20 03 2019

La culture en prison

Propos recueillis par Marie-Pierre Quintard


La culture en prison

Photo : Amandine Beyer, ateliers de travail - Théâtre des 4 saisons / Clara Guinaudeau

 « L’accès à la culture est un droit pour toutes les personnes placées sous main de justice au même titre que l’accès à l’éducation et à la santé. » L’application de ce principe fondateur du partenariat mis en place depuis plus de vingt ans entre le ministère de la Culture et de la Communication et celui de la Justice est gérée par la DRAC1, la DISP2 et ses services d’insertion et de probation (SPIP), la DIRPJJ3 et leurs directions territoriales. Elles s’associent pour soutenir et mettre en place, dans les établissements pénitentiaires et les services de la protection judiciaire, un programme d’actions culturelles. Chloé Hardy, Clara Guinaudeau et André Varignon, respectivement directrice et coordinatrice culturelle de l’antenne SPIP de Gradignan, et directeur du Centre pénitentiaire de Gradignan, nous apportent leur éclairage sur ces actions menées avec beaucoup d’énergie et de conviction.

 

Parmi les missions principales des SPIP figurent la prévention de la récidive et la réinsertion. L’accès à la culture favorise-t-il, selon vous, ces deux objectifs et de quelle manière ?

Chloé Hardy : Les actions d’insertion et de réinsertion dans lesquelles s’inscrit la culture concourent à la prévention de la récidive. Nous sommes persuadés que la culture est un outil d’insertion indispensable, complémentaire, et parfois unique, notamment pour les personnes éloignées du monde de l’emploi. Par les actions culturelles, nous travaillons la dynamique de groupe, le respect du cadre, l’ouverture sur l’autre, la découverte de pratiques, d’arts différents.  La culture permet d’aiguiser les esprits, elle est un éveil à la citoyenneté et un facteur d’intégration dans la cité.

Clara Guinaudeau : Nos actions permettent de faire comprendre aux personnes détenues qu’elles ne sont pas exclues de la société, même pendant qu’elles sont incarcérées. Les intervenants culturels viennent de l’extérieur, ils s’occupent habituellement des personnes de droit commun. C’est primordial pour essayer de ne pas complètement briser tous les liens, y compris dans les rapports familiaux, car ces événements culturels alimentent les conversations au parloir.

 

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M. Varignon, de votre point de vue, quelle est la place de la culture dans votre établissement ?

André Varignon : Je dirai en premier lieu que la culture est complémentaire d’autres activités en milieu carcéral : le travail, la formation, le sport… Nous avons des détenus qui restent très peu de temps en prison et qui, pour certains, étaient éloignés du monde culturel lorsqu’ils étaient libres. C’est donc parfois un peu compliqué de les attirer dans des activités culturelles, d’autant plus qu’ils évoluent dans un milieu de privation de liberté où ils vivent à deux ou trois dans une cellule de 8,40 m2… Il y a par ailleurs des problématiques de salles mais que nous parvenons à gérer – la prison a 50 ans, on ne peut pas pousser les murs… Les activités rémunérées peuvent aussi entrer en concurrence, car l’argent est important pour un détenu.
 

L’action culturelle s’organise-t-elle dans le cadre d’une programmation à l’année et quels sont vos principaux partenaires ?

C.G. : Nous élaborons une programmation avec l’ensemble de nos partenaires qui, pour l’essentiel, représentent les structures culturelles de la Métropole. Ce sont, pour la plupart, des collaborateurs fidèles, comme le Théâtre des 4 saisons, le Rocher de Palmer, Ricochet sonore, pour la musique, l’Artothèque de Pessac, Les Arts aux murs, Camille Auburtin, avec qui nous allons de nouveau monter un projet l’année prochaine. Il y a aussi des artistes et des auteurs qui ne viennent qu’une fois – c’est le cas, par exemple, pour toutes les rencontres d’auteurs qu’organise La Machine à Lire. Cette année, une journaliste, Stéphanie Labadie – qui réalise aussi des documentaires sonores – intervient sur l’atelier radio, Julie Teuff, pour le club théâtre, l’association Ici et Maintenant, Anouk Grouve, pour le stage de danse... Nous cherchons ensemble des propositions adaptables au lieu.

 

"Nous cherchons aussi à diversifier nos modes de financement."
 


D’où proviennent les financements alloués à la culture en prison ?

C.H. : La majorité des fonds vient de l’administration pénitentiaire. Nous élaborons notre programmation puis nous la faisons remonter à notre direction interrégionale qui valide, ou pas, ce que nous proposons. Mais nous cherchons aussi à diversifier nos modes de financement. Pour la culture, il y a des aides de la DRAC, et nous invitons nos partenaires à solliciter le FIPD4. Nous faisons également appel à des fondations (Fondation Impact, Fondation M6 et Fondation de France). Nous travaillons aussi avec des structures culturelles municipales ou départementales qui intègrent le public de la maison d’arrêt dans leur programmation.

