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29 03 2016

Jouer sur le désir et l’angoisse

Propos recueillis par Delphine Sicet


Jouer sur le désir et l’angoisse

Léa Mysius – Photo : Delphine Sicet

Promotion 2014 du département scénario de La fémis, Léa Mysius s’est très vite fait remarquer avec ses courts-métrages Cadavre exquis (prix SACD de la meilleure première fiction en 2013 au Festival international du court-métrage de Clermont-Ferrand), Les Oiseaux-tonnerre et l’Île jaune, pour lequel elle a collaboré avec Paul Guilhaume.

C’est d’ailleurs ensemble qu’ils co-écrivent Ava, premier long-métrage que réalisera Léa Mysius. Le projet Ava a d’ores et déjà été retenu lors de la 1re session 2016 du premier collège de l'avance sur recettes du CNC. Le scénario a également gagné le prix Sopadin Junior en 2014.
 
Quand j’étais enfant je voulais être écrivain. Puis au lycée j’ai basculé vers le cinéma. J’écrivais en images, c’était complètement naturel comme transition. Avec ma sœur jumelle nous avons grandi bercées par les images, car mes parents sont très cinéphiles. On a vu beaucoup de films depuis notre enfance. Je dis on car j’inclus ma sœur jumelle qui travaille sur chacun de mes projets en tant que chef décorateur. Je me suis plutôt orientée vers des études littéraires : une prépa hypokhâgne khâgne. Puis un Master professionnel Littérature et cinéma. Ensuite, j’ai intégré La fémis. Je l’ai quittée il y a un an et demi. En fait c’est en voyant les films de Desplechin que je me suis rendue compte qu’on pouvait faire le lien entre la littérature et cinéma. Cela a été une vraie révélation. Et j’ai la grande chance aujourd’hui de collaborer avec lui sur un scénario pour un projet à venir.
 
Lorsqu’on rencontre Léa Mysius, on ressent un fort bouillonnement intérieur. Sa douceur et son apparente sérénité tranchent d’ailleurs singulièrement avec l’univers abrupt et fantasque de ses œuvres. On y retrouve un même fil conducteur qui entremêle une certaine vision de la vie en milieu rural et la question de la douloureuse sortie de l’enfance.
La campagne n’est pas uniformément bucolique. Elle est profonde, reculée, mystérieuse. Elle peut générer un fort sentiment d’angoisse. La sortie de l’enfance se fait de manière inattendue, parfois violente. Il est question aussi de sexualisation des corps.
Ainsi, par exemple Cadavre exquis nous conte une petite fille de sept ans, qui vit avec ses parents dans une campagne reculée. Un jour, elle y trouve le cadavre d'une jeune femme nue dans les marais. Fascinée, elle décide de la traîner dans sa cabane secrète pour en faire son amie...
Les oiseaux tonnerre racontent un frère et une sœur adolescents. Ils vivent à la campagne et chassent l’alouette ensemble. Au fur et à mesure du film, lui, découvre sa sexualité, elle, a de moins en moins d’emprise sur son frère. Leur fratrie est alors mise à l’épreuve.
L’île jaune traite d’une petite fille de onze ans qui fait un stage de voile et décide de s’allier avec son binôme pour rejoindre un pêcheur qui lui a un jour offert une anguille. Il lui a donné rendez-vous de l’autre côté de l’étang et il faut qu’elle y soit.
 
La sortie de l’enfance, l’éveil à la sexualité sont certaines de mes obsessions. Ce sont aussi des thématiques que je pense bien connaître car j’ai du recul sur ces périodes. Et puis la campagne a bercé mon enfance, passée dans le Médoc que je connais bien et dans lequel j’ai situé tous mes courts-métrages.
Mon long-métrage, co-écrit avec Paul Guilhaume, s’inscrira complètement dans cette veine. Ce sera toujours à la campagne, mais dans une station balnéaire bondée en bord de mer. Ava a 13-14 ans et on lui a diagnostiqué un problème de rétinite pigmentaire. Il s’agit d'un rétrécissement du champ visuel, avec une perte de la vision centrale plus tardive. Elle apprend que l’échéance est proche et que dans un mois elle aura perdu la vue. Ce sera donc son dernier été de voyante, elle décidera d’affronter le problème à sa manière et se mettra en tête de voler un chien noir trouvé sur la plage et qui appartient à un gitan en fuite. C’est un film sur l’acceptation de la maladie mais aussi ouverture du corps car au début Ava est pudique, elle est dégoûtée par les corps nus sur la plage. Puis le corps passe d’objet de dégoût à objet de désir. Perdre la vue va ainsi totalement changer sa perception et l’amener à développer d’autres sens.
 
L’accueil fractionné en résidence (mars puis mai) au Chalet Mauriac intervient à une étape cruciale du projet.
 
Nous sommes encore en phase d’écriture mais surtout de repérage de décors. Car nous allons aussi écrire en fonction de ce qu’on va trouver comme lieux de tournage. Avec Paul Guilhaume, mais également ma sœur jumelle à nouveau en charge des décors de ce film, nous organisons donc notre temps de résidence entre le bureau du chalet et la voiture, pour sillonner les environs.
On cherchait un blockhaus et des lieux désaffectés. Nous avons donc étendu nos recherches du Médoc aux Landes que je connais un peu moins. La situation géographique du Chalet est donc parfaite.
Fin mars et courant avril nous lancerons des castings à Paris pour les rôles principaux. Puis nous reviendrons en résidence au Chalet Mauriac au mois de mai afin de finaliser notre écriture et la mise en production. On tournera le long-métrage dès cet été.
 
Ava se conçoit comme un vrai projet d’équipe. La vie en résidence au Chalet Mauriac constitue également des opportunités de rencontres.
 
La vie en résidence est très agréable, calme et studieuse. Mon endroit préféré est le bureau qui donne sur le jardin.
On rencontre des  personnes intéressantes avec qui on peut échanger sur le travail et faire des ponts. Par exemple, en ce moment il y a deux artistes qui travaillent sur un projet sur le Mississipi. On échange beaucoup ensemble. On ne peut pas dire qu’il s’agisse d’une collaboration car chacun est sur son projet. Sur le moment on montre ce qu’on a fait, et tout d’un coup, on établit des liens et on comprend que nos projets ont des choses en commun. On établit des passerelles entre nos recherches : la rivière, le passage de l’industriel au primitif, les usines pétrochimiques même si s’il s’agit seulement de décor dans mon film. Cela nourrit la réflexion, permet de discuter, de s’enrichir.
 
Et après Ava ?
 
Une seule ambition : faire des longs-métrages, toujours.
 

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