Actualités > En vue 2016

4 11 2016

Le fabuleux destin de Federica Montseny

Propos recueillis par Catherine Lefort


Le fabuleux destin de Federica Montseny

Un passionnant documentaire de Jean-Michel Rodrigo (1) consacré à l’héroïne espagnole Federica Montseny est à l’affiche du Mois du film documentaire : Federica Montseny, l’indomptable sera projeté dans une vingtaine de salles tout au long du mois de novembre et aux quatre coins de l’Aquitaine. Entretien avec son réalisateur qui sera présent dans la plupart des rencontres.

Catherine Lefort – Ce qui nous apparaît incroyable dans ce film, est que le nom et l’action de Federica Montseny – dirigeante anarchiste, ministre de la santé de la Seconde république espagnole en 1936 – aient pu tomber dans l’oubli et disparaître totalement de la mémoire politique, sociale, artistique même… Comment cette femme politique a surgi dans votre vie de réalisateur ?
 
Jean-Michel Rodrigo – Avant d’être photographe, journaliste et documentariste, j’ai suivi de longues études d’histoire et de géographie. Je suis allé jusqu’en thèse et puis pour des choix professionnels et de vie – j’ai pas mal vécu à l’étranger, notamment en Amérique latine – je n’ai pas mené au bout la rédaction de cette thèse. Mais l’histoire est restée une passion et je crois avoir appris à la décrypter suffisamment pour en raconter des fragments en documentaire…
 
J’ai par ailleurs grandi dans une famille où la culture arabo-andalouse et plus généralement l’histoire de l’Espagne m’ont été transmises par mon père. Ma mère, elle, était une féministe militante qui nous a éduqué – ma sœur et moi – à rebours de mon père, libertaire d’esprit mais très « hombre », comme l’immense majorité des hommes de son époque. Un peu plus peut-être à cause de sa propre éducation …
Ma sœur entretient la flamme à sa manière, elle est aujourd’hui très engagée pour faire valoir le « matrimoine », le rôle des femmes… leur apport à tous les niveaux de la société, de l’histoire, de la culture. Elle fait ressurgir les femmes artistes injustement « disparues » des livres et des musées.
L’oubli dont Federica Montseny est victime n’était donc pas pour moi vraiment une surprise. Des femmes comme elles qui ont disparu alors qu’elles ont joué un rôle majeur, il y en a eu des centaines !
Federica-Montseny-RodrigoFederica Montseny était de surcroît libertaire, un courant marginalisé par l’histoire officielle ; c’était donc une seconde bonne raison de la faire disparaître. La troisième c’est son rôle majeur dans la Révolution espagnole, un épisode tragique et honteux de l’histoire européenne du 20° siècle. Les démocraties européennes ont choisi de laisser le peuple espagnol seul face aux armées d’Hitler et de Mussolini. On peut considérer que l’Espagne a été le premier champ de bataille de la Deuxième guerre mondiale et que Guernica a préfiguré la shoah… Résultat de cette tragédie ? 55 millions de morts… Mieux vaut oublier le manque de courage et la « neutralité » qui sont à l’origine de cet abandon, non ?…
Tout comme il vaut mieux ne pas rappeler  les 500 000 réfugiés fuyant les soldats de Franco et qui ont été mal accueillis par les autorités françaises de l’époque… Fort heureusement la population a sauvé l’honneur en faisant tout pour soulager la peine de ces combattants qui allaient jouer un si grand rôle dans la résistance en France contre le nazisme.
Enfin, il est important de souligner que l’histoire de la Seconde Guerre mondiale, puis de la reconstruction de la France a été écrite à la fois par les gaullistes et les communistes… qui ont tiré la couverture à eux et occulté les résistants des autres courants, surtout les étrangers… comme les Espagnols de la Nueve, la neuvième compagnie de la Deuxième DB de Leclerc qui ont été les premiers à entrer dans Paris…
 
C.L. – Dès son enfance, Federica était entourée d’intellectuels, érudits libertaires : ses parents, les amis de la famille, comme Francisco Ferrer, penseur d’une école rénovée où préside l’intelligence de l’instruction, qui prônait une école laïque et obligatoire.
Une devise de Federica Montseny m’a particulièrement marquée : « La culture est l’arme principale du combat »…
 