 
L’importance de la culture en prison est-elle une notion acquise selon vous ?

C.H. : Ici, c’est le cas. Nous avons une personne à temps plein sur la culture – ce qui n’est pas le cas dans tous les établissements – un chef d’établissement convaincu, qui nous laisse même tenter des choses parfois un peu inhabituelles. Nous disposons enfin de partenaires proactifs sur la Ville de Bordeaux et sur la Gironde. Nous avons des détenus investis aussi.

C.G. : Nous travaillons beaucoup sur cette question pour que la personne détenue soit force de proposition et qu’elle puisse être plus au cœur de la programmation.
 

En quoi consiste le module intitulé « Respecto5 » et comment se situent les surveillants par rapport à cette proposition ?

A.V. : Nous avons mis en place il y a six mois un régime de détention spécifique, inspiré de ce qui se fait dans les prisons espagnoles depuis une vingtaine d’années. Le détenu est volontaire, il signe un contrat avec l’administration qui précise ses obligations et ses droits. Ce module a été pensé dans le cadre de la prévention contre les violences, notamment dans les relations entre détenus et surveillants. À côté de ce premier objectif, il y en a d’autres comme celui de rendre le détenu responsable de sa vie en détention et redonner du sens au métier de surveillant. Dans ce système contractuel, le détenu a la possibilité de proposer à l’administration des activités, et même d’en animer certaines au profit des autres détenus du module. C’est aussi le cas pour les surveillants, toujours sur la base du volontariat. Cela permet, durant un temps donné, d’instaurer une relation privilégiée entre détenus et surveillants, de respect mutuel, chacun restant dans son cadre. Tout cela étant validé par l’institution. Huit pour cent de la population carcérale – 46 détenus – participent à ce module, dont 40 % de condamnés et 60 % de prévenus.
 
C.G. : Sur ce module, ce n’est pas un régime porte fermée. Pendant la journée, les détenus peuvent circuler librement, alors que les autres personnes en détention qui ne participent pas à une activité ou une formation restent enfermées 22h/24 dans leur cellule.

A.V. : Ce régime de porte ouverte apaise la détention et permet aussi au surveillant de se recentrer sur son cœur de métier, de ne plus jouer simplement un rôle de « porte-clés ». Les bienfaits de ce dispositif restent empiriques, nous ne les avons pas encore évalués scientifiquement, mais on peut observer une baisse des violences et des suicides, même si, dans ce domaine, je reste très prudent.

C.H. : Les rapports sont plus sains car les détenus ont cette autonomie de mouvement. Ils savent qu’ils ont un engagement à respecter et que l’on attend un certain investissement de leur part, non seulement dans le module mais plus largement dans leur parcours d’exécution de peine. C’est une façon de se préparer à cette autonomie indispensable pour vivre à l’extérieur mais qui peut être compliquée à gérer lorsque l’on sort de prison.

 

"Nous n’opérons aucune sélection selon les capacités des détenus."
 

 
Doit-on adapter l’offre culturelle selon les régimes de détention ?

C.H. : Nous ne faisons pas réellement de distinction, mais nous devons adapter le format des activités en fonction de la durée de la peine. Ici, nous sommes sur des formats plutôt courts ou alors sur des actions récurrentes mais avec des groupes qui changent.

C.G. : Nous n’opérons aucune sélection selon les capacités des détenus. Toute personne qui souhaite participer aux activités culturelles peut s’y inscrire. De ce fait, il y a une grande mixité des publics qui est encore plus forte aujourd’hui où l’on peut mettre ensemble des hommes et des femmes. C’est un enjeu de taille pour les intervenants artistes et les médiateurs culturels, et une richesse énorme. Cela permet de bousculer certaines idées reçues, qui le sont aussi de la part des professionnels.
 

L’art et la culture sont-ils aussi des outils et des vecteurs pour prévenir la radicalisation en prison ?

C.G. : Notre objectif principal est de faire parler, d’avoir des espaces de discussion. Il y a un réel besoin. Nous le constatons par exemple cette année au taux de participation aux 12 ateliers citoyens proposés, qui abordent des thèmes très variés : « la démocratie aujourd’hui », « l’égalité homme-femme », « le développement durable », etc.

C.H. : C’est vraiment une demande de la part des détenus. Ils souhaitent ces espaces de parole. Après les attentats de 2015, certains ont exprimé leur besoin d’en discuter et de donner leur point de vue en tant que citoyen. C’est d’ailleurs notre thématique de l’année : La Parole.


1 Direction régionale des affaires culturelles.
2 Direction interrégionale des services pénitentiaires.
3 Direction interrégionale de la protection judiciaire de la jeunesse.
4 Fonds interministériel de prévention de la délinquance.
5 Régime de détention spécifique, expérimenté pour la première fois en France en 2015 au Centre pénitentiaire de Mont-de-Marsan alors dirigé par M. Varignon. Aujourd’hui, une vingtaine de prisons françaises l’ont mis en place.

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