Éditeur néo-aquitain

19 07 2018

La collection Troubadours des éditions Fédérop, cette poésie haute du temps jadis

Par Serge Airoldi


La collection Troubadours des éditions Fédérop, cette poésie haute du temps jadis

Photo : éditions Fédérop

La collection Troubadours des éditions Fédérop s’est enrichie, ces derniers mois, de deux titres supplémentaires qui dessinent peu à peu le riche paysage de cette littérature du temps jadis. Deux titres donc : Haut & Fort, Chansons de Bertran de Born et La Dame-Graal, Chansons de Rigaud de Barbezieux.


Comme pour tous les recueils précédents, l’édition bilingue est proposée en occitan et en français. La présentation, par Jean-Pierre Thuillat pour Bertran de Born et par Katy Bernard pour Rigaud de Barbezieux, est impeccable. Et le lecteur, qui n’est pas toujours un spécialiste aigu de cette poésie enfouie dans les siècles, trouvera beaucoup d’intérêt à la mise en perspective, pour comprendre une époque, une littérature, un dessein de poète.

Ces chansons, il faut les comprendre, les recevoir, les absorber,  comme des évocations, riches de points communs mais aussi de singularités fortes.

Ainsi lit-on Le Néant et la joie de Guillaume d’Aquitaine en découvrant que le prince troubadour expérimenta de nombreuses voies poétiques : le chant d’adieu, le chant grivois, le chant d’amour, le chant de pur néant. De lui, ces mots qui traversent les siècles et qui continueront de le faire quelle que soit notre destinée :
 

Je fais un chant de pur néant :
Il n’est de moi ni de nul autre,
Il n’est d’amour ni de jeunesse,
Ni de rien d’autre,
Puisqu’il fut trouvé en dormant
Sur un cheval.

 
Ainsi déguste-t-on les admirables et si touchantes Chansons pour un amour lointain de Jaufre Rudel de Blaye. Prince troubadour lui aussi, né en 1100, parti en croisade en 1147 avec Louis VII le Jeune, son épouse Aliénor d’Aquitaine et dont on ignore quelle fut la fin. Il s’éprit de la comtesse de Tripoli, sans la voir, pour le bien qu’il entendit dire d’elle aux pèlerins qui venaient d’Antioche.

Encore se régale-t-on de Fou d’amour de Bernart de Ventadorn, né en Limousin, l’un des troubadours le plus lyrique et virtuose du XIIème siècle. Enfin, aime-t-on, d’un enthousiasme sans fin, ce qu’écrit, dans son Fin’amor, Arnaut Daniel, gentilhomme, jongleur, amateur de rimes difficiles qui aima une grande dame de Gascogne, épouse du seigneur Guilhem de Bouvila, laquelle ne le lui rendit pas. Cela le peina :
 

Je suis Arnaut qui ramasse le vent
Et chasse le lièvre avec un bœuf
Et nage à contre courant

 
Combien cette expression nous laisse pantois, admiratifs, comme sidérés par la capacité à dire mieux que le meilleur ! Combien cette poésie dépasse-t-elle son temps, sa koinè médiévale ! Combien parle-t-elle encore au cœur de notre temps si peu enclin à la nuance et à la délicatesse ! Combien de poètes remarquables se sont-ils nourri de cette langue haute, parfumée, de Pétrarque à Ezra Pound en passant par Dante !

Alighieri, justement. Dans la Divine Comédie, au chant XXVIII de L’Enfer, il campe un Bertran de Born, fauteur de troubles et de discordes, mort à l'abbaye de Dalon aux alentours de 1210. Cette préoccupation historique se double d’un intérêt poétique certain. Nous n’en avons pas la preuve scientifique. Simplement une intuition. En poésie, cela suffit. Dans ce recueil, se mêlent chansons amoureuses, bien sûr, et aussi ces fameux sirventès, qui étaient des manifestes politiques et guerriers. Des revendications. Lyriques elles aussi, dans leur genre, dans la signification de leur temps. Radicales, dirait-on aujourd’hui :
 

La paix ne me plaît guère
C’est la guerre qui m’attire
Car ne tiens ni ne crois
En aucune autre loi.

 
Ces mots appellent en écho contraire ceux, illustres, de Bernat Sicart de Marvejols dans son sirventès Ab greu consire. Plein d’une angoisse cruelle. Ils disent, et remplaçons les mots « religion », « foi » et « serment » par d’autres, et cette résonance atteint notre monde abîmé de toute part, quel que soit le flanc du bateau ivre  :
 

Plein d'une angoisse cruelle,
je fais un sirventès cuisant.
Dieu ! Qui pourrait dire
et connaître mon tourment ?
Car, quand j'y songe,
je suis en grand souci
et ne puis décrire
mon indignation ni ma tristesse
de voir ce monde troublé
où l'on corrompt la religion,
les serments et la foi :
si bien que chacun pense à dominer
son semblable en malveillance et,
sans raison ni droit,
à détruire les autres et soi-même.
(…)

 
Avec Rigaud de Barbezieux, le propos s’avance sur un territoire autre, érotico-poétique. Le chant du troubadour est désespéré. La femme aimée est parfaitement insaisissable. C’est un Graal, une métamorphose permanente comme dans ce que Ovide, qu’il cite, manie de plus labyrinthique. La dame est la Mieux-que-Dame. Elle est absente là où Rigaud croyait pouvoir l’étreindre. Tout se mêle dans la sarabande étourdissante : bêtes, humains, oiseaux, étoiles, soleil. La Dame-Graal esquive. Rigaud s’en donne à cœur tristesse. Il est Perceval. Il est frustration. Il est don total sans récompense. Il implore, en vain :
 

Mieux-que-Dame, ne me laissez mourir ;
Languir est ce qui fait le plus souffrir,
Je voudrais donc, si Amour y consent,
Que vous sachiez quels maux a qui attend.

 
 
 
Haut & Fort,
Chansons de Bertran de Born
Édition bilingue occitan-français
Présentation et traduction de Jean-Pierre Thuillat
Fédérop, 208 pages, 15 euros
 








La Dame-Graal
Chansons de Rigaud de Barbezieux
Édition bilingue occitan-français
Présentation et traduction de Katy Bernard
Fédérop, 128 pages, 14 euros
 







 
Les éditions Fédérop sur le web : http://federop.free.fr/