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15 09 2016

La BD en verve

Propos recueillis par Catherine Lefort


La BD en verve

Julian Huber & Sarah Vuillermoz des éditions Huber - Photo : Catherine Lefort

Les éditions Huber ont vu le jour ce printemps à Pau, à l’initiative de Julian Huber entouré de deux libraires : Sarah Vuillermoz et Baptiste Neveux.
Le livre fondateur de la maison d’édition est un superbe album de Martin Kellerman, Rocky,  un comic strip humoristique autour du quotidien d’un chien, looser malicieux, en qui les bipèdes peuvent parfaitement se retrouver. Échanges avec deux des fondateurs Sarah et Julian.

Le père fondateur est Julian Huber qui a donné son nom à la maison d’édition. D’abord libraire à Poissy en Région parisienne, il est ensuite devenu commercial chez Makassar1, ce qui lui a permis de fréquenter de nombreux éditeurs et de vanter les mérites d’une multitude d’ouvrages, dont beaucoup le faisaient « fantasmer » comme il aime le dire, d’autres moins… De là est venue l’idée de faire des livres lui-même…
En contact quotidien avec des libraires, il a repéré quelques professionnels qui pourraient l’accompagner dans cette création. Rapidement Sarah Vuillermoz (libraire chez Mollat au secteur BD) et Baptiste Neveux (libraire chez Bachi Bouzouk ! à Pau) se sont manifestés avec enthousiasme.
 
Julian – D’abord nous avons appris à nous connaître mutuellement parce qu’en fin de compte, nous ne nous connaissions pas vraiment, seulement professionnellement, mais il fallait aller plus loin, bien cerner nos goûts, nos envies, nos affinités. Puis nous avons commencé à réfléchir au projet, à poser des noms d’auteurs.
 
Sarah – Effectivement, au début, nous avons beaucoup échangé autour d’auteurs qui nous plaisaient, surtout toute la veine des vies de « losers », comme Takashi Fukutani (Le vagabond de Tokyo, au Lézard Noir), Peter Bagge, Joe Matt, Julie Doucet, Martin Kellerman… Mais aussi de grands classiques méconnus du patrimoine étrangers, américains surtout.
Grâce à Julian et à Baptiste j’ai découvert une autre facette de la Suède avec Rocky qui a été édité il y a une dizaine d’année chez Carabas, et aujourd’hui indisponible. Il a eu un vrai succès dans son pays. Je l’ai beaucoup aimé. Le choix de ce premier titre a fait l’unanimité du groupe.
 
Rocky est le premier titre qui symbolise la naissance de la maison d’édition. L’objectif est de sortir un ouvrage par an, pour le plaisir de faire découvrir des auteurs inconnus ou méconnus, non traduits en France.
 
Julian – Pour nous trois, il n’y a aucune prétention à révolutionner le monde de la BD. Il y a plein de maisons d’édition qui l’ont fait avant nous, avec talent. Notre but est de nous faire plaisir avant tout en découvrant pas à pas notre nouvelle « fonction ». Le travail de négociation et d’achat de droit – le tout en anglais – s’il est très impressionnant pour nous apprentis éditeurs, est particulièrement passionnant. Les échanges avec la traductrice et le graphiste aussi. 
 
À cet égard, une place particulière a été attribuée à la traductrice dans ce premier album…
 
Sarah – Nous sommes très contents de travailler avec Aude Pasquier qui a réalisé une traduction remarquable. Dans chaque ouvrage, nous mettrons en valeur la voix du traducteur car on ne parle pas assez d’eux et de leur travail, souvent complexe. En faisant des recherches sur Rocky, je me suis aperçue que Carabas – le 1er éditeur français – l’avait traduit de l’américain pour des raisons économiques sans doute. Il y avait donc eu une perte des références suédoises, qu’il s’agisse des noms, des lieux, de la tournure des blagues elles-mêmes. Notre parti pris a été de redonner au texte sa fibre originelle et Aude l’a parfaitement retranscrit dans la culture suédoise grâce à un gros travail de documentation.
 
D’un point de vue technique – tirage, diffusion… –, comment cela se passe ?
 
Julian – Nous l’avons tiré à 2 500 exemplaires pour le commerce, plus une centaine pour les services de presse et libraires. Au début, nous pensions prendre en charge nous-même la diffusion-distribution… Mais très vite, nous nous sommes rendu compte que c’était impossible en raison de nos vies professionnelles et personnelles, bien remplies.
Du coup, c’est Makassar – la boîte où je travaille – qui diffuse et distribue le livre. Passer par une structure professionnelle indépendante nous a simplifié la tâche. En revanche, assurer via mon métier la diffusion de mon propre livre dans le Sud-Ouest me met dans une situation étrange et parfois gênante. J’ai pris le parti d’être honnête avec les libraires et de les informer de cet état de fait.
 
