Entretiens > À la Prévôté

13 02 2019

Journal d’une transposition, une interview de Matías Battistón annotée par lui-même

Par Donatien Garnier


Journal d’une transposition, une interview de Matías Battistón annotée par lui-même

Photo : Élisabeth Roger / ALCA Nouvelle-Aquitaine

C’est presque systématique. L’interviewer éteint son appareil d’enregistrement, il range son carnet. Mais l’échange se poursuit. L’idée, la question, après laquelle il a couru sans le savoir pendant tout l’entretien se présente sur le pas de la porte. Ici c’est avec Matías Battistón, traducteur argentin, pour ne pas dire borgésien, spécialiste de l’anglais et du français. Il est à dix jours de la fin d’une résidence de six semaines à la Prévôté consacrée au Journal d’Édouard Levé.


Je dis donc quelque chose comme : Finalement l’interview dès lors qu’on la retravaille, c’est-à-dire qu’on synthétise, reformule, qu’on coupe ou qu’on monte, les propos recueillis tout en leur restant le plus fidèle possible (voire dans ce but exclusif), est une forme de traduction. Réaction immédiate, mi-amusée mi-tranchante : c’est le problème qu’on a avec la traductionelle est une trop bonne métaphore pour trop de choses, elle sert à trop de comparaisons. Comparaisons qui passent en général à côté de ce qu’est la traduction. J’essaie de me rétablir en proposant cette idée que la traduction est une forme de transposition. Un texte passe d’une langue à une autre. Elle ne se résume pas à cela mais, comme l’interview, elle est une forme de transposition. Qui peut, ou pas, donner lieu à un échange avec l’auteur du texte (ou du propos recueilli dans le cas de l’intervew).

Dans le cas des entretiens que j’écris – je veux dire par là que je ne me contente pas de les retranscrire – pour la revue Éclairs, j’ai pris l’habitude (contre le principe journalistique) de les donner à relire aux intéressés. Cela me contraint souvent à intégrer des modifications avant publication.  Certaines qui me semblent légitimes et d’autres avec lesquelles je dois composer. Pour cet entretien, j’ai eu envie de rendre apparent ce processus en proposant à Matías Battistón d’insérer ses réactions sous forme de Note du traducteur aux propos que je lui prêterai. Ceci en ne m’appuyant ni sur mes notes ni sur mon enregistrement mais seulement sur ma mémoire, instance à priori hautement intégratrice et transformatrice.

Je n’ai encore jamais collaboré avec un auteur dont j’aurais eu à traduire un texte. Cela s’explique en grande partie par le fait qu’à mes débuts, il y a dix ans, on m’a assez vite donné à traduire des auteurs décédes, classiques : Oscar Wilde, Proust, Joyce1. Difficile d’entrer en contact avec eux2. Cela ne veut pas dire qu’ils ne me parlent pas. Lorsque j’ai traduit la Trilogie de Samuel Beckett*, je me suis servi des deux versions successives de ses textes. La version initiale écrite directement en français, et la version auto-traduite en anglais qui présente des modifications parfois étonnantes. J’ai lu toutes sortes de témoignages sur cette période et notamment le journal de Beckett. Il montre que ses traductions vers sa langue maternelle furent assez pénibles et qu’elles pouvaient durer jusqu’à deux fois plus longtemps que la rédaction3.

 

"J’ai très agréablement fureté un peu partout, en quête de pépites dont je pourrais proposer la traduction à l’un de mes éditeurs."


