Entretiens > Au Chalet Mauriac 2016

21 11 2016

L’autre Helen Keller

Propos recueillis par Christophe Dabitch


L’autre Helen Keller

Laetitia Mikles

Laetitia Mikles est une réalisatrice de documentaires qui explorent des univers au travers d’individualités qui ont en commun de s’intéresser à un langage particulier. En résidence au Chalet Mauriac, elle prépare un long-métrage de fiction autour d’un personnage très connu aux États-Unis.

Christophe Dabitch – Vous avez bénéficié de plusieurs résidences dans des cadres différents, qu’est-ce que cela vous permet ?
 
Laetitia Mikles – On dit souvent que cela coupe du monde extérieur… mais on est toujours rattrapé par le téléphone ou les mails… Plutôt que se couper de sa quotidienneté, c’est plutôt un temps que l’on décide de réserver à l’écriture. Écrire un peu tous les jours demande une vraie discipline et là, on peut vraiment s’immerger dans son scénario et oublier le reste du monde. On sait aussi que des personnes qui vous ont invité ont eu confiance en vous, cela donne de l’énergie.
 
C.D. – Vous avez fait des études en sciences sociales, vous êtes critique à Positif, vous enseignez, est-ce que la pratique du documentaire est venue après un temps d’approche plus théorique ?
 
L.M. – Tout s’est fait en même temps. J’ai fait des études de sociologie et j’aimais beaucoup le cinéma. Quand on marie les deux, cela donne le documentaire. J’ai commencé à écrire dans Positif en 1998 et, pratiquement à la même période, j’ai fini un DESS Images et Sciences sociales à Evry, l’un des premiers à proposer une formation en réalisation documentaire. J’ai ensuite participé à un appel d’offres lancé par France 3 auprès de jeunes réalisateurs sur le thème du combat. Mon projet a été pris. Il s’appelait « Lucie va à l’école » et suivait une petite fille trisomique intégrée dans une école maternelle. J’ai toujours essayé de mener en parallèle l’écriture et la réalisation. C’est une chance de pouvoir écrire pour une revue comme Positif, pour aiguiser son œil et rencontrer de très bons cinéastes comme Wiseman, Cavalier, Solanas etc. Le fait de pratiquer permet aussi d’être un peu plus sensible au poids des mots.
 
C.D. – Avec un peu de recul, qu’est-ce qui relie vos différents documentaires ?
 
L.M. – Pendant longtemps, je pensais que mes films étaient hétéroclites, et se faisaient en fonction des rencontres de hasard. Mais il y a quand même deux thématiques qui ressortent. La première c’est la communication et le silence. Après Lucie va à l’école, je me suis intéressée aux personnes sourdes-aveugles qui ont un mode de communication très particulier, la langue des signes tactile et silencieuse. J’ai fait aussi un documentaire sur le silence, De Profundis, en coréalisation avec Olivier Ciechelski, autour d’une chartreuse engloutie dans les eaux d’un lac. Le scénario sur lequel je travaille actuellement au chalet est aussi liée au langage. Une autre de mes thématiques est le changement de vie : des personnes qui sortent de la route toute tracée que la vie avait décidé pour elles et qui choisissent une autre voie.
 
C.D. – Votre film au Japon autour d’un yakuza qui veut quitter son clan, en est aussi un exemple, au sein d’un univers très codifié.
 
L.M. – C’est une enquête dans le Nord du Japon autour d’un yakuza repenti. Dans ce court-métrage documentaire, je me suis amusée à jouer avec les codes du film noir japonais et à faire de ce yakuza une sorte de personnage fuyant et fantasmé. La découverte du Japon a été un moment très marquant dans ma vie. J’ai eu la chance d’aller en résidence à la Villa Kujoyama, à Kyoto, pendant six mois. J’y étais partie avec un projet et j’en suis revenue avec trois autres.
 
C.D. – Maintenant vous travaillez sur un long-métrage de fiction.
 
