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13 11 2015

Josée Guellil et Sylvie Lemaire, éditions In8

Propos recueillis par Gaëlle Perret


Josée Guellil et Sylvie Lemaire, éditions In8

Attention court-circuit !

En 2015, le gâteau d'anniversaire des éditions In8 compte 10 grandes et belles bougies ! 10 ans d'inventivité et de passion partagée autour de la nouvelle, du texte court, du polar et des beaux livres. L’occasion est donnée pour une interview du binôme qui porte la maison d’éditions, Josée Guellil, directrice éditoriale et Sylvie Lemaire aux relations professionnelles et à la communication.

Gaëlle Perret – In8 fête ses 10 ans cette année. Avec une décennie de recul, quel bilan dressez-vous ?

Josée Guellil & Sylvie Lemaire Pas de bilan au sens strict du terme, car pas d'objectif assigné. Mais,  on a « grandi », on a évolué, avec la fierté d'avoir fait connaître à nos lecteurs des textes et des écrivains qui le méritent, d'avoir suscité l'émergence de ces textes, parfois. D'avoir sué un peu et rit beaucoup surtout. On veut continuer sur ce tempo !

G.P. – Le paysage a changé, celui de la société, celui du monde de l'édition, de plus en plus de livres qui durent de moins en moins longtemps, comment on tient le coup ? Comment vous adaptez-vous ?

J.G. & S.L. L'environnement économique du livre se durcit, c'est certain. Nous surproduisons, tandis que les lecteurs consacrent un temps et un pouvoir d'achat croissant à d'autres loisirs. Notre activité n'est pas hors-sol ! Nous devons gérer des entreprises, payer des salaires, des charges, financer la production... Pour développer l'activité, il faut sans cesse bricoler, être inventif, livre après livre.
Nous avons acquis un peu de flair, et misons beaucoup  sur les relations humaines, avec les auteurs, les libraires, les journalistes. On y revient toujours, à l'humain ! À notre échelle, le succès d'un livre peut tenir à 30, 20, même 10 libraires. Pour qu'un texte se mette à parler, à chanter, il faut susciter le désir, et notre travail est là. Travailler avec l'auteur pour que son désir s'incarne, puis catalyser le désir du texte chez le libraire, qui le transmettra à son tour au lecteur.
 
G.P. – Certains se seraient contentés d'une belle fête ou d'un peu de communication, vous vous lancez le label « Court-Circuit ». C'est quoi ? Une nouvelle collection ? Un cri de guerre ? Une déclaration de résistance ? Un baroud d'honneur ?
 
J.G. & S.L. C'est à la fois un aveu de modestie et une incroyable déclaration d'amour aux libraires, doublée d'une profession de foi dans ce qu'on fait.
Nous avons longtemps été « élève modèle », cherchant à gagner le Graal de la diffusion nationale. Nous avons réussi, Pollen nous a pris sous son aile.  Mais c'est un système qui ne nous fournit pas les moyens économiques de poursuivre sainement notre activité : auteurs, libraires, éditeurs, et de bien plus gros que nous, ont du mal à en vivre. Si le terme « sur-diffusion » est sur toutes les lèvres ces dernières années, c'est bien que la diffusion ne suffit plus !
« Court-circuit », c'est se dire : « Je fais un pas de côté, et je reprends le problème au début. »  En faisant en sorte que le chemin du texte au lecteur soit le plus direct possible, grâce aux passeurs, les libraires.
Nous ne quittons pas pour autant Pollen, qui continue de faire un travail formidable à notre bénéfice. Simplement, les livres qui n'ont pas vocation à supporter une diffusion tous azimuts seront chez « Court-circuit ». Bien entendu, la diffusion ne s'improvise pas. Mais nous savons faire ici. Sylvie, qui est le pivot de la maison d'édition, était libraire avant de devenir éditrice, elle a diffusé In8 aux débuts de la maison d'édition, et même après notre passage chez Pollen, n'a jamais perdu le contact, puisqu'elle gérait la « sur-diffusion ».

G.P. – Quelles sont les particularités de ce label & des livres qu'on pourra trouver sous cette bannière ? Quels formats ? Quelles problématiques ?  Quels prix ?
 
