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16 11 2017

Jean-Baptiste Mees : "Comment on continue ?"

Propos recueillis par Catherine Lefort


Jean-Baptiste Mees :

Photo : Élisabeth Roger / Écla

Après 15 ans et La Vie Adulte, le réalisateur et chef opérateur Jean-Baptiste Mees prépare le tournage d’un nouveau documentaire au titre provisoire de Les Plongeurs qui l’a fait venir au Chalet Mauriac ce mois de novembre. Ces trois films ont un lien entre eux.

 
Après avoir sondé l’esprit et l’imaginaire adolescent dans 15 ans et La Vie Adulte, vous projetez de filmer dans Les Plongeurs1 - dont vous écrivez la version définitive du scénario au Chalet Mauriac - des adultes qui se réinventent face aux épreuves de la vie. Quels sont les liens entre ces trois films ? Et que voulez-vous explorer dans ce projet ?
 
15 ans et La Vie Adulte ont été réalisés à une étape de ma vie où j’ai eu conscience que j’avais quelque chose à solder avec ce moment charnière de la fin de l’adolescence. Je voulais explorer le sujet de l’orientation professionnelle, des choix de vie à une période où j’avais l’impression que c’était l’âge où l’on devrait pouvoir tout imaginer, tout rêver…
Pour l’aborder, j’ai préféré filmer des jeunes pour qui ces choix se font très tôt, et plus ou moins malgré eux : lors de l’orientation scolaire – c’est le sujet de 15 ans – ou lors de l’apprentissage d’un métier et de l’engagement dans la vie professionnelle. C’est le cas de La vie Adulte, qui se passe dans un lycée professionnel de Port-au-Bouc, près de Fos-sur-Mer.
 
Ces adolescents, entre 14 et 18 ans, s’ouvrent au monde, aux autres, ont des aventures ; ils devraient pouvoir se projeter librement dans des choix de vie, réaliser leurs rêves. Or pour nombre d’entre eux, ces choix sont déterminés par d’autres. J’avais envie de revenir sur cette période de l’adolescence que je fantasmais et que je voulais désacraliser. Après ces deux films, j’ai aussi mis à distance cette période de ma vie, ces questions. J’ai grandi aussi.
 

"Ils sont à des moments charnière de leur existence"

 
Les Plongeurs correspond à l’envie un peu intuitive de filmer pour la première fois des adultes, des gens plus âgés que moi : des gens dont le parcours de vie les a forgés, parfois blessés et qui se reconstruisent. Lorsque j’ai tourné La Vie Adulte, je me suis souvenu que les plongeurs amateurs formaient une communauté très chaleureuse. Alors je les ai rencontrés : Vasco, Jean-Yves, Laurent, Christine et d’autres encore m’ont impressionné. Certains parmi eux ont traversé des épisodes extrêmement douloureux, mais aussi des choses universelles, des maladies, des séparations, des accidents… des événements que je n’ai pas connus moi-même. Ils sont à des moments charnière de leur existence où ils ressentent la nécessité de repenser leur vie, de se réinventer.
 
Ces gens ont trouvé dans cette communauté et cette pratique de la plongée un lieu de partage et d’entraide. Il y a ce qui se joue sous l’eau, où l’on apprend d’abord à respirer, puis à trouver son équilibre. Dans cet autre milieu, il se noue des liens physiques muets, à travers un autre langage. Ce qui se joue physiquement sous l’eau fait éclore la parole hors de l’eau.  Elle resurgit dans les vestiaires, les douches, dans le parking après l’entraînement. On y dit des choses très banales comme profondes. Ils font aussi part de leurs inquiétudes, leurs angoisses… Il y a aussi quelque chose de l’ordre de la drôlerie car lorsque qu’on se trouve au bord du bassin, en masque et tuba, les barrières tombent, il y a du burlesque… J’aimerais développer cette dimension de comédie.
 
