Le Labo

16 04 2014

L'émotion en format hybride

Propos recueillis par Catherine Lefort


L'émotion en format hybride

François Moraud©Camil Tulcan

François Moraud a créé en octobre dernier une maison d’édition bimédia, Mobilibook, après un long parcours dans la société Cdiscount, un des poids lourds de la distribution par Internet. Son premier livre numérique enrichi en audio: La Musique des Haïkus réunit soixante-sept poèmes à découvrir en format hybride. Rencontre avec un précurseur du livre numérique en Aquitaine.

Catherine Lefort – Après un long parcours chez Cdiscount, qu’est-ce qui vous a poussé à éditer des livres numériques ?
 
François Moraud – L’envie et la croissance des nouvelles pratiques et technologies de lecture numérique. Les livres numériques sur supports mobiles existent depuis plus de 15 ans. Ce qui change aujourd’hui c’est la connectivité permanente, l’offre éditoriale et technologique qui favorise une lecture numérique, nomade, multi-écrans et surtout, agréable pour le lecteur. La lecture numérique s’est généralisée.
Quelques mots sur mon parcours : après avoir fait une grande école d’Art, l’École nationale supérieure de la photographie d’Arles, et quelques années en photographe indépendant, j’ai exercé nombre de métiers de la grande distribution, de vendeur à directeur achat. Mais quelque chose me manquait : le sens. Comme on dit, le plus grand risque c’est de ne pas changer et ne rien faire.
En bonne intelligence avec Cdiscount, j’ai donc pu négocier mon départ et m’investir aussitôt dans l’édition numérique, en me formant durant plus d’une année, de la technique de conception numérique à l’économie du livre numérique et papier. Choisir l’édition, c’est d’abord la passion des livres et des auteurs. Je suis avant tout amoureux de la musicalité des mots et de ceux qui en jouent. Aujourd’hui le couple auteur/éditeur doit trouver envie et intérêt pour chaque projet à travailler ensemble, j’ai cette ambition avec Mobilibook.
Mes livres sont tous au format ouvert ePub a minima. L’international est important, j’ai d’ailleurs comme projet d’éditer numériquement en Chine. La France est le pays le plus visité au monde, alors exportons notre culture, le numérique permet cela ! On peut innover aussi dans le domaine culturel.
 
C.L. – Vous avez fondé votre maison d’édition Mobilibook à l’automne dernier. Qu’est-ce qu’une maison d’édition bimédia ? Quelle est sa ligne éditoriale et comment réalisez-vous vos choix éditoriaux ?
 
F.M. – Mobilibook maison d’édition bimédia édite en numérique et en papier. Et s’adresse d’abord aux lecteurs sans faire de différence selon qu’ils lisent sur papier ou écran.
Les lecteurs aujourd’hui veulent le choix éditorial comme technologique, et aussi une vraie différence d’expérience de lecture entre le papier et le numérique. Je suis attaché au texte, imprimé comme numérique. Mais le texte numérique s’hybride plus facilement avec d’autres expressions artistiques, sans s’affadir.
On peut aujourd’hui avec le livre numérique passer d’une émotion à l’autre, en jouant sur la gamme des medias et des talents, en gardant le texte comme fil d’Ariane et architecture au sens de Baudelaire, le texte devenant « un temple où de vivants piliers…», et même si cela paraît confus, au final on chantera « les transports de l’esprit et des sens ».
L’édition bimédia est un pari rationnel pour répondre à la curiosité du lecteur, et utiliser pleinement les possibilités techniques d’un simple smartphone ou tablette toujours à portée de main et d’usages en définition constante. Pourquoi ne pas donner à l’auteur la possibilité par exemple d’une « Bol », bande originale de livres, où le lecteur pourrait écouter une musique choisie ou spécialement composée ?
La ligne éditoriale de Mobilibook est : littérature, livres pratiques, essais, mais aussi art/photographie, ésotérisme. Je fonctionne aux rencontres et à la sérendipité. Mobilibook va développer également une filiale séparée de l’activité éditoriale pour développer des activités de prestation de réalisation de livres numériques simples ou enrichis innovants pour des confrères, des structures privées ou publiques. Nous avons un réseau d’experts de chaque domaine vidéo, son, musique, édition numérique et papier, technologies Internet, codeurs, pour réaliser des projets innovants. Cette structure de production servira aussi bien sûr les auteurs et projets de Mobilbook, maison d’édition.
 
