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07 06 2018

Kamau Daáood : « Il faut que les feuilles brunes tombent pour que sortent les feuilles vertes »

Par Sophie Rachmuhl (traductions avec le collectif Passages)


Kamau Daáood : « Il faut que les feuilles brunes tombent pour que sortent les feuilles vertes »

Photo : Élisabeth Roger / ALCA Nouvelle-Aquitaine

Au printemps, Kamau Daáood est revenu à Bordeaux1 pour une résidence d’écriture de deux mois, coordonnée par l’ALCA Nouvelle-Aquitaine et en partenariat avec le Castor Astral, afin de travailler sur un manuscrit de ses mémoires qui seront publiées par l’éditeur bèglais, sur lesquelles il œuvre déjà depuis plusieurs années.

 
Cela fait un demi-siècle que Kamau Daáood est un témoin et un participant majeur de la scène artistique noire de Los Angeles, injustement méconnue. C’est un artiste authentiquement pluridisciplinaire, dont les maîtres ont été des musiciens, des plasticiens, des poètes, des érudits autodidactes, tous noirs. La dimension orale, émotionnelle, de sa poésie prend toute sa profondeur lorsqu’il la lit à voix haute, tel un soliste dans un orchestre de jazz, improvisant à partir de sa partition, son poème.
 
Pendant ces deux mois à Bordeaux, il a donné trois conférences-lectures de sa poésie, ancienne et nouvelle, tout fraîchement sortie de la Prévôté, écrite lors de sa résidence et traduite aussitôt par le collectif Passages ; l’une à l’université devant des étudiants et des professeurs ; une autre à l’Escale du livre, où il avait déjà fait salle comble en 2012 ; enfin la dernière à Ciboure, au Pays basque, dans la librairie de la maison d’édition La Cheminante. Il y a lu sa poésie, accompagné de l’accordéoniste basque Jesus Aured, réalisant ensemble un « beau mariage » comme le dit Kamau : « Nous nous connaissions sans nous être jamais rencontrés ». Il a été impressionné par la passion de l’éditrice, Sylvie Darreau, et sa collection Harlem Renaissance, si loin de New York et si importante, car « les récits racontés dans ces livres partagent le même fil de notre commune humanité ». Dans ces trois lieux où Kamau Daaood a parlé et lu sa poésie, le public a réagi avec une égale émotion, palpable, touché par la profonde humanité et l’humilité de ce grand poète noir californien. 
 

Retrouvez en vidéo la lecture de Kamau Daáood à Ciboure


 
La première partie de l’entretien s’est déroulée juste avant son départ de Los Angeles, le 26 février, par téléphone. Kamau Daáood évoquait alors ses attentes sur cette résidence, au seuil de son séjour bordelais :
 
« Je compte utiliser l’essentiel de mon temps à écrire et aussi à réfléchir sur ma vie. Je vois ça presque comme une retraite ; je vais pouvoir prendre du recul sur ma vie, mes rêves, mes faiblesses. Ce sera un moment pour guérir et grandir en tant que personne, dans ma relation avec mon travail. J’espère vraiment réussir à écrire quelques poèmes pendant mon séjour à Bordeaux. J’y vais pour travailler et réfléchir, je ne vais pas me mettre une date butoir. Loin de ma vie habituelle, je veux chercher en moi-même, écrire davantage, dans un cadre superbe.
 
À Bordeaux, en tant qu’artiste, j’ai été traité avec beaucoup de respect, et j’ai compris que ce que je fais pouvait avoir du poids et de la valeur. D’autres artistes et écrivains afro-américains avant moi sont venus en France pour travailler, y ont trouvé un soutien et ont consacré leur temps en France à la même chose que moi aujourd’hui. C’est toute une histoire et je vais moi-même y participer modestement. »
 
 

"Je suis venu ici, dans cet espace, pour vraiment prendre ce manuscrit à bras le corps, trouver ses forces et ses faiblesses et tenter d’envisager à quoi il devrait ressembler et de quoi il devrait parler."



Quelque sept semaines plus tard, alors qu’il est de nouveau sur le départ, cette fois pour retourner à Los Angeles, il revient sur son travail effectué pendant ces deux mois :
 
« L’objectif de cette résidence était de travailler sur la matière de mon projet de mémoires. J’ai un manuscrit à l’état brut, déjà réduit à 200 pages d’entretiens retranscrits entre mon ami Steve Isoardi et moi-même, sur ma vie. C’est ce que j’ai apporté avec moi à lire, à regarder et à affiner.
 
