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09 03 2018

Jean-Pierre Ohl, l’élan littéraire

Propos recueillis par Laurine Rousselet


Jean-Pierre Ohl, l’élan littéraire

Photo : Véronique Durand

Jean-Pierre Ohl1 est romancier et vit à Borrèze, en Dordogne. Son premier roman Monsieur Dick ou le Dixième Livre est édité à la « Blanche » aux éditions Gallimard en 2004. La littérature anglaise du XIXe siècle, qui deviendra sa terre élective, y est à l’honneur. Huit ans plus tard paraît une biographie sur Charles Dickens chez Folio.

 
 
Quelles sont vos premières rencontres livresques avec la littérature anglaise ? Pourquoi vous y êtes-vous abandonné ?
 
Mon frère, l’écrivain Michel Ohl, a eu une importance capitale dans la formation de mes goûts littéraires, en me faisant découvrir par exemple la littérature russe, ainsi que Kafka et Gombrowicz, la Série Noire, etc. Il n’est pas non plus étranger à ma rencontre avec Dickens : à la fin des années quatre-vingt, il m’a fait lire un de ses textes, inspiré de David Copperfield… Or, le lendemain matin, à la librairie Mimésis que je tenais à l’époque avec mon ami François Vignon, un client annula justement sa commande de Copperfield dans la collection de la Pléiade ! Le livre finit bien sûr dans ma bibliothèque. Il a constitué une véritable révélation, une sorte de seconde découverte de la littérature. Je connaissais déjà assez bien Stevenson : j’ai poursuivi mon exploration de l’époque victorienne avec Collins, Trollope, Hardy, Conrad, Conan Doyle, auteurs très différents les uns des autres, mais qui forment ensemble une sorte de constellation et ont bâti l’âge d’or du roman moderne.
 
 
Que doit votre amour des livres à vos activités dans les librairies Mimésis, rue de Grassi à Bordeaux, et à la librairie Georges à Talence ?
 
Je dirais plutôt que c’est l’amour des livres qui m’a amené à devenir libraire ! J’avais eu une expérience décevante de l’enseignement dans le secondaire, et l’opportunité de racheter la librairie Mimésis s’est présentée à ce moment-là. Je croyais naïvement que le travail consistait à lire et à parler de ses lectures avec les clients… C’est un peu plus compliqué que ça ! Mais la rencontre et la discussion ont bien lieu : les clients deviennent souvent des amis. Je dois à certains d’entre eux des découvertes littéraires cruciales.
 
 
 

"Tout au long de l’écriture du Chemin du diable, j’ai pu en effet constater que la littérature permettait de nouer un dialogue avec l’histoire."

 
 
Votre littérature est empreinte d’un « retour à l’histoire ». Cet investissement parvient-il à nouer un dialogue avec votre vie présente ?
 
Je suis de plus en plus intéressé par le traitement romanesque de l’histoire. Le « roman historique » m’a apporté de très grands bonheurs de lecture – je pense aussi bien à Stevenson qu’à Robert Margerit, à Pierre Michon – dont j’admire énormément Les Onze – qu’à David Mitchell. Tout au long de l’écriture du Chemin du diable, j’ai pu en effet constater que la littérature permettait de nouer un dialogue avec l’histoire, et de mettre aussi en évidence la permanence de lignes de forces venues du passé qui structurent encore notre présent.
 
 
Vos romans sont peuplés de personnages.  Faire leurs portraits aussi précisément demande-t-il un travail obstiné ? Avez-vous des étapes clés ?
 
J’adore les romans où il y a beaucoup de personnages ! C’est un plaisir presque enfantin pour moi d’en créer de nouveaux… J’essaie toujours d’établir avec les personnages – les principaux en tout cas – un lien affectif, sensitif, intellectuel. C’est parfois plus facile à dire qu’à faire… Je leur « prête » souvent mes propres souvenirs, notamment ceux qui remontent à l’enfance.
 
 
Charles Dickens avait un lien intense avec ses lecteurs. Pensez-vous que l’échange que réalise un auteur avec son lecteur est une poursuite de son rêve d’écrire ?
 
Dickens était un comédien hors pair : ses lectures publiques mettaient le public en transe ! Je n’ai pas ce talent. Lorsque je parle de mes livres devant des lecteurs (réels ou potentiels), j’ai parfois l’impression d’émettre des parasites, de « faire du bruit » inutilement. L’essentiel (s’il y a là un essentiel !) est dans le livre ; et d’ailleurs, si l’on écrit un roman, c’est à mon avis parce que l’on a quelque chose à dire que l’on ne sait pas dire autrement… donc pourquoi essayer de le formuler a posteriori dans un discours voué à l’échec ? Heureusement je ne suis pas célèbre, donc mes rencontres avec les lecteurs demeurent rares et, de ce fait, agréables…
 
 
Quel est votre sujet d’écriture actuel ? Vous fait-il approcher un nouvel horizon ?
 
Je viens de terminer une biographie des Brontë pour la collection « Folio biographies » : la passion de la littérature poussée à son extrême limite, à travers quatre individus à la fois radicalement différents et totalement complémentaires ! Cela a été pour moi une expérience fascinante mais aussi éprouvante car la mort faisait partie de leurs vies. Maintenant, j’aspire à l’élan et à la liberté que procure un nouveau roman…

 
1Jean-Pierre Ohl vit à Borrèze où il a ouvert des gîtes thématiques consacrés au livre. Dans Monsieur Dick ou le Dixième Livre, Jean-Pierre Ohl offre un éclairage spécifique sur l’œuvre de Charles Dickens : une variation saisissante sur Le Mystère d’Edwin Drood, titre du dernier roman inachevé du célébrissime romancier de l’Angleterre victorienne. À lire Les maîtres de Glenmarkie (2008) ou Le chemin du diable (2017) honorant le roman gothique, l’on comprend aisément la passion dévorante du romancier pour la bibliothèque lui qui, par ailleurs, a su également investir avec force le métier de libraire. Enfin, puisque l’avenir nous surprend toujours, immanquable est sa fable dickienne Redrum (2012) faisant référence à la fameuse réplique « Redrum Redrum » dans The Shinning de Stanley Kubrick.