C’est un fait, la traduction prend toujours plus de temps qu’on ne le croit. Je le sais et lorsque je propose un projet à un éditeur je prévois toujours une marge importante. Rien n’y fait : je suis toujours à l’étroit dans le délai que je me suis donné. Pourquoi ? Parce que je mène toujours plusieurs projets en même temps mais aussi, justement, parce que j’ai besoin de faire des recherches4. Journal, le texte d’Édouard Levé, est un bon exemple. Levé n’a écrit que quatre courts volumes, Œuvres, Journal, Autoportrait et Suicide, avant de se supprimer en 2007. Il existe relativement peu de textes critiques sur son travail ou de témoignages publiés sur sa vie5. J’ai déjà traduit trois de ses livres et donc fait un travail bibliographique considérable… Enfin son écriture est si simple qu’elle donne l’impression au lecteur qu’il pourrait produire sans effort un texte équivalent, qu’il serait aussi intéressant et qu’il va d’ailleurs commencer tout de suite6. Édouard Levé disait lui-même qu’il cherchait à produire des livres faciles à traduire7. Tout semblait annoncer donc une traduction assez rapide. Environ deux mois8. Mais, bien sûr, la simplicité n’est jamais simple, ni à produire, ni à traduire. Journal est basé sur les différentes sections (International, Économie, Faits divers, Petites annonces…) qui constituent l’organisation d’un titre de la presse quotidienne. Levé expliquait d’ailleurs avoir repris des articles qu’il avait ensuite réécrit en supprimant ce qui permet de les localiser dans le temps et l’espace, d’en désigner les protagonistes. Or, paradoxalement, j’ai ressenti moi-même le besoin d’essayer de retrouver la trace de certains des événements décrits. Pour les comprendre et choisir, en toute conscience, entre plusiers traductions posibles d’un même terme, d’un même mot. J’ai ainsi pu retrouver des articles dont j’ai la quasi certitudes qu’ils ont fait partie de ses sources9. C’était un peu comme s’il était là pour me dire : tu vois je m’y suis pris comme ci ou comme ça10. Quelques fois - ça m’est arrivé pour un article de John Cage - on découvre en cours de route que l’écrivain a utilisé un jeu de contraintes peu évident. Dans ce cas précis, j’ai vu - car, lorsque cela est posible, je regarde les traductions qui existent dans les autres langues - que personne n’avait tenté de reprendre une contrainte particulièrement exigeante. Je n’ai pas résisté à la tentation de relever le défi et le temps de traduction a explosé11.

Pour un traducteur, se retrouver dans le pays depuis lequel il traduit est toujours intéressant : cela permet en premier lieu d’accéder à énormément de livres qui ne sont pas disponibles en Argentine et qu’il faudrait commander, donc acheter, pour les consulter. Ce qui est d’autant moins envisageable que la plupart de ces documents ne seront utiles que pour une ligne ou un paragraphe !12 J’ai donc beaucoup apprécié de pouvoir passer une partie de mon temps bordelais à la bibliothèque de Mériadeck qui a un fonds remarquable. Mais aussi dans les librairies de la ville - cette ville si classique et si surprenante à la fois — ou dans d’autres endroits moins conventionnels13....  En somme, j’ai très agréablement fureté un peu partout, en quête de pépites dont je pourrais proposer la traduction à l’un de mes éditeurs.

C’est de cette façon, il y a cinq ans, que j’ai découvert le travail d’Édouard Levé14. Autoportrait et Suicide étaient déjà disponibles en Espagne, j’ai donc proposé la traduction d’Œuvres et de Journal. Mais finalement Eterna Cadencia, une maison d’édition indépendante argentine, a décidé de me contacter pour retraduire les livres déjà traduits puis, après une réception assez enthousiaste du public, les deux derniers. Ma version n’est ni espagnole ni tout à fait argentine. C’est l’une des contraintes à laquelle doit s’affronter un traducteur latino-américain : à la différence d’un auteur, il doit pouvoir être lu dans tout le monde hispanophone sans qu’on puisse identifier sa nationalité.15

Pour ma part, j’ai un intérêt particulier pour Œuvres, qui est une longue liste de livres qu’Édouard Levé se propose d’écrire tout en sachant qu’il n’en fera rien16. J’ai toujours été fasciné par les auteurs qui truffent leurs carnets de notes, journaux, essais ou romans de leurs projets non-réalisés ou potentiellement réalisables. J’aimerais en proposer une forme d’anthologie hybride qui serait traversée par un travail de traduction critique et par des considérations sur la difficulté d’être traducteur en Argentine17. Il est en effet quasiment impossible aujourd’hui de ne vivre que de ce métier chronophage. Je suis pour ma part professeur dans cette matière à l’université mais c’est presque18 ajouter une précarité à une autre. Je crois que j’ai besoin moi aussi d’avoir des projets multiples comme j’ai besoin de chercher, d’explorer différentes approches de la traduction, de saisir plusieurs formes du même élan.
 
