Films

07 10 2019

La fameuse invasion des ours en Sicile

Propos recueillis par Laetitia Mikles


La fameuse invasion des ours en Sicile

Photo : Prima Linea Productions - Pathé Films - France 3 Cinéma - Indigo Film

Adaptation d'un conte pour enfants de Dino Buzzati, La fameuse invasion des ours en Sicile sort en salle ce mercredi 9 octobre. Son réalisateur Lorenzo Mattotti et le producteur Christophe Jankovic, dont la société Prima Linea est implantée à Angoulême, reviennent sur la fabrication de ce film d'animation soutenu par la Région Nouvelle-Aquitaine et accompagné par ALCA.

Lorenzo Mattotti, vous êtes un illustrateur mondialement reconnu. Vos dessins ont été publiés dans The New Yorker, Le Monde, Vanity Fair, et vos bandes dessinées ont été primées (Eisner Award pour Dr Jekyll and Mr Hyde en 2003). Comment s’est opéré votre passage de l’illustration à l’animation ?
 
Lorenzo Mattotti : J’avais déjà participé à l’Eros de Michelangelo Antonioni (2004) et contribué aux personnages et aux décors de Pinocchio de Enzo Alo (2012), avant de réaliser un des épisodes de Peur(s) du noir (2007).
 
Christophe Jankovic : Peur(s) du noir était déjà produit par Prima Linea. Travailler avec nous sur La fameuse invasion des ours en Sicile est le fruit d’une étroite et longue collaboration avec mon associée Valérie Schermann.
 
 
La beauté du dessin et le travail des couleurs sont à couper le souffle. Comment avez-vous choisi votre palette de couleurs ?
 
Lorenzo Mattotti : Rien de plus difficile que d’expliquer les couleurs ! Ce n’est pas un travail très rationnel. Généralement, dans le cinéma d’animation, on travaille en aplats de couleurs. Moi, au contraire, je voulais une symphonie de couleurs. Des couleurs vivantes. Je crois que les couleurs ont une énergie. Et je voulais ouvrir les espaces, travailler la très grande profondeur de champ. Je déteste les effets de brouillards, ces rayons de lumière flous qu’on retrouve parfois dans certaines animations, qui cachent le paysage. Je voulais une image très nette, qu’on ait la sensation d’un air net et pur qui permette de voir un paysage très lointain.
 
Christophe Jankovic : Tes deux mots-mantra étaient "profondeur" et "énergie" ! Tu répétais inlassablement ces mots à chaque membre de l’équipe.
 
Lorenzo Mattotti : Oui, j’avais envie de donner un maximum de profondeur à l’image pour tirer profit des possibilités qu’offre l’écran de cinéma, contrairement à la feuille de papier. Cette profondeur permet au décor d’exister sans le réduire à une simple toile de fond crayonnée. Je me suis aussi beaucoup nourri des dessins de Buzzati lui-même.
 
 
Les ombres aussi sont une figure poétique qui se décline tout au long du film…
 
Lorenzo Mattotti : Travailler sur les ombres, c’est travailler sur le mystère. Tout mon travail est basé sur les ombres. L’ombre crée le volume d’un personnage et son rapport au paysage. Pour le travail de création de lumière, j’ai collaboré avec Julien De Man qui a apporté son talent de chef décorateur au film.
 
Christophe Jankovic : L’animation des ombres requiert souvent une technique spécifique et une équipe dédiée. Pascal Herbreteau l’a dirigée avec brio.
 
 
Le film est aussi très chorégraphique. On pense aux comédies musicales de Busby Berkeley…
 
Lorenzo Mattotti : Oui, c’est un clin d’œil ironique à sa mise en scène des ballets : ces longues perspectives, cette multiplication à l’infini des danseurs. On a beaucoup travaillé sur le mouvement des corps. Les personnages s’expriment moins par leur visage que par leur corps : la façon de marcher des ours ou de danser des fantômes…

 

"C’était vraiment un beau travail d’équipe. Ce n’est pas le film "de Mattotti", chacun y a apporté sa propre richesse, son goût du détail."

 
 
Comparer l’assaut des ours à un spectacle de cirque est-elle à la fois une façon de sublimer et de tourner en dérision l’acte guerrier ?
 
Lorenzo Mattotti : Il y a une sorte de magie fellinienne qui dédramatise la bataille et les morts. Plutôt que de faire un montage parallèle banal, j’ai voulu mélanger les deux actions. Il n’y a que le cinéma qui permet ce genre de fantaisie.
 