C.L. – Vous venez de sortir votre premier livre numérique, La musique des haïkus, qui rassemble quatorze auteurs de diverses cultures, soit soixante-sept poèmes classiques et contemporains. Le lecteur, après avoir acheté l’e-book sur la plateforme d’un des deux grands distributeurs, peut lire en fonction de son choix en français ou en japonais ou simplement écouter les textes dans l’une ou l’autre de ces langues, il a également la possibilité de les accompagner de la musique de Garlo. L’e-book est vendu 9,49 €.
Avec quels partenaires avez-vous travaillé ? Comment avez-vous structuré le modèle économique de Mobilibook ?
 
F.M. – J’ai travaillé avec des professionnels indépendants, majoritairement membres comme moi d’Aquinum, l’association des professionnels du numérique en Aquitaine, qui compte aujourd’hui plus de 300 membres et dont je suis secrétaire. J’ai également fait appel aux nombreux contacts noués lors de mes formations au Labo de l’édition1 à Paris. Et Garlo m’a donné des conseils sur l’optimisation du son, et surtout le plus important, sa confiance.
 
Le modèle de Mobilibook est axé sur le mix-marge des projets numériques et du livre imprimé. Mobilibook édite exclusivement à compte d’éditeur. C’est un choix militant. Notre activité de prestation technique en cours de création et d’expertise de réalisations de projets éditoriaux complexes bi-media est séparée et complémentaire pour pérenniser la maison d’édition.
Ces deux axes, la partie édition et la partie prestation de la filiale, permettront d’être toujours innovants dans des domaines, le numérique et l’édition, qui ne sont plus séparables et vivent des années déterminantes en terme de modèle économique et de transformation. Comment l’édition en France fera la différence pour le lecteur avec l’auto-édition, avec les géants américains qui deviennent eux-mêmes éditeurs ? Comment travailler avec les indispensables et précieux libraires ? En innovant et en s’adaptant au lecteur ! Côté contenu les entreprises aussi ont un matériau d’histoires humaines, patrimoniales extrêmement riches et injustement non valorisée dont la mémoire s’évanouit. Je reste ouvert curieux et j’innove avec mes auteurs pour réaliser de beaux projets et faire vibrer les lecteurs.
 
C.L. – Quel bilan d’expérience tirez-vous de cette première production ?
 
F.M. – Une rencontre avec un artiste rare, Garlo, la joie de la transmutation d’un CD en livre numérique, celle de surmonter la complexité technique du projet : œuvre multiple, format ePub3 peu répandu, son, multilinguisme, traductions, tout cela m’aura au final beaucoup appris. Cela me permet désormais d’aborder les projets complexes à venir avec plus de sérénité, d’avoir pu repenser le modèle entre édition pure et prestation technique, et d’avoir décuplé mon énergie et mon enthousiasme à rendre la culture accessible, multiple et ambitieuse, livre imprimé comme livre numérique.
À la croisée entre rencontre des auteurs et des lecteurs : mon métier d’éditeur.
 
Mobilibook a été sélectionné pour représenter l’Aquitaine à Futur en Seine 2014 du 12 au 15 juin prochain à Paris.
Futur en Seine, rendez-vous international du numérique, est un festival populaire, lieu de rencontres et d'affaires : startups, chercheurs, designers, institutions, associations, VC, business angels et grandes entreprises de France et de l'étranger viennent inventer, proposer, exposer, bâtir, vivre et partager le futur.
 
 
1. www.labodeledition.com
Voir par ailleurs l’article dans la revue Éclairages, p. 36/37
 

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