 
* À écouter : Beckett et les concombres, une conférence savoureuse donnée par Matías Battistón à la Fondation Jan Michalski : http://bibliotheque.fondation-janmichalski.com/2018/02/27/beckett-et-les-concombres/


 
1 Ma premier traduction pour une maison d’édition date de 2013, donc plutôt cinq ans. Il s’agissait en plus, de toute évidence, d’un auteur vivant. Du moins il respirait avec aplomb quand je l’ai rencontré lors de la présentation du livre à Buenos Aires. Disons que j’ai eu quelques fois la possibilité de collaborer avec des écrivains que j’étais en train de traduire, mais sans jamais vraiment ressentir le besoin de le faire. Probablement à tort —comment ne pas saisir l’opportunité d’échanger avec John Waters, par exemple? J’ai traduit un de ses livres en 2014, et je me le demande encore.
 
2 On peut quand même essayer. Ce le cas de Hester Dowden, fameuse spirite irlandaise, auteure de plusieurs livres d’entretiens post-mortem avec des écrivains illustres tels que Shakespeare ou Oscar Wilde. En fait, il y a déjà quelque temps que je songe à faire une série des traductions de textes d’outre-tombe, dictés pendant des séances de spiritisme, comme celles de Hugo lors de son exil à Jersey. Une autre type de collaboration posthume.
 
3 Je n’ai notamment jamais lu les journaux de Beckett, d’ailleurs écrits en allemand entre 1936 et 1937, donc plusieurs années avant la période de rédaction de la Trilogie. En revanche, j’ai travaillé avec ses manuscrites numérisés et sa correspondance, où on peut trouver, par exemple, dans une lettre du 27 septembre 1956, cette description caractéristique et succincte du processus de traduction beckettien : “Torture”.
 
4 Et si je n’en ai pas, je trouve d’autres raisons pour les faire de toute façon.
 
5 On attends toujours une vraie biographie complète d’Édouard Levé. Un Exoportrait, pour ainsi dire.
 
6 Je ne crois pas avoir jamais qualifié son style de simple, même s’il est assez dépouillé. En revanche, il est vrai qu’on pourrait parler d’un effet de contagion : Levé nous donne la sensation que nous aussi nous pourrions écrire nous-mêmes un livre très original, et que pour y arriver il suffit de plagier l’un des siens.
 
7 Plus précisément, il disait chercher “à écrire dans une langue que n’altéreraient ni la traduction ni le passage du temps”, ce qui n’est pas tout à fait pareil.

8 À vrai dire, dans mes rêves les plus mégalomanes, j’aurais même pu annoncer deux semaines, voire deux jours, deux heures, deux minutes. On accepte une traduction et parfois on la voit déjà achevée, commodément rangée dans le passé.
 
9 Je crois avoir identifié quelques nouvelles, d’ailleurs assez évidentes, mais, hélas, aucun article à proprement parler. Disons donc plutôt que je suis arrivé à trouver quelques fois le référent, non la source textuelle directe mais la source de la source.
 
10 Il faut toujours tenir compte que cette transcription mnésique est ce que l’on connaît, dans le monde de la traduction, comme une “belle infidèle” : on doit restituer mentalement mes balbutiements, mes tâtonnements, mon abondant répertoire de solécismes et barbarismes. Pourtant, ici, l’infidélité est d’un autre ordre, qui relève plutôt de l’invention, moins stylistique que fantomatique. Bref, je n’ai jamais eu l’impression qu’un auteur décédé que je traduisais était là pour me dire comment il s’y était pris, ni même pour m’injurier ou se tenir la tête entre les mains, ce qui aurait sans doute été plus compréhensible de leur part.
 
