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10 11 2016

L’histoire continue

Propos recueillis par Sébastien Gazeau


L’histoire continue

Aharon Appelfeld et Valérie Zenatti - Photo : Dublin Films

La lecture d’Être sans destin d’Imre Kertész avait détourné Arnaud Sauli d’une carrière d’historien pour devenir cinéaste ; avec Le Kaddish des orphelins, un film issu de sa rencontre avec l’écrivain Aharon Appelfeld, il poursuit sa quête d’une histoire qui reste à écrire.

Sébastien Gazeau – Comment avez-vous rencontré d’Aharon Appelfeld ?
 
Arnaud Sauli – Je l’ai lu pour la première fois peu de temps après avoir perdu mon grand-père et ces deux moments se sont connectés très fortement. Mon grand-père était en quelque sorte l'opposé d’Aharon. Lui aussi avait été le seul rescapé de sa famille au sortir de la Seconde Guerre mondiale, mais il est resté toute sa vie silencieux et en colère. Lorsque j'ai découvert l’univers d’Aharon, j’ai été surpris de voir que, d’une situation semblable, il avait pu tirer quelque chose d’assez « apaisé ».

S.G. – Le projet de faire un film sur lui est-il arrivé en même temps que votre découverte de ses livres ?

A.S. – Le piège de la littérature transposée au cinéma, c'est le littéralisme. Pour éviter cela, j’ai laissé passer le premier désir. Après l’avoir lu, je me suis intéressé à l’écrivain, je l’ai rencontré et j’ai découvert très clairement qu’il était un personnage de cinéma, un personnage tragique. Alors s’est imposée à moi l’envie de faire un film sur ce qu’était un écrivain vivant au travail.

Le-Kaddish-AppelfeldS.G. – Son corps, son visage, sa voix sont en effet très présents dans Le Kaddish des orphelins. Il est filmé et écouté de très près…
 
A.S. – Son corps exprime ce qui fut, dans son cas, un combat physique avec la langue. Il est passé par le mutisme, par le bégaiement, par une certaine difficulté à se relier aux autres avec les mots. Sans verser dans le symbolisme, il y a un renversement de la détermination chez lui. Il devait mourir. Les enfants juifs de l'Europe de l'est sont morts à 98 % pendant la Shoah. Les 2 % restant sont des miraculés. Et je pense que Aharon s'est construit en tant qu'homme avec l'idée qu'il devait traverser ses journées en étant là, en se remettant au centre de sa propre vie. C’est quelque chose qui apparaît en pleine lumière lorsqu’on le rencontre pour la première fois, sa présence au monde.

S.G. – Dans le film, il me semble qu’on voit tout autant le survivant que le vieux monsieur, à la fois un « témoin » de la Shoah et un « témoin » de la vieillesse. Était-ce votre intention ?

A.S. – Oui, et c'est encore plus le cas dans la version longue1. Aharon a le sentiment qu’il n’aura pas le temps de finir ce qu'il aurait voulu faire. À ce titre, c’est un film sur la vieillesse, sur ce qu’il est encore possible, à un âge avancé, de mener comme combat en attendant l’issue qui s’impose, identique, à chacun d’entre nous.
 
S.G. – Sans que cela soit pour autant triste…
 
A.S. – Même si on la porte toujours avec soi, le film raconte comment on peut s'éloigner de la souffrance. Il est toujours question de ça chez Aharon, du monde d'avant la catastrophe et de la possibilité d'une vie après la catastrophe. Et ce qui prime, évidemment, c'est le fait d'être vivant. Ce n'est donc pas un film sur la mort, ni sur la survie, mais sur la vie, sur le pouvoir de l’écriture, sur l’espoir.
 
S.G. – Comment Valérie Zenatti2, la traductrice en français de l’œuvre d’Appelfeld, est-elle entrée dans l’histoire de ce documentaire ?
 
A.S. – J’avais déjà rencontré Aharon, d’abord à Paris, puis chez lui à Jérusalem où il m’avait donné son accord pour faire le film, lorsque je les ai vus tous les deux ensemble lors d’une rencontre publique. J’ai observé de la tendresse et une complicité profonde entre eux, une manière d’être au monde commune malgré la différence de génération. Il y avait également le fait que je voulais à la fois faire un film dans la langue d’Aharon, en hébreu donc, mais aussi en français. J'ai appelé Valérie Zenatti, d'abord pour la rencontrer et la prévenir de mon projet, et pour lui dire qu'elle était pour moi très importante parce qu'elle était l'auteur en français de cette œuvre. Elle a très simplement accepté de participer à ce projet, avec beaucoup d'enthousiasme.

S.G. – À plusieurs reprises, on la voit à l'écran lui poser des questions ou l'écouter, et il est difficile de ne pas se dire qu'elle est un peu vous, en tout cas qu'elle occupe une place semblable à celle que vous avez dû avoir à certains moments. Y a-t-il eu identification entre elle et vous ?

