons… L’imagination n’a pas de limites, la danse tourbillonnante que Louise avait imaginée en solitaire prend forme grâce à l’intervention de Mary, son double né un jour de grand ennui : Loïe Fuller est née. Dans le texte de Thomas Scotto se dessine ce qui fera la singularité de la célèbre danseuse : on y voit là l’originalité, la très vive imagination, la créativité qui ne demande qu’à s’épanouir et s’exprimer, la réceptivité à la poésie du monde qui l’entoure. En lui inventant un double, il lui invente une compagne, presque une amoureuse, lui donne l’oreille attentive à sa création balbutiante qui lui faisait probablement défaut et dessine le portrait d’une fillette assoiffée de liberté, qui veut être libre de rêver et de partir loin, très loin, vers des contrées où l’on est si bien, dans un monde à soi. La poésie délicate du texte, son inventivité, soulignent la créativité du jeune personnage, véritable fleur prête à éclore pour mieux encore exprimer ce qu’elle pressent de ce besoin qui l’habite, et soulignent tout autant cette part de mystère propre à la genèse de toute création. Ténacité, liberté, indépendance, créativité : les caractéristiques qui accompagneront Loïe Fuller dans toute sa vie d’artiste à venir infusent et dessinent cet ailleurs né de son seul pouvoir d’imagination, cet endroit « où on est si bien », cet endroit nécessaire où être soi.

Ceux qui connaissent le travail de Nicolas Lacombe reconnaîtront sans peine le travail du plasticien toulousain. Les autres auront peut-être plus de mal à mesurer quel travail préparatoire préside à ses créations graphiques et, même si seul compte le résultat, la technique d’illustration au scotch qu’il a inventée est assez singulière pour que l’on s’y attarde. Il utilise en guise de pinceau des découpes de scotch avec lesquelles il prend la couleur sur du papier imprimé : vient ensuite un travail d’ajustage de découpes, de superpositions ou de juxtapositions, qui vient donner les effets de matière ou de transparence, dessinant les formes peu à peu, s’inspirant de procédés qui emprunteraient à l’estampe ou à la sérigraphie. Une autre étape tout aussi importante se passe in fine dans un travail de post synchronisation où il peaufine les collages préparatoires jusqu’à leur donner, par mille tâtonnements, la forme définitive, loin de la matière brute du début, tout en restant attentif à ces possibles petites erreurs involontaires, parfois source de poésie ou d’émotion supplémentaire.
 
 

"Les couleurs ternies, un peu fanées du monde des gens « très sérieux » évoquent un monde disparu sur lequel tranche le bleu vert lumineux, presque électrique, avec lequel est peint Louise, lui conférant fraîcheur et luminosité."


Sa Louise apparaît à la fenêtre de la gigantesque demeure, si petite, si seule, puis noyée dans la foule des invités, tournant le dos, absente à leur monde. Sa robe n’est que mouvement, comme si elle venait tout juste de bouger sous nos yeux, les cheveux détachés, libres, à son image. Louise court, « des pas de luciole », passe du noir à la lumière, d’un monde compassé et contraint à celui d’un monde où peuvent s’exprimer sa curiosité et sa soif de liberté. Dans le jeu de superpositions qui est l’essence même du travail du plasticien le mouvement naît, les effets de transparence ou au contraire de matière jouent dans la page. Les couleurs ternies, un peu fanées du monde des gens « très sérieux » évoquent un monde disparu sur lequel tranche le bleu vert lumineux, presque électrique, avec lequel est peint Louise, lui conférant fraîcheur et luminosité. Des pauses se créent dans des doubles pages au fond noir, habité d’éclats lumineux, comme si Louise fermait les yeux. Moment de pause pour le regard, où s’exprime l’émotion des rencontres, avec la fleur élue puis avec Mary, cette autre part d’elle-même, si troublante.

Si le Graal de Nicolas Lacombe est bien de saisir l’insaisissable, nul doute qu’il aura trouvé, avec son projet consacré à Loïe Fuller, matière à s’exprimer. N’a-t-elle pas été à sa manière, une exploratrice de la couleur via les jeux de lumière complexes mis en œuvre dans ses scénographies tout autant qu’une exploratrice de formes, en quête de nouveaux mouvements à dessiner dans l’espace grâce à son art ? Cette initiatrice de techniques nouvelles ne pouvait qu’attirer l’attention du jeune artiste dont l’inspiration est alors partie puiser dans les images de la Belle Époque la matière nécessaire pour rendre hommage à la fascinante et inventive danseuse dont l’art résonne de tant d’échos avec le travail d’illustration du plasticien comme avec ses recherches constantes.
Allez savoir pourquoi les histoires naissent parfois, allez savoir pourquoi*… Au Chalet Mauriac, il aura suffit de deux artistes en résidence, dans la douceur de l’été indien, pour que la magie opère et que s’ouvre une fleur à faire rêver les enfants en couleurs, en toute liberté.

*Clin d’œil à la chanson de Barbara, Fragson, qui évoque Loïe Fuller

 

La Fleur qui me ressemble, Loïe Fuller
Nicolas Lacombe et Thomas Scotto

Éditions de l'Élan vert

Collection Pont des arts
24 x 32 cm
À partir de 8 ans
32 pages
14,95 €

 









 



 

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