17 12 2019

L’Institut des Afriques, une passerelle entre nos continents

Propos recueillis par Nathalie André


L’Institut des Afriques, une passerelle entre nos continents

Photo : Darline Gilles en résidence - Jean-Christophe Garcia / ALCA Nouvelle-Aquitaine

En 2015, sous la tutelle de la Région Nouvelle-Aquitaine, naissait à Bordeaux l’Institut des Afriques. Le public suit depuis le cœur de sa programmation, La Semaine des Afriques, tournée vers les créations émergentes africaines. Puis en 2017, en partenariat avec ALCA, émergeait la résidence d’écriture francophone Afriques-Haïti qui a déjà reçu deux écrivaines, l’Haïtienne Darline Gilles et la Rwandaise Dominique Celis. L’IdAf, qui va fêter ses 5 ans, prépare désormais "ses valises" pour les poser, rue du Mirail, au printemps 2022. Un lieu de vie pour poursuivre les missions de l’intérieur vers l’extérieur afin de tisser encore et toujours une passerelle entre les cultures africaines et européennes.

 
La Semaine des Afriques a démarré en janvier 2016. En 2020, ce sera donc votre 5e édition ?
 
René Otayek1 : Oui et notre désir est toujours de rendre sensible l’immense vitalité créative des pays Africains et des sociétés issues de la traite des noirs, les Antilles, les Caraïbes, etc. Aussi, des événements sont programmés toute l’année pour les adultes et les scolaires. Mais La Semaine des Afriques est le moment phare où nous nous déployons pour faire découvrir les productions africaines ou diasporiques, avec toujours en focale la grande diversité des langues et des cultures. Du 24 au 31 janvier 2020, seront donc proposés autour des "Afriques urbaines" près de vingt événements répartis sur l’agglomération bordelaise et en Nouvelle-Aquitaine. Nous venons par ailleurs d’initier notre premier appel à projets pour inviter les acteurs2 liés aux Afriques à proposer un événement pour cette édition, ouvert à tous les champs culturels : arts plastiques, théâtre, cinéma, écriture, lectures…
 
 
La thématique 2020 sera donc "les Afriques urbaines" ?
 
Sara Torres : On souhaitait évoquer les enjeux urbains africains avec notamment : les cultures et identités urbaines et leurs nouvelles représentations par les artistes ou les penseurs ; les villes durables et leur adaptation aux problématiques liées à la croissance démographique (changements climatiques, accès à l’eau, à l’habitat, aux soins) ; la ville en tant que laboratoire du politique, avec les gouvernances, démocratiques ou pas, les mouvements sociaux, l’expression du genre, la jeunesse aussi... ; et enfin les innovations technologiques, numériques, liées aux ressources, à l’émergence des classes moyennes, etc.
 
 
La résidence Afriques-Haïti, destinée aux auteurs de ces territoires écrivant en français, est dotée d’une bourse et d’un accueil de six semaines à Bordeaux – dont une semaine de rencontres publiques pendant La Semaine des Afriques. Sa particularité est d’être orientée vers la création émergente. Que souhaitait défendre l’IdAf3
 
R. O. : Une des missions de l’IdAf est de promouvoir les jeunes talents africains en leur donnant l’opportunité de pouvoir travailler pendant plusieurs semaines dans des conditions sécurisées et d’être programmés pendant La Semaine des Afriques. Cela nous permet de leur dire qu’il y a ici une structure qui est capable de leur fournir une aide, un tremplin pour se faire connaître, d’impulser des synergies de rencontres pour qu’ils puissent émerger sur la scène francophone et pourquoi pas, trouver un éditeur.

 

"Nous voulions en effet valoriser les auteurs de langue française pour apporter aussi une pierre à une francophonie renouvelée et participer, à notre échelle et avec ALCA dont c’est une des missions, à professionnaliser le secteur livre. "

 
S. T. : Nous voulions en effet valoriser les auteurs de langue française pour apporter aussi une pierre à une francophonie renouvelée et participer, à notre échelle et avec ALCA dont c’est une des missions, à professionnaliser le secteur livre. Et notre espoir est que ce dispositif puisse devenir une résidence croisée : qu’un auteur néo-aquitain puisse aussi partir travailler sur son projet auprès d’une structure liée au livre en Afrique francophone.
 
 
Nous commençons à entendre parler du festival Africa 2020 à Bordeaux (juin à décembre 2020)…
 
R. O. : Nous avons été conviés par la DRAC, il y a un an, à la première réunion. Le programme n’est pas encore bouclé mais nous y serons avec tous les acteurs bordelais sur les Afriques en y apportant notre spécificité.
 
