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31 10 2019

L’écriture, c’est aussi du mouvement…

Par Catherine Lefort


L’écriture, c’est aussi du mouvement…

Photo : Élisabeth Roger / ALCA Nouvelle-Aquitaine

Cet été, Alexandre Hilaire, accompagné de Christophe Morand, a séjourné au Chalet Mauriac pour l’écriture de son premier long métrage de fiction : Sous silence. Après plusieurs courts métrages, le réalisateur revient sur des thèmes qui lui sont chers : la relation entre parents et enfants/ados et les non-dits.

Alexandre Hilaire n’est pas issu du sérail du cinéma. Autodidacte, il s’est formé "sur le tas" en faisant des films amateurs très tôt, puis en lisant de nombreux scénarios et en réalisant plusieurs documentaires pour la télévision et trois courts métrages : Petit Monde (2004), Hors saison (2008) et Hors combat (2018). Un passage par l’atelier documentaire de la Fémis en 2015 a confirmé sa vocation. Ses thèmes favoris de la relation parents/enfants, particulièrement la difficulté à communiquer ses émotions, traversent ses films. Il a aussi abordé le thème des parents toxiques dans Hors combat où il explore, à partir d’un fait divers, le malaise d’un adolescent qui découvre que son père est un criminel.
 
"J’explore depuis longtemps ces sujets-là et aussi le thème des enfants livrés à eux-mêmes, sur la façon dont ils s’en sortent et comment ils vont s’affirmer en se libérant du carcan familial : c’est le thème de mon premier court-métrage Petit Monde et de Sous silence en cours d’écriture. J’ai commencé très tôt à écrire des histoires ; j’ai écrit de manière inconsciente, instinctive. Au début, on se cherche, on part de son bagage intime, de l’endroit d’où l’on vient. Puis, la nécessité de raconter cette histoire personnelle a pris une forme cinématographique."
 
À l’origine du projet de Sous silence, il y a les souvenirs d’Alexandre Hilaire ado au lycée professionnel de Tournon en Ardèche dont il est originaire : un lycée à l’écart de la ville où il s’est beaucoup ennuyé. Dans l’atelier vidéo, il bricolait des films d’horreur – fasciné par ce cinéma et inspiré par ses lectures de Stephen King et du cinéma américain. Il y a passé un BEP d’électronique avant de réaliser des films.

 

"On parle peu du lycée pro dans le cinéma, c’est un univers que l’on ne connaît pas."

 
"Dans Sous silence, il y a beaucoup de choses que j’ai moi-même vécues : un lycée professionnel comme cadre, la violence entre les ados, les non-dits, la difficulté de s’affirmer de Thomas, le personnage principal. Si le film a une dimension autobiographique, il n’est pas ancré dans une époque, il est contemporain. On parle peu du lycée pro dans le cinéma, c’est un univers que l’on ne connaît pas. Ce sont en général des enfants de milieux modestes et populaires qui les fréquentent parce qu’il n’y a pas de solutions ailleurs ; la plupart du temps, c’est une voie de garage. Ces lycéens sont marginalisés par rapport à la filière générale dans des établissements à l’écart des villes… Dans le film, il y a en arrière-plan un propos sur cette marginalisation qui pose la question de l’avenir de ces jeunes qui vivent en milieu rural éloigné des grandes villes."
 
Le film raconte le parcours de Thomas dans le lycée d’une petite ville déclinante. Le lycéen en BEP menuiserie ne se sent pas à sa place. Par le cinéma, il s’extrait de la violence, notamment dans sa relation avec un autre élève nommé Yvan et s’affranchit de son milieu familial, de ses difficultés relationnelles avec son père.
 
"Il y a deux univers : celui de la menuiserie, de l’artisanat, et celui du cinéma, de la fabrication des films où l’on se sert aussi des mains. Le motif des mains revient régulièrement. Deux mondes qui ne se connaissent pas avec au centre une histoire de harcèlement complexe. Il est aussi question de l’image et de la manipulation des images, des réseaux sociaux. Thomas est un garçon différent des autres : il est émotif et taiseux. Il fait des films mais il prend de la distance avec sa caméra. Alors que les autres ados jouent avec les outils d’aujourd’hui, sans réflexion, et s’en servent parfois pour maltraiter l’autre. Il n’y a pas d’un côté les bons et les autres, les méchants, c’est beaucoup plus complexe que cela. Et il est difficile de poser cette complexité au cinéma sans tomber dans la caricature."

 

"Ce qui m’importe dans l’écriture de Sous silence, c’est comment le personnage de Thomas, qui vit dans un monde de violences, va s’en sortir en essayant de le rendre dans toute sa complexité."

 
Alexandre Hilaire s’est entouré de Christophe Morand, coauteur de Sous silence. Après une formation à la Fémis, il a notamment travaillé pour les réalisatrices Catherine Corsini et Vania Leturcq. La résidence au Chalet Mauriac leur a permis de travailler ensemble la structure du film, de poser les bases, les enjeux du récit et les ressorts dramatiques. Comment fait-on pour travailler ensemble ?
 
"Au tout début du projet, j’ai écrit un premier jet assez littéraire que Christophe a ensuite pris en main avec un regard nouveau. Christophe a beaucoup travaillé sur des personnages d’adolescents et j’aime bien la finesse de son écriture. Notre résidence a permis un travail de fond, dans un échange permanent entre nous. Elle nous a aussi permis de travailler avec la scénariste Frédérique Moreau qui a apporté une vision extérieure. À partir d’une analyse du projet, elle a repéré les points forts, les points faibles, ce qui fonctionne, ce qui ne fonctionne pas… Elle a aussi posé les grandes étapes du plan, car l’enjeu à ce stade est aussi de tenir le récit, tenir la tension du spectateur. On a par exemple travaillé pour que le personnage central ne soit pas uniquement une victime passive et aussi pour faire exister pleinement les personnages, principaux et secondaires. Pendant ce séjour au Chalet, nous avons visionné des films autour du thème de l’adolescence et ainsi déterminé ce que l’on veut faire et ce que l’on ne veut surtout pas faire… Voir le travail des autres suscite de nouvelles idées, d’autres approches. La grande difficulté d’un récit est de ne pas tomber dans ce que j’appelle la « mécanisation » : il faut essayer d’être en permanence surprenant, créer de l’inattendu…
 
La résidence a été l’occasion, grâce à ALCA, de nous mettre en relation avec les lycées professionnels : il est important dans l’écriture d’être dans le mouvement – et non d’être seul face à sa page blanche. L’écriture, c’est aussi du mouvement. Pour mon dernier court métrage, Hors combat, je suis allé voir, enquêter, échanger avec des jeunes qui pratiquaient le judo pour ne pas être « à côté de la plaque ». Ces échanges enrichissent le récit, permettent d’incarner les personnages, le propos, de confirmer des hypothèses. Car on ne connaît pas en profondeur l’univers du lycée aujourd’hui : les codes, la façon de parler, la langue ont changé.
 
La violence, comme le rapport dominant/dominé, a toujours existé. Il suffit de se référer au livre de Robert Musil : Les désarrois de l’élève Törless paru en 1906. Des romans contemporains m’inspirent aussi, comme Leurs enfants après eux de Nicolas Mathieu*. Il traite de ce sujet et parle très bien de ces enfants à l’abandon dans les campagnes, de leur frustration et de leur rapport au chômage. Ce qui m’importe dans l’écriture de Sous silence, c’est comment le personnage de Thomas, qui vit dans un monde de violences, va s’en sortir en essayant de le rendre dans toute sa complexité."
 
 
*Actes Sud, prix Goncourt 2018.