J.G. & S.L. Le format court reste notre marque de fabrique. En revanche, nous allons frayer côté sciences humaines, en nous emparant de sujets de société, et en ouvrant une petite tribune à des personnalités fortes qui peuvent braquer une lumière In8-Quandlescantinesserebellentdifférente sur des sujets concrets, l'économie, les choix de société... Par exemple, début novembre, nous éditons Quand les cantines se rebellent, un ouvrage qui fait le point sur l'alimentation bio dans la restauration collective. Les cantines représentent 11 millions de repas par jour rien qu'en France ! Et si on tire la pelote, cette évolution a des incidences sociales énormes.
Nous éditerons également des romans courts. Il s'agira d'histoires réalistes qui traitent d'un sujet, d'un environnement donné. Des livres qui parlent, qui peuvent s'emparer d'un caractère local, pourquoi pas, mais qui interpellent. Ces livres ne seront pas chers, maxi 12 euros.
 
G.P. – Bien sûr, le terme n'est pas choisi au hasard. « Court Circuit » c'est une manière de reprendre la main sur la diffusion de vos livres ? « Reprendre à la base » comme vous le soulignez sur votre site ? De quelle manière ?
 
J.G. & S.L. C'est un clin d’œil à ce qui fait In8, les textes courts, nouvelles ou romans courts (mais intenses !). Les circuits-courts des agriculteurs nous ont également inspirés. Nous avions tenté il y a deux ans de monter une AMAP culturelle à Pau (avec les éditions Petits Bérets, le cinéma Méliès, les concerts ACP et les labels Feppia), elle s'est soldée par un échec, peut-être parce que le livre a besoin de médiation, et notre « AMAP » postulait la mise en relation directe producteur/consommateur. Court-circuit, c'est donc limiter les intermédiaires, c'est vrai, mais sans chaînon manquant, et notre chaînon indispensable, c'est le libraire !
 
G.P. – Comment allez-vous mieux travailler vos livres avec ce nouveau label ?
 
J.G. & S.L. En ciblant plus particulièrement la librairie indépendante, en affinant une liste de libraires qui peuvent être prescripteurs de nos livres et devenir des partenaires privilégiés et fidèles. On compte sur les auteurs qui connaissent bien de leur côté les libraires qui suivent leur travail et les soutiennent.
Et puis, on propose aux libraires des conditions commerciales qui préservent leur trésorerie (autant que la nôtre) : dépôt, remise avantageuse... Il faut que chacun y trouve un bénéfice, c'est gagnant-gagnant.
 
G.P. – Vous misez sur un travail de qualité avec les libraires qui vous connaissent, « de gré à gré »... c'est à dire ? Comment avez-vous préparé le terrain ?
 
J.G. & S.L. On le prépare depuis 10 ans ! En s'appuyant sur des libraires qui nous connaissent, qui savent de quel bois on se chauffe ! Et d'autres que nous rencontrons au fil des livres, des salons, des opportunités. Nous croyons aussi à la nouvelle génération de « jeunes » libraires. Ils sont très sensibles aux petites maisons, à l'édition indépendante, et critiques sur le système commercial existant. Et « de gré à gré », c'est parce que rien n'est écrit d'avance ! On veut travailler chaque livre avec chaque libraire qui le souhaite, en fonction des envies, des possibilités de chacun, des réalités de telle ou telle librairie... Fuir la standardisation, et se parler « de personne à personne», carrément. Il n'y a que comme ça que ça dure !
Comment avez-vous présenté ce label à votre diffuseur ?
En toute transparence. Dès que l'idée a germé, nous en avons parlé à Benoît Vaillant (patron de Pollen), puis, un par un, à chacun des représentants de l'équipe. L'idée était d'avoir un cadre clair pour développer un catalogue complémentaire. Notre diffuseur connaît aussi bien que nous, sinon mieux, la réalité du commerce du livre. Pollen a compris que c'est précisément cette deuxième jambe qui nous permet de garder l'autre sur le terrain avec eux. Finalement, je crois qu'ils sont contents qu'on existe (rires) et qu'on soit à leurs côtés...
 