J.-M.R. – Oui, et la question qui s’est imposée à travers la figure de Federica Montseny est : comment a-t-il été possible que des anarchistes espagnols aient une telle aura ? La réponse est assez simple finalement… La population était en grande partie analphabète et le mouvement libertaire a joué le rôle de professeur de lecture et d’écriture à grande échelle… Il s’est servi d’œuvres de grands penseurs comme le géographe Élisée Reclus ou le Prince anarchiste Kropotkine, pour enseigner la lecture et l’écriture… Les militants ont fait de la culture, de la poésie, un axe central de leur activité. Ils se sont appuyés sur une tradition profondément ancrée, la fête, les chants, la poésie, le théâtre…
Alors que l’Espagne des années 1930 est dominée par une église très conservatrice, le mouvement libertaire aborde toutes les questions, en particulier celles que se posent les jeunes sur l’amour libre, la sexualité, la contraception, mais aussi l’écologie, le naturisme. C’est un courant d’idée incroyablement moderne et avancé d’un point de vue sociétal.
 
C.L. – Il y a beaucoup d’archives alternant avec des entretiens de personnes qui l’ont connue ou pour qui Federica est devenue une icône. Cet équilibre entre les deux a-t-il nécessité un travail filmique particulier ?
 
J.-M.R. – La complexité du « tricotage » de ce film a été de maintenir au centre du film l’héroïne principale – Federica Montseny – pour lui permettre de raconter son histoire, mais aussi de raconter l’histoire des autres femmes et enfin de maintenir le fil de la Révolution espagnole qui aboutit à l’exil massif  de 1939.
L’exercice était difficile parce qu’il y avait peu d’archives sur « la Montseny », ce n’était pas une personne qui courait après les honneurs. En revanche, il existe beaucoup d’archives sur la Révolution parce que les libertaires étaient à la direction du syndicat du cinéma. Ils ont produit une quantité considérable de films, des documentaires mais aussi des fictions pour servir leurs propos.
Il fallait donc maintenir un équilibre entre les trois niveaux de récit et éviter que la Montseny ne s’efface d’elle même au profit des autres niveaux d’histoire.
Par exemple, il y a des images dramatiques de la « Retirada » (l’exil) vers la France, mais pas de Federica dans cet épisode incroyable. Federica est partie avec la masse de ceux qui fuyaient, elle a fait le chemin à pied, en charrette, avec sa famille, sa mère est morte en route… Il m’a fallu faire appel à une historienne pour articuler le récit de son histoire à elle avec celui du plus grand nombre.
 
C.L. – À cet égard, l’alternance entre les images d’archive et les entretiens avec les proches (sa fille, son petit-fils, des amies) et des historiens – en l’occurrence des historiennes – est très réussie. A-t-il été difficile de retrouver les personnes qui pouvaient témoigner ?
 
C’est le fruit de la conjugaison du travail de l’historien, du journaliste et du documentariste.
La fille de Federica est très touchante, elle dévoile l’autre facette de l’héroïne, celle de la mère… Mais au début, elle ne souhaitait pas parler; son fils Jean-Paul m’a épaulé pour que sa mère évoque ses souvenirs d’enfance.
Le film devait se faire vite. Si j’avais eu plus de temps et de moyens, j’aurais pu rechercher en France et en Espagne d’autres personnes qui l’ont côtoyée.
D’ailleurs, une fois le film terminé, j’ai rencontré des gens que j’aurais rêvé d’interviewer…
 
C.L. – Ce film a dû être un gros travail…
 
J.-M.R. – Oui, il y a eu un gros travail de montage. Le danger était de trop utiliser les archives… et de privilégier une histoire au détriment des autres.  Il fallait conserver l’équilibre, et ça se joue à 30 secondes près…À cet égard, je veux rendre hommage à Marina Paugam qui a réalisé un boulot de montage énorme.
 
C.L. – Et puis, il y a le témoignage de Ada Colau, la maire de Barcelone. Comment êtes-vous arrivé jusqu’à elle ?
 
