12 11 2019

La bande dessinée africaine à l'honneur en 2020

Propos recueillis par Emmanuelle Lavoix


La bande dessinée africaine à l'honneur en 2020

Photo : Pam Chan, "Filles éduquées"

Dans le cadre de la Saison des cultures africaines en France, Africa 2020, le Musée de la bande dessinée d’Angoulême présentera de juin à novembre une exposition consacrée à la bande dessinée africaine subsaharienne. Le projet est porté par la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image d’Angoulême et le Bilili BD festival de Brazzaville. Nous avons rencontré les co-commissaires de l’exposition, Joëlle Épée Mandengue, directrice du Bilili, et Jean-Philippe Martin, conseiller scientifique de la Cité.

 
Comment est né le projet d’exposition BD Africa 2020 ?
 
Jean-Philippe Martin : La communauté d’agglomération de Grand-Angoulême, dont le musée des Beaux-Arts possède une collection importante d’œuvres d’art africain, s’est proposée d’assurer la coordination locale d’Africa 2020. Naturellement la Cité a décidé de s’y inscrire et de faire le lien, notamment, avec les collaborations croisées que nous développons avec le festival Bilili depuis 2018.
 
Joëlle Épée Mandengue* : Pierre Lungheretti, le directeur de la Cité, est venu l’an dernier au Congo Brazzaville pour la 3e édition du Bilili BD Festival. À cette occasion, nous avons signé une convention tripartite de partenariat entre la Cité, le festival Bilili et l’Institut français. Le but de cette convention est de pérenniser des actions autour de la BD : des formations, de la médiation, des résidences et de l’accompagnement d’auteurs, dans les pays du Sud au sens large, à commencer par Brazzaville.
 
 
Parmi les 54 propositions du rapport de Pierre Lungheretti, il y a celle d’un programme de promotion et de diffusion de la francophonie avec la bande dessinée, ciblée sur le monde arabe et l’Afrique subsaharienne. Cette exposition s’inscrit-elle dans cette nouvelle volonté politique ?
 
J.-P. M. : L’exposition s’inscrit pleinement dans le droit fil des annonces faites au ministre même si l’on va au-delà de la francophonie dans le cadre d’Africa 2020. On réfléchit d’ailleurs à une proposition d’exposition purement francophone qui se tiendrait à Tunis pendant le prochain sommet de la Francophonie, en 2020.
 
J. E. M. : Notre volonté est qu’il y ait une vie après Africa 2020. Pour le grand public, ce doit être la première pierre de quelque chose de plus régulier à installer. Le but est aussi de valoriser les auteurs du continent, de les mettre face à des institutions culturelles qui veulent les accueillir ou participer à leur développement.
 
 
Ces initiatives visent-elles aussi à atteindre un certain équilibre dans les flux économiques et culturels entre le Nord et le Sud ?
 
J. E. M. : Notre ambition est pour le moins de connecter les deux camps de façon plus conviviale, productive et valorisante. On ne peut pas résoudre le problème de la migration. Les actions que nous avons déjà engagées avec la Cité et l’exposition Africa 2020 vont permettre de montrer un panel de tout ce qui se fait sur le continent. C’est la première fois qu’une exposition de cette ampleur va être proposée avec une restitution la plus fidèle possible à la diversité qui existe sur le continent.
 
 

"Le but est aussi de valoriser les auteurs du continent, de les mettre face à des institutions culturelles qui veulent les accueillir ou participer à leur développement."

 
J.-P. M. : Nous visons un rééquilibre d’un point de vue culturel. L’une des missions de la Cité est de rendre visibles des productions que l’on connaît moins, notamment issues de l’hémisphère sud. L’exposition est une étape qui s’inscrit dans la logique du festival Bilili de créer du réseau, de permettre à des éditeurs occidentaux d’aider à repérer des talents et à des auteurs de mieux appréhender le marché occidental. Dans l’idée des résidences, les auteurs européens pourront apporter des compléments de formation aux auteurs du Sud.
 
 
L’exposition BD Africa 2020 est-elle destinée à voyager, notamment en Afrique ?
 
J.-P. M. : C’est une vraie volonté que des pays d’Afrique puissent recevoir cette exposition dans une forme itinérante pour qu’il y ait une prise de conscience que la bande dessinée présente un intérêt. Faire revenir dans les pays qui l’ont alimentée une exposition réalisée à Angoulême, le lieu emblématique de la bande dessinée, contribuera à une forme de valorisation.
 