11 Bilan : un mort, plusieurs blessés.
 
12 Et encore !
 
13 Allant chercher la poésie française contemporaine jusque dans le fond d’une piscine publique.
 
14 Je ne sais plus exactement comment je suis arrivé à l’œuvre de Levé, il y a déjà sans doute plus de cinq ans. Quoi qu’il en soit, je suis sûr pourtant que je ne l’ai pas découverte en cherchant des pépites pour un éditeur lors d’une résidence dans un pays étranger (loin s’en faut), sinon plutôt par hasard sur Internet, comme on trouve tant d’autres choses —cet entretien dans quelques jours, peut-être.
 
15 Oui et non. Ma traduction ne cache pas le fait qu’elle est argentine, dans sa cadence et jusqu’à certaines préférences lexicales.  Elle escamote néanmoins quelques caractéristiques dialectales locales (notamment le “voseo”, l’emploi d’une deuxième personne typique du Río de la Plata), afin d’être plus accueillante pour le reste des hispanophones, du moins dans le continent latino-américain. Mais c’est une déférence, pas un déguisement.
 
16 En fait, dans Œuvres (son premier livre), Édouard Levé s’est laissé la possibilité de réaliser sa liste. Il s’en explique dans un entretien avec Paris-Art : l’écriture de ce livre “révèle un manque : elle montre le travail qui me reste à faire. Je pourrais passer ma vie à réaliser les 533 œuvres que j’ai décrites. Le livre fonctionnerait alors comme un catalogue raisonné pré-posthume, un programme de vie à accomplir, un agenda jusqu’à ma mort dont toutes les pages seraient remplies. Cela dit, certaines œuvres sont irréalisables. Dans ce cas, l’écriture comble un manque : elle réalise les choses virtuellement, à défaut de pouvoir le faire physiquement”. Après coup, Levé a en effet réalisé  quelques uns des projets décrits dans Œuvres, tels que Pornographie ou Amérique.
 
17 Il me semble que l’interviewer hybride ici deux de mes projets hybrides, sur lesquels je suis en train de travailler : 1) une antholologie-étude des projets non-réalisés des divers écrivains, et 2) un livre sur Beckett et la traduction (ou plutôt les traductions) de sa Trilogie, qui sera aussi en quelque sorte une réflexion sur la traduction elle-même et sur le métier de traducteur.
 
18 Ce “presque”, si plein d’espoir, est décidément une addition de l’interviewer.
 

Tout afficher

  • Diario de una transposición, una entrevista a Matías Battistón anotada por él mismo
    Por Donatien Garnier1
     

    Es casi sistemático. El entrevistador apaga su grabadora, guarda su libretita. Pero la charla sigue. La idea, la pregunta que, sin saberlo, había buscado durante toda la conversación se le ocurre en el umbral de la puerta. En este caso me sucede con Matías Battistón, traductor argentino, por no decir borgeano, especialista en inglés y francés. Está a diez días de terminar una residencia de seis semanas en la Prévôté, dedicada a la traducción del Diario de Édouard Levé. 


    Digo algo así como: Al final, la entrevista, desde que uno la reelabora, es decir la sintetiza, la reformula, suprimiendo y reacomodando las palabras registradas, sin dejar por eso de ser lo más fiel posible (incluso haciéndolo justamente para ser más fiel), es una forma de traducción. Réplica inmediata, entre divertida y tajante: Es el problema con la traducción, es una metáfora demasiado buena para demasiadas cosas. Sirve para hacer tantas comparaciones.... Comparaciones que por lo general tienen poco que ver con la traducción en sí. Trato de corregirme aventurando que la traducción es una forma de transposición. Un texto pasa de una lengua a la otra. Traducir no se reduce a eso; pero, al igual que la entrevista, es una forma de transposición. Que puede o no dar lugar a un intercambio con el autor del texto (o de lo dicho, en el caso de la entrevista).

