Transmission

01 06 2017

L’image de l’autre

Propos recueillis par Sébastien Gazeau


L’image de l’autre

Photo : Olivier Sarrazin

Le réalisateur Benoît Labourdette et le psychanalyste Serge Tisseron ont réuni leurs expériences pour permettre à des jeunes déscolarisés ou en voie de radicalisation de changer leur regard sur eux-mêmes, avec les autres.

Sébastien Gazeau – Pour quelles raisons le recours à l’image est-il particulièrement intéressant pour mener un travail de prévention à la délinquance et à la radicalisation ?

Serge Tisseron – Cette formation destinée aux éducateurs de rue s’appuie sur une théorie que j’ai développée il y a longtemps autour du fait que l’image est inséparable du geste qui lui donne naissance, et du désir d’en parler. Autrement dit, il faut toujours penser le corps, le langage et les images en même temps. Les ateliers de pratique audiovisuelle animés par les éducateurs de rue que nous formons s’adressent à des jeunes déscolarisés ou en voie de déscolarisation, des jeunes qui ont un rapport assez problématique au langage. D’un côté, ils ont de la peine à se reconnaître dans le discours de leurs enseignants, d’un autre, au quotidien, ils réduisent le langage à quelques lieux communs qui leur permettent de souder leur groupe. On s’est donc dit que c’était important de contourner la difficulté du langage parlé et écrit, et de passer par les images.
 
Benoît Labourdette – Serge et moi nous retrouvons en effet autour de pratiques et de pensées qui s’interrogent sur les manières de se réapproprier le langage au sens large du terme, c’est-à-dire sur les façons de s’exprimer, de vivre en société, de s’y intégrer en empathie (pour reprendre un terme cher à Serge) avec l’espace social.

S.T. – Notre objectif est d’arriver à faire en sorte que des jeunes ayant une identité flottante et qui sont prêts à adhérer à n’importe quelle théorie du complot, ou à entrer dans une bande qui leur attribue une identité, puissent trouver à l’intérieur d’eux-mêmes les ressources qui leur permettront de se construire une identité personnelle. Un certain nombre de jeunes manquent de repères identitaires. Le premier de ces repères, c’est le visage de l’autre. Or beaucoup d’enfants ont grandi ou grandissent devant la télévision, ce qui les amène à avoir beaucoup de difficulté à se créer une représentation de l’autre en interaction. Un deuxième repère, c’est l’histoire familiale. Pour beaucoup de jeunes issus de l’immigration, c’est le black-out total. Ils tentent alors de compenser cette absence par une adhésion à une cause ou à un groupe qui les enferme dans un rôle rigide, et qui peut les amener à la radicalisation.

S.G. – Votre ambition serait-elle de faire de l’éducation par l’image plutôt que de l’éducation à l’image ?

S.T. – Tout à fait. J’ai toujours opposé les images que l’on consomme à celles que l’on fabrique. La seule manière d’être maître de ses images intérieures, c’est de fabriquer ses images matérielles.

Tisseron-Labourdette Tisseron-Labourdette

B.L. – Éducation à l’image et par l’image, c’est aujourd’hui la même chose. Si on fait de l’éducation à l’image via l’analyse de séquences, cela signifie qu’on envisage les gens comme de simples spectateurs de films. Alors que les gens, et les jeunes en particulier, sont aujourd’hui aussi producteurs et diffuseurs d’un très grand nombre images, d’eux-mêmes (les selfies) ou de moments du quotidien. 

S.T. – Notre proposition se situe du côté de la possibilité de se découvrir soi-même, c’est-à-dire de ressentir à nouveau ses émotions. Ce n’est pas un problème propre à ces jeunes. Beaucoup de gens enterrent leurs émotions et finissent par en perdre le chemin. Avec les techniques et les exercices que nous avons mis en place, le but est de se découvrir soi-même autrement, de découvrir d’autres liens possibles avec les autres (à travers le fait de faire un film ensemble en l’occurrence) et de développer avec eux des liens empathiques, c’est-à-dire des liens qui prennent en compte les attentes, les émotions, les relations au monde des autres, qui sont différentes des miennes.
 
S.G. – Comment travaillez-vous la forme de ces images pour dépasser le selfie ou le simple enregistrement du quotidien ?