S. T. : Nous aimerions y programmer "les nouveaux narratifs" du cinéma Africain, ces cinéastes qui renouvellent la façon de faire et d’écrire le cinéma, autant dans le champ du documentaire que dans celui des industries populaires (comme nous l’avions fait lors des Rencontres du cinéma nigérian "Made in Nollywood", en 2017), en élargissant cette fois – et ce serait quasi inédit en France – à l’ensemble de la production subsaharienne où émergent ces créations si peu diffusées.
 
 
Les travaux de votre futur bâtiment-siège semblent bien avancer ?
 
R. O. : Avoir un espace de rencontres était l’une des idées fortes du lancement de l’IdAf. L’institut doit être identifié par un lieu qui lui soit propre et qui soit aussi un lieu de vie. Il sera dans une annexe du lycée Montaigne, rue du Mirail. Les rénovations et mises aux normes sont en cours et l’ouverture est prévue pour le printemps 2022. Ce sera un bâtiment sur trois niveaux, avec des salles de réunions, de formations, de conférences, de projections, d’expositions aussi. Et ce sera un lieu ouvert sur la cité, en particulier aux associations diasporiques. Il abritera l’administration de l’IdAf puisqu’il en sera le siège et certaines des structures partenaires ; chacun des douze membres de l’IdAf gardant toutefois son autonomie. Nous conserverons l’itinérance de notre programmation puisqu’elle nous permet de rencontrer d’autres publics. L’objectif est de se projeter dans la ville avec également un certain nombre d’actions in situ. Le territoire de rayonnement s’agrandit et l’IdAf va pouvoir poser ses valises pour accueillir, le temps d’événements, les structures frères et sœurs, leur dire que nous sommes là, à leur disposition et attentifs au monde qui change.
 

 
1René Otayek est le président de L’Institut des Afriques (L’IdAf est composé de 12 membres). Il est également directeur de recherches au laboratoire Les Afriques dans le Monde (LAM) à Sciences Po Bordeaux. Sara Torres est la coordinatrice de l’IdAf.
2Le siège juridique doit se trouver en Nouvelle-Aquitaine. L’appel était ouvert du 15 juillet au 30 août 2019, à toutes les formes de structures (individuelles, associatives, compagnies, etc.) : institutdesafriques.org/la-semaine-des-afriques-2019
3Lire Éclairages n° 8, automne hiver 2017-2018, disponible en ligne sur prologue-alca.fr

 
 

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  • "Cette résidence a impacté mon écriture"

    Dominique Celis, auteure rwandaise, a été accueillie en résidence d’écriture à Bordeaux au printemps 2019, pour travailler sur son projet de roman épistolaire, Ainsi pleurent nos hommes, commencé à Kigali où elle est retournée vivre en 2013.

     "C’est avec plaisir que je réponds à la proposition de la revue Éclairages, celle de revenir en quelques mots sur ma résidence d’écriture à Bordeaux, de mi-mars à mi-avril 2019. La demande est concomitante à la joie de vous annoncer la fin de la rédaction de mon roman ! Bordeaux est ma première expérience de résidence. C’était vital pour moi de quitter le pays en cette période de la vingt-cinquième commémoration du génocide des Tutsi. Mon roman porte sur la question de la cohabitation. À savoir, comment aujourd’hui les rescapés tutsi et leurs familles vivent avec les bourreaux hutu d’hier. Être à Bordeaux m’a permis d’avoir une respiration par rapport à ce que nous étions en train de vivre au pays et, par conséquent, d’être plus posée pour écrire.
     
    La Semaine des Afriques, organisée par l’IdAf, a été l’occasion de participer à des événements intéressants et de découvrir ce qui questionne l’Europe par rapport à l’Afrique... Je redoutais les rencontres, notamment à cause du contentieux politique entre la France et le Rwanda. J’ai été touchée par la générosité de l’écoute et la qualité des questions. Ces rencontres ont été déterminantes. Elles m’ont permis de rendre "effectif" mon projet d’écriture, de donner vie à mes personnages de fiction et de partager mon travail. Parmi ces rencontres organisées par ALCA, il y avait aussi des écrivains. Quel bonheur de pouvoir échanger sur les doutes de l’écriture, les questions angoissantes d’(il)légitimités, les parcours des uns et des autres, etc.
     
    Plusieurs personnes, à Bordeaux comme à Kigali, étaient curieuses de savoir si cette résidence avait impacté mon écriture. Ma réponse est oui. Sortir du pays m’a fortifiée. Cette coupure de six semaines m’a permis de prendre du recul, de me relaxer et de bien travailler à Bordeaux. De retour au Rwanda, j’ai continué sur ma lancée... Merci du fond du cœur à tous ceux qui, chacun à leur niveau de pouvoir et/ou d’action, ont permis à cette Résidence francophone Afrique-Haïti d’exister. Elle a été cruciale pour moi".


    Par Dominique Celis
     

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