L.M. – Oui, je l’ai d’abord développé dans l’atelier scénario de la Fémis pendant un an. Le projet porte sur deux ans de la vie d’une écrivaine américaine, Helen Keller. À l’âge d’un an et demi, elle est devenue sourde et aveugle. Malgré son double handicap, elle a quand même eu accès au langage grâce à l’aide d’une jeune institutrice, Anne Sullivan. Anne a appris à Helen une langue de signes tactile. Ce langage tactile l’a ouvert aux autres, au monde extérieur et a éclairé son intelligence. Son enfance est si extraordinaire qu’elle a déjà fait l’objet de pièces de théâtre et d’un beau film d’Arthur Penn, Miracle en Alabama. Par contre, on connait beaucoup moins sa vie d’adulte et notamment son engagement politique. J’étais intriguée, je voulais savoir à quoi ressemblait Helen quand elle avait vingt ans. Son rêve était d’entrer à l’université. Rêve qu’elle a réalisé grâce à son institutrice, Anne Sullivan devenue son interprète. Mon scénario se focalise sur l’histoire de leur amitié. Elles ne vont jamais se quitter. Helen est morte en 1969.
 
C.D. – Pourquoi choisir la fiction cette fois-ci ?
 
L.M. – Au départ, je pensais faire un documentaire sur sa vie. Mais je me suis aperçue que c’était surtout son intimité qui m’intéressait, sa relation fusionnelle avec Anne Sullivan. Elle était son alliée, son bouclier, une amie qui l’a sauvée mais qui l’étouffait aussi. Je m’intéresse aussi à l’entrée d’Helen dans sa vie d’adulte, à sa prise de conscience politique, à son éveil à la sexualité. C’était difficile d’aborder ces sujets par le documentaire. J’ai lu des biographies, j’ai vu des films et comme j’étais obsédée, je suis même allée à Boston pour fouiller pendant un mois dans les archives de l’Institut Perkins où elle a été élève et de l’Université de Radcliffe où elle a été étudiante. Après, pour assurer le passage du documentaire à la fiction, il faut arriver à trahir le réel, à s’en détacher. Il faut pouvoir se donner cette liberté.
 
C.D. – Vous êtes à quelle étape du film ?
 
L.M. – Je suis assez avancée grâce à l’atelier à la Fémis. Grâce aussi au collectif de scénaristes Tuesday dont je fais partie et surtout grâce à DreamAgo, un organisme qui aide les auteurs à finaliser leur écriture et les conseille. J’ai pu bénéficier des conseils de consultants et de scénaristes pendant dix jours en Suisse. Cela m’a été très utile. Toujours grâce à DreamAgo, je suis allée à Los Angeles l’an dernier pour pitcher mon sujet devant des producteurs américains. L’histoire les intéresse beaucoup plus que les producteurs français. J’ai réécrit mon scénario, je l’ai fait traduire en anglais, et là je suis dans la dernière ligne droite avec les corrections et la finalisation de mon scénario pour l’envoyer aux producteurs. Je croise les doigts.

À ne pas manquer :
Vendredi 25 novembre 2016, à la Médiathèque Jean Vautrin à Saint-Symphorien (18 h), dans le cadre du Mois du Film documentaire, projection de son documentaire Et là-bas souffle le vent.
À l'issue de la projection, discussion entre Lætitia Mikles et le public par Anne Duprez – entrée gratuite.
 

Tout afficher

  • En savoir plus sur Laetitia Mikles
  • Et là-bas souffle le vent, un documentaire de Laetitia Mikles
    Etlabassoufflelevent-Laetitia-MiklesEt Là-bas souffle le vent
    Réalisation : Lætitia Mikles
    Production : Alter Ego Production, France, 2015, 59 min
    Coproduction Alter Ego / Night Light / BIP TV
    
Avec l’aide au développement de Ciclic-Région Centre
    Avec l'aide à la production du Conseil Général des Pyrénées-Atlantiques, avec le soutien du CNC et de la Procirep – Angoa
    Accompagné par l'agence régionale Écla.


    Synopsis
    « Des chemins, Laurent Pariente en a suivi de toutes sortes.
    Le chemin tortueux de la fugue, très jeune. Puis, très vite, les chemins obliques de la création plastique.
    Laurent a offert aux spectateurs des parcours labyrinthiques dans lesquels perdre pied. Des dédales d’argile, des labyrinthes de craie…
    Un jour, Laurent Pariente a bifurqué : il est devenu chef cuisinier à New York. On ne se promenait plus dans son œuvre, on la goûtait, on l’absorbait. Pour lui, ces tracés multiples forment un seul et même parcours ; il continue de creuser le même sillon de la création, et de l’émerveillement. »

    Projection
    Vendredi 25 novembre 2016 (18h) à la Médiathèque Jean Vautrin à Saint-Symphorien, dans le cadre du Mois du Film documentaire.
    À l'issue de la projection, discussion entre Lætitia Mikles et le public par Anne Duprez – entrée gratuite.