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12 04 2017

José Carlos Llop, le marcheur des villes

Par Guilhem Joanjordi


José Carlos Llop, le marcheur des villes

José Carlos Llop – Photo : Serge Corrieras / Écla

Originaire de Palma de Majorque, l’écrivain José Carlos Llop, publié par les éditions Do à Bordeaux, est en résidence du 17 février au 16 avril 2017 à la Prévôté dans le cadre du programme « éditeur aquitain-auteur étranger ». Pendant son séjour de deux mois en Nouvelle-Aquitaine, l’auteur travaille sur son nouveau roman De l’amour et la fiction, récit d'un divorcé de fraîche date qui évoque la cause de son divorce et parle de son nouvel état, en portant son regard en arrière.

            …D’abord l’homme est élégant. C’est ce qui frappe au premier regard : une élégance d’îlien, cette manière de se tenir et d’observer le monde. Pas d’exhibitionnisme, pas de forfanterie. Pas d’esbroufe. Il ressemble à son style. Vif. Net. Un peu distancié aussi : une écharpe autour du cou et une politesse qui s’organise autour de l’œil du voyageur. Il n’y a pas grand-chose qui lui échappe. Sa courtoisie fait que nous parlons en français. Nous aurions pu échanger en castillan. Ou en catalan. Il écrit dans ces deux langues. Ses deux langues. Et le français ? Le français ? Non, il ne l’a pas appris à l’école mais en lisant. Ses maîtres, ce sont les livres. Il le parle avec bonheur, soucieux d’être compris, y mêlant des mots de catalan, de castillan ou d’anglais. Savoureux. Il s’assied : non, pas de café ni de thé, il vient de déjeuner. Un peu d’eau, oui. Je le laisse venir, prendre son temps. Il a un peu de retard. Il s’est perdu sur la dalle de Mériadeck : il n’est pas le premier à errer de la sorte et je sens que cette conception de l’espace urbain ne lui plaît pas, ces friches organisées au milieu de la ville. Il connaît Bordeaux. Il y a cinq ans, il était venu en résidence, invité par Lettres du monde. Là, il est en résidence à la Prévôté. À Bordeaux, il a consacré un magnifique poème dans La vie différente : « Cette ville était un symbole parfait de l’Europe, son aleph secret ». J’avais été ému par son texte. Je lui en parle. Il me sourit : oui, Bordeaux, c’est comme une « seconde ville » pour lui. Nous parlons de la cité. Il cite Walter Benjamin : la maison d’un auteur, c’est sa seconde peau. Alors la ville, c’est la troisième peau… Oui… Il revient : Bordeaux l’a séduit tout de suite, il y est venu déjà six fois : le taxi qui l’avait amené la première fois lui avait montré la place de la Bourse, la façade XVIIIe. Il ne savait pas, mais le taxi le faisait exprès. Je le sens séduit par cette ville atlantique, lui l’homme de la Méditerranée. Et puis, son pays à lui (il parle de Majorque), son pays ne possède pas ce trésor d’architecture. Le XVIIIe, chez lui, c’est la totale décadence. Et Paris ? Paris, c’est autre chose. Pourtant, il a si bien écrit sur Paris, ses quartiers, ses bars, son animation, le quartier latin… Paris ? Soudain très rationnel, presque raisonnable, il fait une moue délicate : les villes « meurent de leur triomphe », il dit cela comme ça… Et il rajoute : par la gentrification et le prix qui rend l’habitat impossible, on a alors envie de vivre ailleurs. Je pense qu’il a Barcelone en tête quand il dit cela. Je le regarde, lui qui a écrit dans Reyes de Alejandría (Rois d’Alexandrie) qu’il s’inventait des villes possibles pour fuir la sienne en même temps, sans doute, que pour se mettre hors du système politique franquiste… C’est encore plus beau en castillan : « buscábamos en ella, ya lo dije, otras ciudades possibles para escapar a la nuestra… No queríamos saber nada de su historia : era una lacra ». La ville au cœur des villes imaginaires… Nous revenons à Bordeaux. Bordeaux est une ville frontière : le fleuve est-il important ? Le fleuve non, mais l’eau oui. Lui, c’est un îlien, l’eau l’entoure… L’eau, c’est presque tout et la Garonne, c’est comme une mer dans la ville : l’eau c’est la vie. Il prend un temps, s’arrête et rajoute, l’eau, c’est la vie et le miroir de nos actes… Je lui parle du Peugue, un des fleuves de Bordeaux, qui est cette haute mer à l’intérieur même des terres. Et fort loin… Il est intéressé. Il prend cela en note sur un petit carnet de moleskine rouge qu’il a sorti de la poche de sa veste (il a trois carnets, un par veste, il est ainsi certain de ne jamais manquer à cette écriture)… Et de la Devèze qui est ici déesse gauloise de l’eau, dit-on. En catalan, pour lui, la devèze, c’est le lieu de la chasse du roi. Il connaît bien Bordeaux. De Saint-Michel à Sainte-Croix (la basilique Sainte-Croix qui lui est une merveille d’art architectural), c’est le mélange des populations qui lui plaît. Ce tressage habile de l’Orient et de l’Occident. Je lui parle aussi de Saint-Seurin. Oui, il connaît bien : la Prévôté est juste à côté. Il aime marcher. Regarder. S’arrêter. Son prochain roman ne sera pas sur Bordeaux, mais Bordeaux sera partout… A-t-il entendu parler, lui l’îlien, de Jaufre Rudel qui tomba amoureux de la comtesse de Tripoli ? Son regard s’éclaire ! Bien sûr, il a lu Ezra Pound ! Il reprend son carnet