Pour tout dire, j’ai pensé plutôt à un collage, à mélanger plusieurs mediums, certains des entretiens, des anecdotes personnelles, des documents tirés de mes archives et même de la poésie parsemée ici et là dans tout le livre. Je veux écrire une histoire tout à la fois visuelle, musicale et littéraire mais pas nécessairement linéaire. Je suis venu ici, dans cet espace, pour vraiment prendre ce manuscrit à bras le corps, trouver ses forces et ses faiblesses et tenter d’envisager à quoi il devrait ressembler et de quoi il devrait parler. Il y a beaucoup d’informations qui couvrent des domaines très larges et il va falloir cadrer tout cela pour en extraire une ligne directrice claire.
 

 
Et je crois que j’ai bien avancé. Je ne savais pas ce que j’arriverais à faire en deux mois...Cette année je fête mes 50 ans dans le monde des arts de la communauté noire de Los Angeles. C’est donc une période qui fait date pour moi. J’aurai 68 ans cette année. Si Dieu le veut, comme ils disent, j’espère avoir bouclé le manuscrit pour mes 70 ans, c’est le délai que je me donne. J’ai passé 50 ans à participer et à être le témoin de la vie de la communauté artistique noire de Los Angeles, pour raconter son histoire. Pourquoi est-elle importante ? Peu de gens aujourd’hui en vie peuvent raconter cette histoire. Si personne ne la raconte, elle sera perdue. À ma mort, je l’emporterai avec moi. D’autres l’écriront à leur façon, ça ne sera pas la même histoire. Elle risque de se perdre ou d’être déformée.
 
Une des beautés de cette résidence, c’est l’absence de pression : je ne suis pas tenu de livrer un produit à la fin. J’espérais passer du temps avec moi-même, loin des pressions à la maison, et accueillir tout ce qui arriverait comme un cadeau. J’espérais aussi que la poésie viendrait et que je réussirais à trouver des liens dans les mémoires. Mais plus que tout, je voulais me retrouver avec moi-même. Cette résidence me l’a permis.
 
Le bureau était très clair et aéré. Il avait deux fenêtres, et j’avais une affinité particulière avec l’une d’elles. Je l’ouvrais et, autour, il y avait les bâtiments et un arbre qui était alors parsemé de feuilles brunes. C’était la fin de l’hiver et le début du printemps. Si bien que je suis devenu ami avec les pigeons et les feuilles des arbres. Et aussi le ciel, largement ouvert, avec ses nuances et ses mouvements à observer chaque jour. Alors dans ce genre d’espace, sans rien à faire, libéré de l’obligation de gagner ma vie pendant ces deux mois, avec du temps uniquement pour réfléchir, cela a été une expérience merveilleuse que je n’avais jamais connue dans ma vie. 
 
Je ne saurai pas à quel point l’expérience m’a changé tant que je ne serai pas rentré. Ce que j’espère rapporter, c’est la conscience que la seule chose qui m’empêche de créer, c’est moi, c’est ma capacité à m’approprier des moments à moi, du temps personnel et de les revendiquer. Je pense qu’il me faudra me battre davantage pour cet espace.  Mais si j’ai bien conscience de cette nécessité, de cette prise de conscience de l’importance de m’octroyer du temps pour créer et de m’y tenir, je pense que je serai transformé. »


1Sophie Rachmuhl  a rencontré Kamau Daáood  à Los Angeles il y a 32 ans, alors qu’elle tournait un documentaire sur la scène poétique. Il en était déjà un éminent représentant, et elle avait mis en scène sa présence, sa voix, sa performance, ses mots, dans les fameuses Watts Towers, sortes de cathédrale multicolore d’art brut érigée dans le quartier noir déshérité où il travaillait alors. Quelque 26 ans plus tard, en 2012, Sophie Rachmuhl a pu l’inviter à Bordeaux en résidence de médiation avec l’Iddac, pendant trois semaines. Le collectif de traduction Passages de l’université Bordeaux Montaigne, dirigé par Nicole Ollier, professeure de littérature américaine avait traduit puis publié au Castor Astral un recueil bilingue de ses poèmes. Pendant trois semaines, il se produit dans de nombreux lieux, à Paris, Marseille et surtout Bordeaux, où il lit sa poésie en musique ou seul, présente le film Leimert Park, anime des ateliers à l’université, signe son livre. C’est son premier voyage en France. Il est loin du tumulte de la mégalopole, de la course à la survie, de son costume d’homme noir qui lui colle à la peau, et qu’à Bordeaux il peut enlever, le temps d’une parenthèse.
 

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