Christophe Jankovic : En cinéma d’animation, le travail de montage se fait en amont grâce aux images fixes du storyboard, avant d’animer les personnages dans les plans. Pour cette étape essentielle d’animatique, il y a eu plus d’un an de travail avec la monteuse Sophie Reine.
 
Lorenzo Mattotti : C’était vraiment un beau travail d’équipe. Ce n’est pas le film "de Mattotti", chacun y a apporté sa propre richesse, son goût du détail.
 
 
Comment s’est passée la  co-écriture avec Jean-Luc Fromental et Thomas Bidegain ?
 
Lorenzo Mattotti : Je connaissais Jean-Luc depuis longtemps et je savais qu’il veillerait à la logique de l’histoire. Quant à Thomas, c’est une grande découverte pour moi. C’est quelqu’un de très généreux. Toute cette période de travail à trois sur le traitement a été très drôle, intense et joyeuse.
 
Christophe Jankovic : Les difficultés de l’adaptation ont été de transposer la voix forte et unique de Buzzati narrateur… et d’ajouter des personnages féminins à cette histoire qui n’en comprenait pas.
 
Lorenzo Mattotti : Sans oublier que transposer des dialogues italiens en français était une gageure. En italien, les dialogues jouent sur les accents et les dialectes siciliens et napolitains, les jeux de mots. Sur de la commedia dell’arte aussi, qui apporte une touche comique.
 
Christophe Jankovic : J’ai été frappé de constater combien les langues apportent une teinte particulière au film. Les dialogues en français ont quelque chose de poétique et d’élégant, là où le doublage en italien est plus baroque et drolatique. Il faut dire que le texte de Buzzati est écrit en partie en rimes, un peu dans la tradition des cantastorie du sud de l’Italie.

 

"Dans la version française, on a la chance d’avoir Leïla Bekhti pour Almerina. Et deux scénaristes… Jean-Claude Carrière et Thomas Bidegain, pour interpréter les deux conteurs du film !"

 
 
Avez-vous procédé à une coproduction italienne ?
 
Christophe Jankovic : La coproduction italienne était symbolique, le film est tellement italien !  Pour les voix italiennes du film, nous avons réuni un très beau casting.
 
Lorenzo Mattotti : Antonio Albanese interprète Gedeone dans la version italienne. C’est un acteur comique sicilien. Pour le personnage du Vieil Ours, c’est Andrea Camilleri, grand conteur sicilien, qui nous a fait le cadeau de sa voix, peu de temps avant de disparaître. Et il y a aussi Toni Servillo et Corrado Guzzanti, deux grandes figures du cinéma italien.
 
Christophe Jankovic : Dans la version française, on a la chance d’avoir Leïla Bekhti pour Almerina. Et deux scénaristes… Jean-Claude Carrière et Thomas Bidegain, pour interpréter les deux conteurs du film !
 

Quel a été l’apport de la Région Nouvelle-Aquitaine ?
 
Christophe Jankovic : Grâce à l’alliance entre la Région Nouvelle-Aquitaine et le Département de la Charente, nous avons obtenu l’aide maximum de 300.000€. Certes, le budget s’élève à 11 millions, mais ces 300.000€ nous ont été précieux.
 
 
Quel est votre lien avec la Région Nouvelle-Aquitaine ?
 
Christophe Jankovic : Notre société de production Prima Linea est implantée à Angoulême depuis 2003, avec son studio d’animation qui s’appelle aujourd’hui 3.0 studio. Le choix d’Angoulême se justifie par la qualité de vie et de l’écosystème professionnel que son pôle a développé depuis des années… Et aussi par son ambiance quasi-monacale qui permet la concentration nécessaire à ce travail au long cours. L’animation est un peu comparable au travail d’enluminure médiévale...

 

Tout afficher

  • Plus d’informations sur le film

    Tout commence le jour où Tonio, le fils du roi des ours, est enlevé par des chasseurs dans les montagnes de Sicile... Profitant de la rigueur d'un hiver qui menace son peuple de famine, le roi Léonce décide d'envahir la plaine où habitent les hommes. Avec l'aide de son armée et d'un magicien, il réussit à vaincre et finit par retrouver Tonio. Mais il comprend vite que le peuple des ours n'est pas fait pour vivre au pays des hommes...