Sarah – Je le vis un peu de la même manière. En librairie, lorsqu’un client me demande Rocky, je n’ai plus le même recul, au début c’est déstabilisant… C’est un sentiment assez nouveau d’être de l’autre côté de la chaîne du livre, avoir un angle de vue différent, tout en continuant ce plaisir de prescription. Après cette expérience, on a constaté avec Julian et Baptiste que l’on ne regarde plus les livres de la même manière… On est plus attentifs à leurs aspects : le papier, le grammage, l’impression, les couleurs…
 
Être diffuseur-éditeur et libraire-éditeur, ça fait quelle impression…
 
Julian – J’ai du mal à me définir éditeur… Peut-être dans quelques années… Me considérer comme tel c'est comme me mettre au même niveau que des grands beaux et bons éditeurs expérimentés – et il y en a à Bordeaux – des maisons d’édition qui garnissent nos bibliothèques personnelles… C'est juste totalement impossible en ce qui me concerne.
Plutôt qu'un travail d'édition, je considère plus notre approche comme une démarche de lecteurs insatisfaits.
 
Sarah – Oui, je trouve que notre nouveau métier est l’extension de notre travail de libraire et de diffuseur : j’aime un livre, il n’existe pas en français, j’ai envie de le faire partager avec mes lecteurs, je fais en sorte de pourvoir le proposer…
 
Julian – Ce qui nous caractérise tous les trois je crois, c’est la curiosité, cette soif de toujours vouloir dénicher quelque chose, de toujours se remettre en question, de remettre en question nos choix.
 
Le livre est sorti en avril dernier. Quel est l’accueil…
 
Julian – Les libraires commencent à s’approprier le livre et c'est vraiment ce que nous recherchions. N’étant pas connus des médias, nous avons besoin du soutien des libraires. On a vraiment cherché à les bichonner plus que tout : sur les 120 services de presse envoyés, 90 ont été adressés aux libraires avec un petit mot à leur attention ;  le reste à la presse.
 
Sarah – Un très bel accueil oui. On a tenu à privilégier les libraires en effet, car je le vois dans mon travail, souvent les journalistes reçoivent les livres en amont, mais les libraires très peu. On a poussé ce travail jusqu’à créer des tampons à l’effigie de Rocky et passer des nuits entières à tamponner les colis, à mettre des petits mots doux et à confectionner des emballages originaux… [Rires]
 
Huber-editions-2Julian – L’idée est de personnaliser ces envois afin de donner aux journalistes l'envie et la curiosité d'ouvrir un colis singulier. La BD est un secteur ultra-concurrentiel, se démarquer est essentiel. Sur ce point, nous avons fait appel au graphiste Philippe Poirier de l’atelier Poaplume qui a conçu l’identité visuelle et la charte graphique. C’est un ami et une personne de goût, on avait envie de travailler avec lui, il nous a bien guidés.
 
Et la suite…
 
Julian – On s’est fixé de publier un livre par an, ça permet de bien le travailler en librairie et dans la presse, de l’accompagner jusqu’au bout.
Le prochain auteur que nous allons éditer est Johnny Ryan. Un seul de ses livres a été traduit : Comic Book Holocaust en 2009 chez Humeurs, une maison d’édition située à l’époque sur Bordeaux. Un grand ouvrage de poésie [Rires]. C’est dommage que cet auteur n’ait pas publié d’autres livres en France, alors qu'il est selon nous un protagoniste majeur de la culture underground. Pour nous, il est important de combler ce manque.
 
Sarah – Oui, il était même notre tout premier projet de publication. Et récemment dans leur revue Franky, les Requins Marteaux ont réalisé un long entretien avec Johnny Ryan, ainsi que la traduction de quelques planches. De notre côté, nous avons pu acheter les droits de Prison Pit que l’on publiera en plusieurs volumes. Le premier devrait paraître début 2017.
 
Vous voulez le sortir après l’effervescence des fêtes…
 

Julian – Oui, c’est volontaire. D’abord parce que l’on souhaite continuer à « bichonner » notre premier né et ensuite parce que précisément nous voulons éviter cette période de surproduction de livres. Pour les éditeurs indépendants, c’est moins dangereux de sortir un livre dans un temps plus calme.
 
Sarah – Oui, autant préparer nos lecteurs. Après l’auto-fiction chez Rocky, Prison Pit s’inscrit plutôt dans une dimension fantastique, mais toujours autour du désenchantement du loser. L’humour est encore plus trash. Cette série en 6 tomes est un étrange marabout de ficelle de transformations monstrueuses. Cannibal Fuckface (c’est le doux petit nom du personnage) évolue dans un désert de combats à la Mad Max, mais avec des ennemis qui se rapprocheraient de Starship Troopers.
 
Julian – Ce livre ne devrait pas laisser indifférent…
 
Sarah – C’est un sacré ovni. Nous travaillons vraiment au coup de cœur avec des projets au cas par cas. À l’avenir, nous nous tournerons sans doute vers de la BD jeunesse ou des ouvrages de patrimoine…
 
1. Makassar, société de diffusion distribution indépendante basée à Paris, spécialisée en BD et arts graphiques / www.makassar-diffusion.com/index.php

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