A.S. – Pas du tout. Valérie et Aharon ont une histoire qui me précède et qui continue après le film. Et par expérience, je sais que ça aurait rapidement posé problème pour filmer si elle avait été le vecteur unique. Il se trouve que Valérie est elle-même très consciente de cette problématique, de ses prérogatives à l’égard de cet homme et de son écriture qui transite par elle, en tant que traductrice, pour nous parvenir en France. L'accès à l'écrivain aurait pu passer uniquement par elle. Mais c'était important que la relation entre lui et moi puisse se construire de façon indépendante et libre. Ne serait-ce parce qu'il me disait des choses qu'il ne lui disait pas, tout comme il lui disait des choses qu’il ne me dit pas. Ce dispositif permet d’être à la fois au plus près et à distance.

S.G. – Qu'est-ce que vous avez cherché sinon à traduire du moins à transmettre d’Aharon Appelfeld et de son écriture dans ce film ?
 
A.S. – Je suis bien incapable de répondre à cette question... (long silence). Je préfère parler de ce à quoi j’ai été sensible et attentif. Une façon d'être au monde qu'il incarne, faite de tendresse, de solitude, de besoin de tendresse d'un corps vieux. Ce lien très fort qu'on peut avoir avec l'enfant que l'on a été. La perte. Le fait que le monde de l’enfance est clos. Que les blessures sont là-bas, qu'elles ne se referment pas.

S.G. – Le kaddish évoque pourtant moins la perte que l’idée d’une transmission, d’une perpétuation de la mémoire entre les personnes et par-delà les âges…

A.S. – C'est ce qui est très beau dans le « Zakhor » (souviens-toi en hébreu, ndlr) de la tradition judaïque, cette mémoire très singulière qui n'est pas de l’ordre de l'Histoire mais qui relève plutôt d’un lien aux êtres humains... Au-delà de toute considération religieuse, cela m'intéressait beaucoup d’aborder ce rapport poétique et créatif à l’histoire, au récit. C'est un geste qui me semble profondément juste, parce qu'il ne s'agit pas d'être explicatif ni de vouloir fixer des faits mais plutôt de faire circuler de la vie. C'est peut-être la seule chose que la forme de ce film partage avec l’écriture d’Aharon, cette manière de repasser toujours par le même endroit pour s’en écarter chaque fois un peu plus, de revenir toujours à la figure de la mère pour s’en éloigner et d’avancer ainsi. J’ai trouvé chez lui et dans ses livres cette idée magnifique, très importante à mes yeux, qu’on peut encore parler à des gens qui ne sont plus là, qu’on peut encore vivre avec et en faire quelque chose.

1. Une version courte de 52 minutes a été diffusée pour la première fois en France le 6 juin 2016. Une version longue de 75 minutes devrait voir le jour en 2017.
 2. Voir entretien avec Valérie Zenatti


Voir le programme du Mois du film documentaire

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  • Synopsis du film
    Un homme âgé travaille inlassablement à redonner vie au monde juif disparu pendant la Shoah. Il s’appelle Aharon Appelfeld, devenu l’un des plus grands écrivains juifs de notre temps. Il est le dernier écrivain israélien témoin de la Shoah et son œuvre comporte plus d’une quarantaine de livres, traduits et publiés dans le monde entier, et ayant obtenu de très nombreux prix littéraires, dont le Prix Médicis étranger en 2004, et le Prix Israël.
    Chaque jour, par sa voix murmurante et son écriture manuscrite, les rescapés, les enfants d’Ukraine, les paysans du Yiddishland s’animent dans le minuscule bureau d’un appartement de Jérusalem. Aharon Appelfeld, solitaire, veut livrer ce combat jusqu’à son dernier souffle.
    Mais cette solitude sera perturbée par la rencontre avec une jeune femme. Elle s’appelle Valérie Zenatti et elle est sa traductrice en français. Avec elle souffle la vie dans l’appartement. Pour elle, il donnera forme à un héritage littéraire et humaniste, et lui transmettra.
     
  • Fiche du film
    Le Kaddish des orphelins
    Réalisation : Arnaud Sauli
    Production : Dublin Films
    Tournage : 2013-2015 en Israël et en France
    Durée : 52 min / 75 min
     
    Avec le soutien de la Région Nouvelle-Aquitaine, de la Collectivité Territoriale de Corse, du CNC (Fond d’Aide à l’Innovation – écriture et développement), CNC (Cosip), France 3 (L’Heure D), France 3 Languedoc Roussillon, TV7 Bordeaux, Fondation pour la Mémoire de la Shoah.
    Film participant à la session 2013 d’Eurodoc – Produire en Région
    Première diffusion du 52′ sur France 3 Languedoc-Roussillon : 6 juin 2016.
    Diffusion nationale du 52′ sur France 3 : 29 août 2016 à 23h15.