    Hablando más precisamente de las entrevistas que yo escribo (con esto quiero decir que no me limito a transcribirlas) para la revista Éclairs, tengo la costumbre, contraria al principio periodístico, de dárselas a los entrevistados para que las relean. Eso muchas veces me obliga a incorporar cambios antes de publicarlas. Algunos me parecen acertados, y en otros casos me veo obligado a ceder. Para esta entrevista, quise dejar en evidencia este proceso proponiéndole a Matías Battistón que insertara sus reacciones, bajo la forma de notas del traductor, a las palabras que le atribuyo. He optado por no consultar ni mis notas ni mi grabación, y confiar únicamente en mi memoria, de por sí muy proclive a integrar y transformar.

    Hasta ahora nunca he colaborado con un autor al que estuviera traduciendo. Esto se explica en gran parte por el hecho de que, cuando empecé, hace diez años, enseguida me dieron para traducir a autores muertos, clásicos: Oscar Wilde, Proust, Joyce2. Difícil contactarlos3. Eso no quiere decir que no me digan nada. Cuando traduje la Trilogía de Samuel Beckett*, consulté dos versiones sucesivas de los textos. La versión inicial, escrita directamente en francés, y la versión autotraducida por él al inglés, que presenta modificaciones a veces sorprendentes. He leído todo tipo de testimonios sobre este período, y especialmente el diario de Beckett. Ahí muestra que sus traducciones hacia su lengua materna fueron bastante difíciles, y que podían llevarle hasta el doble de tiempo que la redacción original4.

     

    "La pasé muy bien hurgando un poco por todas partes, en busca de tesoros literarios que pudiera proponer después a algún editor."


    Es un hecho, la traducción siempre lleva más tiempo de lo que uno supone. Lo sé porque cuando le propongo un proyecto a un editor, siempre dejo un margen importante al calcular la fecha de entrega. Es igual: siempre me quedo corto con el plazo. ¿Por qué? Porque siempre trabajo en varios proyectos al mismo tiempo, pero también, justamente, por la necesidad de investigar5. Diario, el texto de Levé, es un buen ejemplo. Levé solo escribió cuatro libros bastante breves, Obras, Diario, Autorretrato y Suicidio, antes de suicidarse en 2007. Existen relativamente pocos textos críticos sobre su obra o testimonios sobre su vida6. Ya había traducido tres de sus libros, así que el mayor trabajo bibliográfico sobre el autor lo tenía hecho... Por otro lado, su estilo es tan sencillo que al lector le da la impresión de que podría escribir él mismo, en cualquier momento y sin esfuerzo, un texto equivalente, igual de interesante7. El propio Levé decía tratar de hacer libros fáciles de traducir8. Así que todo parecía indicar una traducción bastante rápida. Dos meses, digamos9. Pero, claro, la sencillez nunca es sencilla, ni de producir ni de traducir. Diario está basado en las distintas secciones (Internacional, Economía, Policiales, Clasificados...) en las que está organizado un periódico cualquiera. Levé decía además haber tomado artículos de la prensa y haberlos reescrito suprimiendo todo lo que permitiera ubicarlos en tiempo y espacio, o identificar a sus protagonistas. Ahora bien, paradójicamente, yo sentí que me era necesario tratar de rastrear algunos de los acontecimientos que Levé describe. Necesario para comprenderlos y elegir, con plena consciencia, entre varias traducciones posibles de un mismo término, de una misma palabra. Así, pude encontrar artículos que estoy casi seguro que Levé usó como fuente10. Era un poco como si él estuviese ahí para decirme: Ves, esto lo hice así y esto lo hice asá11. A veces me ha sucedido, con John Cage por ejemplo, que en medio de la traducción descubro que el autor ha empleado una serie de procedimientos poco evidentes para redactar su texto. En el caso de Cage en particular, me di cuenta –porque, cuando tengo la posibilidad, consulto otras traducciones, sea al español o a otros idiomas– de que nadie había intentado hacer una traducción que respetara una restricción particularmente exigente que él se había impuesto al escribirlo. No pude resistir la tentación de aceptar el desafío, y el tiempo de traducción explotó12.