G.P. – Comment est né ce projet de label ?
 
J.G. & S.L. Du constat de notre fragilité commerciale, qui va croissante dans le système existant, un constat fait avec les 13 associés de la maison d'édition... Vous savez, In8, c'est un fonctionnement très collectif, collégial, et parmi les parrains et marraines, il y a des ressources très variées, Olivier Bois qui a monté la maison d'édition et dirige une entreprise depuis presque 20 ans, Frank Meymerit qui fait du développement agricole et aide les agriculteurs à structurer leurs marchés, des salariés, des directeurs de collection. Toutes ces personnalités projettent une lumière particulière, apportent un regard un peu décentré qui permet d'inventer autre chose, de penser différemment.
 
G.P. – Qui seront les auteurs que vous accueillerez sous ce label ?
 
J.G. & S.L. Des auteurs de tous horizons. Certains habitent loin... D'autres ont déjà travaillé avec nous. C'est très variable.
 
G.P. – Quels sont les premiers livres à paraître ?
 
J.G. & S.L. Dès octobre, nous publions deux ouvrages : Quand les cantines se rebellent est un manifeste en faveur d'uneIn8-Il-nous-poussait-des-dents alimentation bio, saine et juste dans la restauration collective élaboré  par l'association Un Plus Bio qui impulse et soutient depuis 15 ans une réflexion de fond sur ces enjeux. L'association est très active, a des réseaux importants, le livre devrait toucher un large public.
Il nous poussait des dents de loup de Laurence Biberfeld inaugure une série de romans courts dont le personnage principal est journaliste, sans être récurrent d'un auteur à l'autre. Chacun ancre sa fiction dans une ville, une région bien déterminée et l'histoire est en prise directe avec le réel. Il faut prévoir quelques sujets « poil à gratter » ! Rachel, la reporter photographe retraitée imaginée par Laurence Biberfeld repart sur le scène de combat d'une ZAD en pleines Cévennes...
 
G.P. – De bonnes gambettes, de l'esprit et du cœur à l'ouvrage, sont-ce les qualités indispensables pour un éditeur aujourd'hui ?
 
J.G. & S.L. L'envie, mais comme dans beaucoup de métiers. Savoir se remettre en question, là encore, ce n'est pas une caractéristique propre au livre ! Se souvenir, surtout, que la question fondamentale est là : permettre à un texte de rencontrer son lecteur. Tous les moyens sont bons.
 
G.P. – Comment fonctionne l'équipe In8 ? Qui fait quoi ?
 
J.G. & S.L. In8, c'est simple, nous sommes petits et nombreux à la fois. 13 associés, parmi lesquels des directeurs de collection, les salariées, des amis. Au quotidien, Itziar, graphiste, que nous ne salarions qu'à temps très partiel, et une salariée à temps plein, Sylvie, qui fait à peu près tout le reste  : éditrice, diffusion, relations presse, comptabilité... Des directeurs de collection, et des auteurs, qu'on ne voit jamais assez souvent, mais quand on se voit, on tente de rattraper le temps perdu !

G.P. – Comment imaginez-vous les 10 prochaines années ?
 
J.G. & S.L. Le mieux possible !... Plus sérieusement, nous avons la modeste ambition de rechercher ces coïncidences entre le travail des écrivains, et les lecteurs qu'ils illuminent. C'est ce qui nous tient, notre ossature, ce vieux rêve de lecteur ou d'enfant. Nous y travaillons, avec les éditions In8, avec le label Court-circuit. Nous ne sommes pas les premiers, et nous serons loin d'être les seuls !
Nombreux sont les confrères qui, comme nous, renouent une relation directe aux libraires pour atteindre les lecteurs. Ce n'est pas si étonnant. Notre société cherche des moyens de consommer autrement, de mettre plus de sens dans ses investissements. AMAP, circuits-courts, achat responsable... Pourquoi le livre, qui est inséré dans ces mécanismes économiques, devrait-il y échapper. Rechercher plus de sens dans ses lectures, c'est évident non ?
 
Oui c'est certain. Bon anniversaire In8 !

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