Littérature et cinéma. Et plus si affinités…

L’adaptation selon Valérie Zenatti

L’adaptation selon Valérie Zenatti

Photo : Patrice Normand

Propos recueillis par Sébastien Gazeau


Valérie Zenatti est écrivain, son dernier livre Jacob Jacob, paru aux éditions de L’Olivier vient de remporter le prix du Livre Inter. Elle est la traductrice en français du grand écrivain israélien Aharon Appelfeld1. Elle a porté à l’écran deux de ses livres : En retard pour la guerre (L’Olivier, 2006) et son livre pour adolescents Une bouteille dans la mer de Gaza (l’école des loisirs, 2005), récompensé par de nombreux prix et traduit dans une quinzaine de langues. Avec le réalisateur Thierry Binisti elle a adapté ce dernier pour le cinéma sous le titre Une bouteille à la mer.
Sébastien Gazeau – En tant que coscénariste ou collaboratrice à l’écriture de scénario, vous avez fait l’expérience d’adapter au cinéma ou à la télévision vos propres livres mais aussi ceux d’autres écrivains. En quoi le fait d’avoir été l’auteur du livre adapté change le travail de scénariste ?
 
Valérie Zenatti – L’atout principal, lorsqu’on adapte un de ses propres livres est une connaissance intime de l’histoire, des personnages, des moteurs conscients ou inconscients qui mené au livre.  Le revers de la médaille est bien sûr le risque d’avoir du mal à se détacher d’un récit « gravé dans le marbre ». Mais c’est justement ce qui m’a intéressée dans l’adaptation de mes romans, même si les expériences ont été très différentes l’une de l’autre. Dans le premier cas (En retard pour la guerre, devenu Ultimatum au cinéma), je pense que j’avais du mal à sortir de la structure de mon roman et personne ne m’y a vraiment poussée d’ailleurs, sauf sur un point : j’ai accepté la suppression de la scène inaugurale du livre parce que le réalisateur n’en voulait pas, mais je n’ai pas pris conscience du fait que cela déplaçait le centre de gravité de l’histoire et vidait le film d’une partie de sa substance. Disons qu’en tant qu’auteur, je connaissais si bien le passé de mon personnage que je n’ai pas identifié le manque qui découlait de cette suppression. Le travail a été tout à fait différent autour de l’adaptation d’Une bouteille dans la mer de Gaza. J’avais acquis un peu d’expérience et compris qu’une adaptation est une re-création. Tout est à remettre sur le tapis, bousculer, aménager, inventer, pour raconter la même histoire, portée par un désir similaire mais aussi par sa propre énergie. J’ai pris cette liberté avec une facilité qui a étonné mes producteurs et le réalisateur, Thierry Binisti. Disons que j’avais compris que l’on n’est jamais si bien trahi que par soi-même. À l’arrivée, même si le film semble éloigné des péripéties racontées dans le livre, il est très fidèle pour moi à son esprit.
 
S.G. – L’empathie est une notion que vous évoquez souvent à propos de votre travail d’écrivain et des relations que vous entretenez avec vos personnages. L’écriture scénaristique est-elle aussi de l’ordre de l’empathie, notamment dans les relations que vous pouvez avoir avec le réalisateur ?
 
V.Z. – L’empathie est une notion qui va au-delà de mon travail, présente dans ma vie, ma réflexion sur les rapports humains, sur les mouvements de société et l’Histoire. Je pense que c’est une dimension qui me constitue et que j’ai appris aussi à réguler, car un surcroît d’empathie peut entraîner un manque de distance. Dans l’écriture de mes romans, je fais corps avec mes personnages, ce qui me permet de leur donner une existence sans les juger mais dans mes relations avec les réalisateurs ou les réalisatrices avec lesquels je travaille, je cherche un juste milieu. Il s’agit à la fois de comprendre le désir de l’autre et de conserver une capacité de jugement pour appréhender le sujet en y intégrant ma propre vision.
 
S.G. – Vous êtes la traductrice française d’Aharon Appelfeld avec lequel vous avez noué une relation très particulière au point d’avoir écrit ce livre – Mensonges - où vos deux voix finissent par se mêler. Considérez-vous l’adaptation d’un livre au cinéma comme une sorte de traduction ?
 
V.Z. – J’avais ce sentiment lorsque j’ai commencé à travailler pour le cinéma mais je m’en suis éloignée. La traduction consiste à « entendre » la musique particulière d’un écrivain et à la restituer le mieux possible dans une autre langue. C’est un travail d’interprétation proche pour moi de ce qui se passe entre la lecture d’une partition et l’interprétation musicale, dans un souci de fidélité extrême. Or, l’adaptation d’un livre au cinéma est plutôt la quête de moyens différents (aller chercher les images à la place des mots) pour raconter la même histoire. Dans une adaptation, le livre n’est qu’un point de départ, dans une traduction il demeure là, du début à la fin, dans son intégrité.
 
S.G. – Vous avez publié Mariage blanc en 2012 aux Éditions du Moteur (voir Éclairages3, p. 46) dont le projet éditorial est de « proposer à des auteurs de talent d’écrire des histoires courtes potentiellement adaptables. » Cela signifie-t-il qu’il existe des « écritures cinématographiques » ? En quoi cette visée (l’adaptation au cinéma) modifie-t-elle le travail d’écriture/de l’écrivain ? 
 
V.Z. – J’ai accepté cette aventure proposée par Émilie Frèche parce que l’idée de faire un pas de côté m’intéressait : écrire un texte court en ayant en tête son adaptation (le plus amusant dans l’affaire est qu’à l’arrivée, je vais moi-même adapter Mariage blanc). Cette contrainte a bien sûr une influence sur l’écriture, en tout cas pour moi, car elle implique une scénarisation de l’histoire, des rebondissements, une construction, toutes choses dont je me dégage lorsque j’écris, faisant confiance, après un travail de défrichage, à mon inconscient et à la puissance évocatrice des mots pour que s’écrive le livre. L’expérience de Mariage blanc restera unique je pense, car plus j’écris pour le cinéma, plus j’ai envie de pousser mes livres dans leur retranchement littéraire si j’ose dire. Comme j’ai la chance de pouvoir naviguer entre plusieurs écritures, autant les explorer à fond dans leur singularité.
 
1. Un documentaire consacré à Aharon Appelfeld est en cours d’élaboration par la société de production bordelaise Dublin Film (voir Éclairages3 p. 33)

Tous les articles du dossier...