J. E. M. : Chaque passage de l’exposition dans un pays permettra aux auteurs sur place d’être médiatisés et valorisés économiquement. Parmi les actions engagées, il y a des formations pour les promoteurs culturels. Ainsi tout médiateur du Sud qui a initié une action pour promouvoir la bande dessinée pourra avoir les meilleurs outils pour valoriser son métier. GrandAngoulême a également proposé d’accueillir un acteur culturel africain afin qu’il puisse confronter ses pratiques, dans une logique de transmission de compétences.
 
 
Quel sera le périmètre géographique de l’exposition BD Africa 2020 ?
 
J. E. M. : L’exposition va couvrir la partie subsaharienne du continent. Le Maghreb ayant déjà été présenté en 2018 au Musée de la bande dessinée à l’occasion de l’exposition consacrée à la Nouvelle bande dessinée arabe. Nous avons fait le choix d’un regroupement par régions au sens large –  l’Ouest, le Centre, l’Est et le Sud – pour valoriser tout ce qui est produit. On va partir du plus grand pays vers le plus petit. Nous souhaitons proposer un vrai voyage sur le continent.
 
 

"GrandAngoulême a également proposé d’accueillir un acteur culturel africain afin qu’il puisse confronter ses pratiques, dans une logique de transmission de compétences."

 
J.-P.M. : Le découpage par régions nous permet d’équilibrer entre les pays qui comptent très peu d’auteurs actifs et où la production est très faible et ceux où elle est pléthorique.
 
 
Existe-t-il la même diversité de genres qu’en Europe et seront-ils distingués dans l’exposition ?

J. E. M. : La BD africaine était liée aux héritages culturels ou linguistiques coloniaux : la ligne claire, le noir et blanc classique franco-belge en Afrique de l’Ouest, le comics pour le Nigeria et l’Afrique du Sud. Les deux au Cameroun. Aujourd’hui, on trouve de la couleur et tous les genres dans la BD africaine, jusqu’au manga qui a déferlé au début des années 2000. Les premières thématiques abordaient les questions sociales, le sida, la santé. Aujourd’hui émerge un marché pour des œuvres de création pure, mais cela a pris presque 30 ans. En Afrique, il existe une BD francophone, anglophone, lusophone et arabophone. Nous présenterons des auteurs de langues différentes et de générations différentes comme Barly Baruti (RDC – années 1980 à nos jours) – l’un des tous premiers à avoir été publiés par des maisons d’édition européennes – Gaspard Njock (Cameroun – années 2000 à nos jours) qui est professeur de BD en France et musicologue. Il est incontournable pour son talent mais aussi emblématique de la pluridisciplinarité des auteurs de BD en Afrique, qui ont souvent plusieurs métiers.
 
J.-P. M. : La situation d’auteur de BD en France est difficile, mais elle est pire encore en Afrique. Concernant l’exposition, nous serons en mesure de présenter un programme avancé, notamment des auteurs présentés, à partir d’octobre 2019. Ensuite viendra le processus d’élaboration de la scénographie et le programme définitif sera bouclé début 2020.
 
 
Joëlle, en plus d’être auteure de BD et directrice de festival, vous avez un rôle d’actrice culturelle et de fédératrice dans la communauté des auteurs africains où les femmes sont encore rares.
 
J. E. M. : En 2017, lors du forum international de la bande dessinée de Tétouan, j’ai participé à la création du Réseau des auteurs africains de bande dessinée, le RAADB, qui a lancé un référencement des auteurs. Cette année, à Tétouan, nous avons décidé d’élargir le réseau aux festivals BD, dont une douzaine se pérennisent sur le continent. J’ai reçu le mandat de les fédérer en même temps que mon tout premier prix en tant qu’auteure de BD et actrice culturelle. Mon but est de réunir les directeurs de festival en 2020 à Tétouan et de leur donner de la visibilité pour qu’ils puissent valoriser les auteurs de leur région, qu’ils se connaissent mieux et évitent de faire des festivals aux mêmes dates en invitant les mêmes auteurs. Les festivals ne doivent plus être essentiellement des lieux de rendez-vous pour les auteurs qui cherchent à être édités. Ils pourraient organiser plus d’actions de médiation et de formation pour aider les auteurs à faire connaître leurs œuvres. J’aime la BD, j’en lis beaucoup et l’une des raisons pour lesquelles je suis devenue auteure, c’est que tous les auteurs auxquels j’avais accès, ceux que j’aimais dans les années 1990, étaient des hommes blancs. Je voulais exister aussi. Il faut qu’on y trouve notre place, nous, les femmes africaines ! Depuis 2013, mon parcours a suscité des vocations, c’est une forme d’accomplissement.
 
 
*Plus connue sous le pseudonyme d’Elyon’s, Joëlle Épée Mandengue est aussi une auteure de bande dessinée, notamment de la série La Vie d’Ébène Duta.
 

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