B.L. – Un exercice consiste par exemple à proposer à chaque membre d’un groupe de filmer un objet avant de passer la caméra à son voisin sans interrompre l’enregistrement. C’est un plan-séquence qui implique non seulement de mettre de l’attention à ce qu’on filme mais aussi de veiller à la façon de passer la caméra à son voisin. C’est une manière d’aborder la question du montage. Mais ce que je propose surtout, c’est d’anthropomorphiser chaque objet : chacun fait parler son objet. S’il est par exemple question d’aborder le problème de la radicalisation, je vais proposer d’imaginer que chaque objet est en phase de radicalisation et se pose des questions sur le sujet. Chaque personne va ainsi pouvoir imaginer la voix de l’objet et le faire parler. Cela donne un film ludique mais aussi, à travers la projection sur un objet extérieur à soi, la possibilité de dire des choses bien plus profondes que celles que l’on pourrait exprimer soi-même face à la caméra.
 
S.G. – Cet exercice rejoint ce que vous disiez tout à l’heure, Serge, à savoir que l’image est un geste. Avec en plus cette dimension, me semble-t-il, qu’un groupe se met en place, un groupe qui aide à se découvrir soi-même…

B.L. – Absolument. On découvre l’autre et on se découvre à travers l’autre, sachant qu’il se passe beaucoup de choses entre le moment du tournage et celui du visionnage…

S.T. – Ce que j’ai découvert avec Benoît, c’est que le phénomène de fabrication des images prend une dimension nouvelle avec l’image animée. Comme il vient de l’expliquer, on peut faire un plan-séquence à plusieurs. Cela relève d’une logique complètement différente de celle que j’avais théorisée auparavant à propos de l’image fixe, et plus particulièrement de la photographie. Les images faites à plusieurs créent une relation entre les membres du groupe qu’ils n’avaient pas auparavant. Ce qui va leur permettre de se découvrir originaux les uns par rapport aux autres. Le grand problème de la bande, comme de l’armée ou de l’entreprise d’ailleurs, c’est qu’elle fournit aux personnes ce que j’appelle une « identité en prêt-à-porter ». On s’identifie à un rôle en perdant toute distance par rapport à ce rôle. Ce phénomène guette tout le monde mais ne conduit pas toujours à la radicalisation… Dans le cas des jeunes en situation de préradicalisation, le problème c’est que s’ajoute, à l’identité d’emprunt qu’ils trouvent auprès de bandes ou dans des théories du complot, l’impossibilité de se rattraper, à côté, à des repères identitaires familiaux et sociaux vivants et authentiques.
 
S.G. – Dans les formations que vous dispensez, vous insistez énormément sur le moment et sur les conditions de la projection des films réalisés. Pour quelles raisons est-ce aussi important de veiller à la mise en partage et à la diffusion des images produites dans le cadre de ces ateliers ?

B.L. – Si on sait dès le départ qu’on fait un film pour le montrer à d’autres, alors l’atelier parle à la réalité des personnes et prend du sens. Ce que l’on fait devient important et participe à la constitution d’un espace social. Il ne s’agit pas de « valoriser » les gens mais de leur faire ressentir, à travers l’organisation d’une séance de projection collective, qu’ils ont une action bien réelle. Sur les réseaux sociaux, on peut facilement diffuser une image qui sera vue par des milliers de personnes. Mais le fait de faire une séance collective, de s’y préparer en envoyant des invitations, en en parlant avant à ses parents et à ses proches, et même de faire des gâteaux que l’on servira après la projection, c’est une tout autre expérience de vie. On ressent très fortement, à ce moment-là, que l’image est importante. Il n’y a pas besoin de dire que les images peuvent être dangereuses ou qu’il faut faire attention. Ça ne sert à rien d’expliquer ces choses-là. En revanche, le faire éprouver, c’est proposer une expérience littéralement extraordinaire, une expérience qu’on ne connaît pas au quotidien lorsqu’on diffuse ses images, comme tout le monde, sur les réseaux sociaux.

S.T. – Les réseaux sociaux sont des machines à écraser l’originalité des personnes. On y diffuse les images dont on sait qu’elles pourront intéresser un maximum de gens. Les réseaux sociaux ne sont pas un espace de relation à soi-même. Ce sont uniquement des espaces de relation aux autres. Avec les exercices que propose Benoît, l’activité est autant tournée vers une découverte de soi que vers la création d’un lien aux autres.

Crédit photo : Olivier Sarrazin – www.oliviersarrazin.fr