pour noter… Justement, maintenant, d’où lui vient son art d’écrire ? Il sourit. C’est une longue histoire : son père, « très brun, pas un cheveu blanc » disait-il dans Solstice, son père, qui était militaire, lui lisait la Bible et sa mère, qui était « une force de même nature que la force aimantée du centre de la terre », elle, elle lui lisait des contes de l’Europe. En castillan et aussi en catalan. Il a raconté cela dans Dans la cité engloutie. Et puis parlé d’eux dans Solstice. Jules Verne, après, qu’il a lu. Jules Verne et une certaine conception de l’universel. Il sourit (Llop sourit beaucoup, comme dans ses livres, mais avec moins de distance !) : et puis des personnages ont été importants. Tintin d’abord. Tintin c’est la fascination pour l’exotisme, pas dans les premiers tomes, bien entendu, mais après. Et puis aussi Astérix. Astérix qui pose cette dialectique du propre et de l’altérité, avec un peu de mépris pour l’étranger. Lui, en parlant d’étranger, il a eu de la chance avec ses traducteurs, parce que oui, il se dit d’abord poète. Et que la « musique de la prose » c’est une partie importante de la littérature. Il en parle bien dans Reyes de Alejandría, la poésie est un endroit où la musique peut vivre : « La música es una forma de poesía y la poesía una de las residencias de la música ». Après, il dit joliment que le temps est le co-auteur de son œuvre. Ah ! Tiens, d’ailleurs, lui, comment écrit-il, matériellement ? Il sort à nouveau de sa poche son petit carnet : il prend des notes. Mais ses livres ? Ah ! Ses livres… Jusqu’en 1990, il écrivait avec un stylo. Et puis après, il s’est mis à l’ordinateur. Il rit : si l’ordinateur avait existé du temps de Proust, La recherche serait quatre fois plus longue ! Il ne s’impose pas des temps d’écriture, enfin… quand il écrit un roman, si… Parce que, d’abord, le roman, il l’écrit dans sa tête. Et puis arrive un temps où cette écriture, ce roman, « a besoin de sortir ». Llop se met alors devant l’ordinateur. Il écrit beaucoup. Écrire c’est vivre. Il a commencé par écrire de la poésie. « La poésie te choisit ». Nous parlons du Rapport Stein. C’est la belle histoire d’une improbable amitié qui est aussi un récit initiatique. L’autre qui révèle l’être à soi. Stein, ce gamin qui vient d’on ne sait où et qui est, finalement, le double onirique d’un idéal, Stein n’a pas existé. Il n’a pas existé, mais il est le prétexte à la peinture de ce récit aux frontières, et, à travers lui, du thème de l’amour des grands parents, de l’absence des parents (malgré la beauté de la mère, ces cartes postales qui sont autant d’emblèmes de l’éloignement…) et de l’humour, de l’irrésistible humour qui pose cette existence d’îlien. Dans le monde carcéral de l’institution jésuite où les masques tiennent lieu d’identité, le narrateur fait son initiation cruelle de la vie. Les rôles sont distribués, presque de toute éternité. Un fatum qui ne laisse guère de place à la liberté individuelle, presque spinozien dans son esquisse du monde. Et puis arrive Stein qui est en dehors de ce rite dérisoire… Le temps de notre rencontre passe trop vite, bien entendu, je n’ai pas fini de travailler avec lui, de pétrir la pâte des mots : nous nous retrouvons quelques jours plus tard dans une brasserie bordelaise merveilleusement raffinée, près de l’intendance. Llop a réservé une table : c’est la meilleure. Au beau milieu du restaurant. Je me doute un peu qu’il aime observer. Il prend du foie de veau, mais pas à la crème d’ail, lui, il veut des morceaux d’ail. Gourmet qui aime le goût premier. Ce second entretien se déroule en castillan : nous sommes avec une collègue hispanisante qui connaît finement l’œuvre. C’est un plaisir de les entendre parler. Nous naviguons entre quatre langues. Je reviens sur Reyes. Quelle est cette Alexandrie qui se retrouve dans le titre ? Est-ce celle du Quatuor de Durrell ? Il sourit encore, cela aurait pu être mais non, c’est celle de Constantin Cavafy (lui, il dit Cavafis, à la catalane), qu’il a connue dans les années 60, grâce à l’édition de Carlos Barral, cette écriture du poète grec qui a tant marqué la poésie hispanique, de langue castillane ou catalane. Il redit l’importance des livres de formation… « L’usage des plumes pour les armes de grande portée, la flèche et l’écriture ». Justement, nous parlons de Solstice : cette sorte de voyage initiatique à travers l’évocation des sens, les sept étés que le narrateur a passé sur cette île, paysage grec ou biblique (une Bible à qui le père renvoie par ses lectures) qui fait de la Méditerranée un personnage (comme à d’autres moments la ville)… Dans cette sorte de désert des Tartare où les militaires attendent une invasion qui ne viendra jamais, que fait cette famille ? Nous sortons. Nous marchons tous les trois dans Bordeaux : dans son œuvre il aime patearse la ciudad : arpenter les villes. Pour en entendre tous les échos. Nous descendons le decumanus pour aller à Saint-Pierre où tout a commencé il y a plus de 2000 ans là où le saint Jacques du porche indique le chemin d’un ailleurs. À fleur de peau la ville…
 

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