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13 02 2018

L’exil africain de Rimbaud revisité par Jean Esponde

Propos recueillis par André Paillaugue


L’exil africain de Rimbaud revisité par Jean Esponde

Photos : DR/ Catherine Dambreville

Jean Esponde, philosophe de formation, a publié depuis la fin des années 1990 avec des éditeurs néo-aquitains une douzaine d’ouvrages de poésie et de récits en prose. Il s’est attaché à de grandes figures de la littérature, tels Arthur Rimbaud, Victor Segalen, Roland Barthes, mais aussi à des contextes historiques, des lieux, des paysages, dont le Harar, la Chine, le Pays basque d’avant l’an mille et d’aujourdhui, la Grèce ancienne. Ces jours-ci, paraît chez l’Atelier de l’agneau Le Désert, Rimbaud, un nouveau livre aussi vibrant que documenté sur le Rimbaud d’après la Saison en enfer et sur sa terre d’adoption.

 
Pourquoi un nouveau livre sur Arthur Rimbaud après Mourir aux fleuves barbares ?

Ce livre, paru aux Éditions Confluences, fut écrit à la suite de deux séjours dans la Corne de l’Afrique. Il parcourt l’œuvre et la vie de Rimbaud à partir de la chambre d’hôpital à Marseille. C’est une succession de flashes, d’associations d’idées, où bien des choses sont laissées de côté. J’avoue que les commentaires ressassés à l’envi des querelles Verlaine-Rimbaud ne me passionnent pas. D’où le sous-titre : une non-biographie. Un travail poétique l’a précédé, Couleurs Harar, publié par l’Atelier de l’agneau éditeur. Le thème en était le désir d’aller dans cette ville d’Éthiopie, et ce que j’avais pu y ressentir. Puis j’ai fait deux autres séjours dans cette région, en particulier dans le désert Danakil, sur le territoire des Afars, entre l’Éthiopie et la Mer Rouge, pour l’écriture de Lucy, - 3.000.000, aussi aux Éditions Confluences.

Le désert, Rimbaud est plus resserré que le précédent livre. Au centre, la traversée par Rimbaud de ce désert sur 500 km, en 1886-1887. C’est me semble-t-il la mise en pratique, la réalisation d’un programme d’action et de prémonitions qu’on trouve dans Une saison en enfer. Je l’ai écrit aussi pour traduire deux insatisfactions : l’absence quasi totale de l’aventure africaine dans les collections classiques (Écrivains de toujours, Poètes d’aujourd’hui…), et l’étiquette de « trafiquant d’armes » collée par habitude à Rimbaud par les biographes, point de vue que je ne partage pas.

 
Votre choix d’écriture était-il au départ d’articuler des démarches de poète, d'historien-biographe et de philosophe ?

J’ai juste essayé de suivre quelques moments-clés de cette aventure africaine. La forme s’est imposée d’elle-même, plus poétique sans doute pour le départ depuis Aden vers l’Abyssinie, l’arrivée à Harar, la première expédition en territoire inconnu des Européens. La partie centrale ne peut pas éviter une dimension historique, voire polémique. Depuis Tadjourah, Rimbaud a bataillé de longs mois avant d’être autorisé par la France à transporter des armes à l’intention de Ménélik II, client de la livraison, et d’un pays, l’Éthiopie, menacé d’invasion par l’Italie. Une initiative soutenue sur place par le gouverneur Lagarde. Nous sommes loin du soi-disant « trafiquant ». Et, au coeur de tous les déplacements et péripéties, ce désert. Dans sa poésie, il l’attirait fortement :
 

Le désert est la continuation de la poésie par d’autres moyens. / Les armes sont la continuation de la poésie par d’autres moyens. / Le travail poétique des mots écarte, déblaie, coupe, épuise le langage, chemin annonçant le désert. / Le désert appelle le silence. / Il ne tolère qu’une présence humaine rare. / Rimbaud se désertifie. (page 94)


La troisième section, plus philosophique peut-être, évoque le choix de vie : s’installer et travailler définitivement à Harar où il se sent enfin chez lui, alors qu’il pouvait s’en aller, et vivre de ses rentes. Quand il commence une lettre par l’en-tête « Harar le… », on peut y lire un sceau, une signature, avec ses initiales répétées et le début de son prénom. Comme une confirmation du choix d’un devenir nègre, éthiopien…
 

La plupart de vos livres, exception faite peut-être de rares recueils de poésie, ne relèvent-ils pas d’un même regard subjectif sur le rapport des figures que vous abordez à leur contexte historique et socio-politique, ainsi que parfois, ou en creux, sur l’époque contemporaine ?

