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22 11 2017

L’écriture BD à la source des rêves : Rachel Deville

Propos recueillis par Sarah Vuillermoz


L’écriture BD à la source des rêves : Rachel Deville

Photo : Mélanie Gribinski / Écla

Rachel Deville aime travailler sur le rêve en compagnie de son double imaginaire. De cette fascination, sont nés deux recueils autobiographiques et rêvés en bande dessinée : L’heure du loup, paru à L’Apocalypse en 2013, et La maison circulaire, chez Actes Sud BD en 2015. Des oeuvres parues après Lobas, aux éditions Sins Entido (2007), qui évoque le double et la gémellité. Invitée en mai et septembre pour une résidence d’écriture au Chalet Mauriac, l’auteure nous parle de son nouveau projet, une bande dessinée nommée Le Grand Je, qui tend à s’éloigner comme à se rapprocher d’un certain pays du sommeil et de l’inconscient…

 
 
Cette résidence signe un nouveau lieu d’écriture dans ton travail. Un lieu qui s’ajoute à ton parcours dans la bande dessinée…
 
C’est un parcours assez particulier en effet. Je dessinais beaucoup… Après avoir obtenu une maîtrise en Arts plastiques, je me sentais plutôt perdue : j'ai fait un peu de musique, de théâtre, je me cherchais. Et, selon la fameuse assertion socratique « Connais-toi toi même », j’ai eu besoin de partir, de m'installer dans un autre pays. En 2000, je suis donc partie à Barcelone. Après de multiples boulots, je me suis vraiment mise à la bande dessinée à 33 ans, assez tard donc. Je me posais beaucoup de questions, notamment sur ce que j'avais à dire. C’est donc plutôt en ayant « vécu » que je me suis sentie capable de raconter des récits... Quelques années plus tard, j’ai eu cette possibilité d’avoir un atelier à la Maison des auteurs d’Angoulême, où je suis restée pendant quatre ans, avant de m’installer à Bordeaux il y a plus d'un an.
 
 
Le Chalet Mauriac, au sein du village de Saint-Symphorien et du Parc régional des Landes de Gascogne, offre une belle résidence d’écriture. Quelles sont les raisons qui t’ont incitée à demander cette résidence d’un mois ?
 
Pour répondre franchement, le métier d’auteur de bande dessinée est souvent très précaire. Moi-même, j’ai de réelles difficultés à vivre de mon travail. Sur les conseils d’amis, j’ai postulé à une résidence au Chalet Mauriac et mon dossier a été retenu. Cette aide aux auteurs est vraiment importante à tous points de vue. Heureusement qu'il y a des lieux comme le Chalet Mauriac !
 
Je suis logée au Chalet et j’ai un atelier à disposition, il y a le petit village tout près. Ce qui est agréable, c’est de pouvoir me consacrer à mon projet. Ici je peux dédier un mois complet à ce travail sans être soumise à diverses « interférences » de la vie. C’est un endroit très spécifique pour mon travail, loin du quotidien, ce qui permet une plus grande concentration.
 
 
Pour ce nouveau livre, vas-tu continuer de sonder tes propres rêves ?
 
Oui et non. J’aimerais encore faire un récit de rêves. J’ai même un carnet rempli qui attend ! Mais là, c’est le désir d’une pause. Le Grand Je est une fiction sur laquelle j’ai travaillé au Chalet. Mais cela reste quand même proche du rêve, pour son approche surréaliste avec des personnages hybrides qui ont surgi de mes peintures. Je pense que tout est lié dans ce que j’imagine et dessine.
 
Je tisse une histoire dans un processus automatique. La réalité surgit dans un monde parallèle. Il y a aussi plus d’humour et toujours des références à la psychanalyse, à la philosophie... Donc je reviens toujours sur l’inconscient, les problèmes d’identité, la lutte intérieure. C’est une fiction, avec des expériences vécues, mais qui s’éloigne du moi. J’ai choisi un personnage masculin aussi pour m’en éloigner.
 


"Chaque projet est une expérience en soi..."


 
D’ailleurs, comment s’organisent écriture et dessin dans Le Grand Je ?
 
C’est un travail automatique. Comme pour les rêves, c’est une histoire qui se tisse toute seule. Au départ, je voulais faire des séquences, avec une thématique et un gag, mais sur une page complète. J’injecte donc des formes d’humour dans une histoire qui vient peu à peu. Mais finalement, il m'a semblé plus intéressant de me lancer dans un récit long.
 
Pour la technique, je change à chaque fois pour vraiment trouver les matériaux qui me parlent. Pour mon premier livre, Lobas, fait en Espagne, je travaillais au crayon de papier pour traiter le thème de l’enfance. Avec L’heure du Loup, j’ai mélangé crayon de papier et feutre. Ensuite, c’était un feutre très fin pour La maison circulaire. Et cette fois-ci, j’utilise la plume avec l’encre de Chine. Je songe aussi à mettre de la couleur pour certaines scènes du livre. Chaque projet est une expérience en soi...
 
 
En parlant des différentes techniques sur tes livres en noir et blanc, tu travailles aussi en parallèle sur de grandes peintures en couleur…
 
Oui, j’ai toujours aimé faire du dessin et de la peinture à côté de la bande dessinée. Cela me permet d’aller sur des envies plus libres, comme aménager du temps pour le dessin, en découvrant par exemple dernièrement le Posca (feutre à la gouache). C’est aussi un dérivé de mes peintures, avec un univers très brueghélien.
 
On parle toujours plus de Jérôme Bosch, alors que je trouve qu’il y a quelque chose d’assez fascinant chez Brueghel. Je trouve que ces grands paysages sont très proches d’une ballade en bande dessinée, avec de nombreux personnages. On peut s’amuser à déambuler dans ses toiles. D’ailleurs, le personnage à trois têtes dans ma bande dessinée est sorti d'une des peintures issues de ma série de dessins Les grands jardins... Il s’agit donc encore d’une forme d’écriture automatique, avec ce personnage que j’ai repris et développé.
 
 
Et ce personnage à trois têtes fait écho à un thème récurent dans ton travail, celui des identités avec ton double imaginaire…
 
Oui, c’est évident. D’ailleurs, j’ai une soeur jumelle et, quand nous étions petites, nous avions un fantasme : elle avait une tâche sur la hanche et moi sur l’autre. Nous nous imaginions collées à la naissance comme des soeurs siamoises, puis détachées. Les créatures multiples imprègneront sans doute toujours mon travail… Elles font de plus référence à la Mythologie et permettent de remettre en question dans mon projet actuel par exemple la question de l'identité.
 

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  • Bibliographie de Rachel Deville
    Lobas, sins entido, 2007
    L’heure du loup, L’apocalypse, 2013
    La maison circulaire, Actes Sud BD, 2015