    Para un traductor, encontrarse en el país de la lengua que traduce siempre resulta interesante: en primer lugar, me permite acceder a una enorme cantidad de libros inhallables en Argentina y que tendría que pedir al exterior para consultar. Lo que no es demasiado factible, si pensamos que en su mayor parte la utilidad de esos documentos se reduce a un párrafo, o a una línea13. Por eso aprecié mucho poder pasar parte de mi tiempo bordelés en la biblioteca de Mériadeck, que tiene un catálogo notable. Y también en las librerías de la ciudad –esta ciudad tan clásica y sorprendente a la vez– o en otros lugares menos convencionales14. En fin, la pasé muy bien hurgando un poco por todas partes, en busca de tesoros literarios que pudiera proponer después a algún editor.

    Fue así cómo, hace cinco años, descubrí la obra de Édouard Levé15. Autorretrato y Suicidio ya estaban disponibles en España, por lo que propuse traducir Obras y Diario16. Finalmente, lo que sucedió fue que Eterna Cadencia, una editorial independiente argentina, decidió contactarme para retraducir los títulos ya publicados y, después de una recepción bastante entusiasta del público, los otros dos. Mi versión no es ni española ni totalmente argentina. Esa es una de las restricciones que debe enfrentar el traductor latinoamericano: a diferencia del autor, debe poder ser leído en todo el mundo hispanohablante sin que pueda identificarse su nacionalidad17.

    Personalmente, tengo un interés particular por Obras, una larga lista de los libros que Édouard Levé se propone escribir sabiendo que nunca lo hará18. Siempre me han fascinado los autores que llenan sus cuadernos, diarios, ensayos o novelas de proyectos sin realizar o potencialmente realizables. Me gustaría proponer una especie de antología híbrida, que estaría atravesada por un trabajo de traducción crítica y por ciertas consideraciones de las dificultades que implica ser traductor en Argentina19. Efectivamente, es casi20 imposible hoy en día vivir de este oficio cronófago. Soy profesor y enseño traducción como materia en la universidad, pero es casi agregar una precariedad a otra. Creo que siento la necesidad de tener proyectos múltiples como siento la de buscar, explorar diferentes maneras de abordar la traducción, de dar distintas formas a un mismo impulso.
     
    * Recomiendo escuchar “Beckett y los pepinos”, una conferencia inopinada de Matías Battistón en la Fundación Jan Michalski: : http://bibliotheque.fondation-janmichalski.com/2018/02/27/beckett-et-les-concombres/
     
    1 Y Matías Battistón [NDLR]
     
    2 Mi primera traducción editorial fue en 2013, es decir, más bien hace cinco años. Se trataba además, a todas luces, de un autor vivo. Por lo menos respiraba con aplomo cuando me lo encontré en la presentación del libro en Buenos Aires. Digamos que hubo ocasiones en las que podría haber colaborado con los escritores que estaba traduciendo, pero nunca sentí realmente la necesidad de hacerlo. Probablemente haya sido un error de mi parte. ¿Cómo no aprovechar la oportunidad de ponerse en contacto con John Waters, por ejemplo? Traduje un libro suyo en 2014, y me lo sigo preguntando.
     
    3 Sin embargo, uno puede hacer el intento. Es el caso de Hester Dowden, famosa espiritista irlandesa, autora de varios libros de entrevistas post mórtem con escritores ilustras, como Shakespeare u Oscar Wilde. De hecho, hace un tiempo que pienso en la idea de hacer una serie o colección de traducciones de textos de ultratumba, dictados en sesiones de espiritismo, como los de Hugo durante su exilio en Jersey. Otro tipo de colaboración póstuma.
     
    4 Cabe resaltar que nunca leí los diarios de Beckett, por lo demás escritos en alemán entre 1936 y 1937, o sea varios años antes del período de redacción de la Trilogía. En cambio, sí trabajé con sus manuscritos digitalizados y su correspondencia, donde se puede leer, por ejemplo, en una carta del 27 de septiembre de 1956, esta descripción típica y sucinta del proceso de traducción beckettiano: “Tortura”.
     