Bien sûr, encore que « subjectif »… Concernant cette affaire d’armes, je crois avoir relaté le plus objectivement possible les problèmes de Rimbaud avec la politique hésitante de Paris. Ce sont des choses peu connues. Et il y a des liens d’un livre à l’autre. Ils sont très liés à des lieux, des paysages que je connais, comme le pays basque pour La mort de Roland et le Roland Barthes, un été à Urt, autre « non-biographie ». Quant à Lucy, - 3.000.000, il était difficile de résister à la tentation de l’évoquer quand on s’intéresse beaucoup à la paléontologie, et si près des lieux traversés par Rimbaud, que Victor Segalen admirait ! Deux poètes très différents mais habités par la même passion de l’ailleurs, la même lucidité vis-à-vis des méfaits de la colonisation, la relation difficile avec leur pays d’origine. Tension que j’ai retrouvée chez Héraclite, pour le premier de trois livres concernant la Grèce ancienne. D’où le titre : Éphèse, l’exil d’Héraclite.
 

Vous avez arpenté la région de Djibouti, le Harar et les confins de l’Éthiopie, le site d’Éphèse, la Chine qui vous a inspiré, outre le livre sur Segalen, votre poème Le barrage des Trois Gorges… Vous êtes donc un écrivain-voyageur ?

Écrivain-voyageur, pourquoi pas, en évoquant ces titres ou d’autres, ainsi Les derniers Grecs… écrit partiellement à Corinthe avant ce Rimbaud. Mais l’intérêt littéraire voire poétique d’un texte, c’est autre chose. Des livres de voyageurs se contentent souvent de lieux communs, qu’on trouve aussi dans les brochures touristiques. La littérature réclame un peu d’exigence et l’« exote », dirait Segalen, doit d’abord humer le terrain, faire ressentir un autre monde. Je m’y essaie.
 
 

Le Désert, Rimbaud de Jean Esponde
Atelier de l’agneau

164 pages
Janvier 2018
ISBN : 978-2-37428-010-3
EAN : 9782374280103

 
 
 
 

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  • Bibliographie de Jean Esponde
    Les derniers Grecs, Éditions Atelier de l'agneau, juillet 2016
    La Crète d'Ariane et Minos, Éditions Atelier de l'agneau, janvier 2015
    Victor Segalen : Histoires fantastiques, notes et postface de Jean Esponde, Éditions Atelier de l'agneau, novembre 2013
    Ephèse, l'exil d'Héraclite. Une approche géo-poétique , Éditions Atelier de l'agneau, février 2013
    Lucy, - 3 000 000, Éditions Confluences, janvier 2012
    Victor Segalen : Les Marquises, journal des îles, présentation et notes de Jean Esponde, Éditions Atelier de l'agneau, août 2011
    La Mort de Roland, Éditions Confluences, 2010
    Roland Barthes, un été à Urt, Éditions Confluences, 2009
    Une longue marche, Victor Segalen, Éditions Confluences, 2007
    Le Barrage des trois gorges, itinéraire sur le Yang-Tsé-Kiang, Éditions Atelier de l'agneau, 2007
    Mourir aux fleuves barbares, Arthur Rimbaud, une non-biographie, Éditions Confluences, 2004
    Agadir, Éditions Atelier de l'agneau, 2004
    Hébergements, un itinéraire vers la mer Rouge, Éditions Atelier de l'agneau, 2002
    Couleurs Harar, Éditions Atelier de l'agneau, 1999