 
L’épave et la plongée – déjà présentes dans La Vie Adulte – ont une place centrale dans le synopsis du film. Quelles charges symboliques comportent-t-elles ?
 
La question du film est : "malgré les épreuves de la vie, comment on continue ?"
La plongée est une aventure individuelle mais elle est aussi une aventure collective. L’épave, elle, porte une dimension symbolique forte. On peut la regarder comme quelque chose enfouie au fond de l’eau, quelque chose que l’on a enfoui soi-même ou que l’on doit enfouir, que l’on doit déposer au fond de l’eau… Ces plongeurs qui projettent des lendemains différents doivent laisser une part d’eux-mêmes derrière eux. Il y a du sens dans cette épave qui fascine.
 

Comme dans La Vie Adulte, les protagonistes du film sont des personnes que vous avez rencontrées à Fos-sur-Mer. Travaillez-vous de la même façon avec ces personnages ? Et comment ?
 
J’ai d’abord rencontré les plongeurs individuellement, à un moment où leurs questions, leurs mots avaient un écho apaisant pour moi. Ces personnes avaient des pistes pour répondre à la question centrale : "comment continuer, comment se réinventer ?".
Nous avons tissé des liens profonds, d’adulte à adulte.
 

Dans ces entretiens, vos personnages se sont pleinement livrés…
 
Je suis très transparent. Je leur ai bien précisé que je ne faisais pas un film sur la plongée, mais sur la vie depuis la piscine. Ils ont compris le sujet et mes intentions.
Il s’agit à présent pour moi de mettre en scène, en situation, les échanges qu’ils pourraient avoir entre eux, de manière assez construite, c’est-à-dire dans des espaces où les mots échangés peuvent entrer en écho avec le lieu où cela se passe.
 

Vous définissez des séquences avec eux ?
 
Oui, je fais des propositions de situations et de thèmes de discussion. Je m’adapte ensuite. Il peut y avoir une résistance ou une transformation : le film est un entre-deux entre le réel et mes intentions. Les personnages livrent une matière qui se transforme constamment et à laquelle j’essaie de donner une forme. Je dois accueillir cette dimension mouvante. Il faut être juste, et lorsqu’on est juste, on le sait tout de suite.
 
J’ai envie que le film soit irrigué par deux sentiments principaux : l’inquiétude et la légèreté. Tous les personnages – comme tout un chacun – ont à voir avec ça : faire quelque chose de ses inquiétudes, les transformer, et tendre vers une forme de légèreté.
 

À quel stade en êtes-vous et quel sera le programme de la résidence ?
 
Pendant la résidence, j’entame l’écriture de la dernière version du scénario. J’ai travaillé les repérages et tourné quelques essais. Le tournage à Fos-sur-Mer démarrera début 2018 et s’étendra une année. Je travaille avec essentiellement la même équipe : Loïc Legrand de Primaluce pour la production, le musicien Roskolnikov qui a réalisé les premiers essais.
 
 
1. Les Plongeurs a obtenu l’aide à l’écriture cinématographique de la Région Nouvelle-Aquitaine en 2017.
 
 

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  • Biographie
    Originaire de Grenoble, Jean-Baptiste Mees au sortir de l’adolescence a découvert des films dont la mise en scène du réel et la relation aux personnes filmées ont bouleversé son rapport au cinéma, particulièrement au cinéma documentaire. Il choisit de rejoindre l’université de Marseille et fait un master de cinéma documentaire.

    À l’issue de sa formation, il tourne un premier film de fin d’étude : 15 ans  (2013) qui sera suivi de La Vie Adulte (2016), où il explore la période de l’adolescence.

    Il prépare le tournage se son nouveau film documentaire : Les Plongeurs.
     
  • Synopsis
    Il y a cette épave immense enfouie par 40 mètres de profondeur. Elle attire et elle impressionne. Chaque jeudi soir au club de plongée de Fos-sur-Mer, Christine, Vasco et Laurent laissent leurs vêtements du quotidien aux vestiaires et se préparent à ce grand plongeon qui les attend.