J.-M.R. – J’ai toujours dit que l’histoire dans la naphtaline, ça ne m’intéressait pas… Je cherche toujours à faire le lien avec le temps présent. C’est ce qui pour moi est passionnant. Le passé nous aide à comprendre vers où nous allons… Á imaginer le futur. J’avais beaucoup entendu parler de Ada Colau. Notamment parce que j’ai réalisé un film intitulé Voix catalanes, sur les questions d’autonomie, d’indépendance de la région. J’ai découvert une femme avec une énergie de « tribun », – un peu comme la Montseny – avec la même rondeur, sans doute moins dure… ç’a fait tilt.
 
Et puis, à nouveau en Espagne, les femmes jouent un rôle majeur : les deux plus grandes villes  – Madrid et Barcelone – sont dirigées par une femme. Je me suis dit : « il faut créer ce lien entre passé et présent ». Ca n’a pas été chose facile… Au bout de quatre mois de sollicitations acharnées, en plein montage du film, j’ai enfin eu le feu vert. Le plus drôle dans cette histoire, c’est que lorsque j’ai demandé à voir le bureau d’Ada Colau pour les besoins du tournage, j’ai reçu une photo où trônait sur un meuble en arrière-plan… une photo de Federica Montseny !
« Vous en faites trop » ai-je répondu à son attachée de presse, nous n’avons pas besoin de mise en scène … ». La réponse a été immédiate « Ne vous méprenez pas, Federica Montseny est une référence pour notre maire… ». Du coup, Ada Colau ouvre pratiquement le film et l’ancre dans le temps présent ! Elle ne ravit pas pour autant la vedette, Federica Montseny reste notre héroïne.
 
C.L. – Et il y a la voix de Carmen Maura qui prend aux tripes…
 
J.-M.R. – Carmen a accepté ce rôle, mais elle a posé ses conditions…
Elle est madrilène et savait qu’Ada Colau  intervenait dans le film. Comme elle est très opposée aux idées d’autonomie catalane – comme beaucoup de Madrilène – elle a exigé de voir le film avant de donner son accord… Elle l’a vu et nous a remercié de lui avoir permis d’apprendre autant de chose sur son histoire. La voix de Carmen est vraiment un plus pour le film, c’est une vedette tant pour le public espagnol que français. C’est l’égérie d’Almodovar, et elle permet une identification plus grande avec l’héroïne.
Le producteur, Martine Vidalenc de Marmitafilms, tout comme  Carlos Bélinchon de France 3, ont défendu l’idée des sous-titres. C’est très rare désormais à la télévision… Et en même temps cela renforce la dimension « franco-espagnole » de cette histoire…  En fait, il s’agit d’une histoire de fraternité entre deux peuples, deux cultures, qui se sont « métissées » dans le combat contre la barbarie des événements… Cette épopée humaine a en grande partie eu pour décor le Sud-Ouest de la France…Et gageons que dans bien des projections, il y aura parmi le public, des enfants de cette histoire d’amour !
 
(1) Exil-sur-scène, un autre film de Jean-Michel Rodrigo vient de recevoir le prix du public au festival du film ibérique de Biarritz 2016.
Voir le programme du Mois du film documentaire et les séances de projection du film.

Tout afficher

  • Synopsis
    Federica Montseny, l'indomptable retrace l'itinéraire de cette dirigeante anarchiste élue ministre de la Seconde République espagnole en 1936. Pendant son mandat, elle tente d’instaurer un système de santé pour tous, ose des projets de lois sur la contraception, le contrôle des naissances, les droits des mères célibataires, des prostituées… Elle impose le droit à l’avortement quarante ans avant Simone Veil en France.
    En 1939, avec la chute de la République espagnole, elle prend le chemin de l’exil vers Toulouse où elle poursuivra sans relâche son combat en faveur des idées libertaires, des « Mujeres libres » et de l’éducation. Vingt ans après sa disparition, sa pensée et son audace demeurent des références pour de nombreuses générations.
     
     
  • Fiche du film
    Année de production : 2016
    Genre: Documentaire
    Thème: Histoire
    Auteur réalisateur: Jean-Michel Rodrigo
    Image et montage : Marina Paugam
    Avec la voix de : Carmen Maura
    Une production Marmitafilms
    Avec la participation de France Télévisions
    Avec le soutien du CNC, de la Région Nouvelle-Aquitaine, de la PROCIREP ANGOA.