    5 Y de no haber necesidad alguna, encuentro razones para ponerme a investigar otra cosa.
     
    6 Seguimos esperando una verdadera biografía completa de Édouard Levé. Un Exorretrato, por así decirlo.
     
    7 No creo haber dicho nunca que su estilo fuera sencillo, aunque es bastante despojado. En cambio, sí es cierto que podríamos hablar de un efecto contagio : Levé nos da la sensación de que nosotros también podríamos escribir un libro muy original, y que para hacerlo bastaría con plagiar alguno de los suyos.

    8 Más precisamente, decía intentar “escribir en un lenguaje que no se vea alterado ni por la traducción ni por el paso del tiempo”, lo que no es del todo igual.

    9 A decir verdad, en mis sueños más megalómanos, bien podría haber dicho dos semanas, incluso dos días, dos horas, dos minutos. Uno acepta una traducción y a veces ya la ve terminada, cómodamente ubicada en el pasado.
     
    10 Creo haber identificado alguna que otra noticia, por lo demás muy evidente, pero lamentablemente ningún artículo en sí. Digamos más bien que llegué a encontrar referentes, no la fuente textual sino la fuente de la fuente.
     
    11 Hay que tener en cuenta siempre que esta transcripción mnémica es lo que se conoce, en el mundo de la traducción, como una “bella infiel”: hay que restituir mentalmente mis balbuceos, mis tanteos, mi abundante repertorio de solecismos y barbarismos. Sin embargo, aquí la infidelidad es de otro orden, orden vinculado más bien a la invención, menos estilístico que fantasmal. En pocas palabras, nunca he sentido que un autor muerto al que estaba traduciendo se me haya acercado para comentarme cómo hizo lo que hizo, ni siquiera para insultarme o agarrarse la cabeza, lo que sin duda hubiera sido más entendible de su parte.
     
    12 Saldo : un muerto, varios heridos.
     
    13 O ni siquiera.
     
    14 Llegué a buscar poesía francesa contemporánea en el fondo de una pileta olímpica pública.
     
    15 Ya no sé exactamente cuándo es que llegué a la obra de Levé, hace creo más de cinco años. Como fuere, estoy seguro sin embargo de no haberla descubierto buscando “tesoros literarios” para ningún editor ni durante ninguna residencia en ningún país extranjero (ni mucho menos), sino más bien de casualidad por Internet, como uno encuentra tantas cosas. Esta entrevista algún día, quizá.
     
    16 Solo propuse Obras.
     
    17 Sí y no. Mi traducción no esconde el hecho de ser argentina, desde la cadencia hasta ciertas preferencias léxicas. Sí escamotea, en cambio, algunas características dialectales locales (en particular el voseo, empleo de una segunda persona típica del Río de la Plata), para ser más hospitalaria con el resto de los lectores hispanohablantes. Pero es una deferencia, no un disfraz.
     
    18 De hecho, en Obras (su primer libro), Édouard Levé dejó abierta la posibilidad de realizar más adelante los proyectos artísticos (no solo literarios) que describía. Así lo explica en una entrevista publicada en Paris-Art: la escritura de este libro “revela una falta: muestra el trabajo que me queda por hacer. Podría pasarme la vida realizando las 533 obras que describí. El libro funcionaría entonces como un catálogo razonado prepóstumo, un programa de vida a seguir, una agenda con las páginas llenas hasta el día de mi muerte. Dicho esto, algunas obras son irrealizables. En ese caso, la escritura suple una falta: realiza las cosas virtualmente, al no poder hacerlo físicamente”. Más tarde, Levé efectivamente realizó algunos de los proyectos que describe en Obras, como las series de fotos Pornographie o Amérique.
     
    19 Me parece que el entrevistador ha hibridado aquí dos de mis proyectos híbridos, en los que estoy trabajando actualmente: 1) una antología-estudio de los proyectos no realizados de ciertos escritores ; y 2) un libro sobre Beckett y la traducción (o más bien traducciones) de su Trilogía, que será también en cierta forma una reflexión sobre la traducción misma y sobre el oficio del traductor.
     
    20 Este “casi”, tan lleno de esperanza, claramente fue añadido por el entrevistador.