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17 04 2015

Je n’ai pas envie d’être enfermée

Propos recueillis par Olivier Desmettre


Je n’ai pas envie d’être enfermée

Louise Desbrusses – Photo : Isis Olivier

Louise Desbrusses s’est installée deux mois au chalet Mauriac afin d’y poursuivre l’écriture de troisième roman, après L’Argent, l’urgence et Couronnes Boucliers Armures, parus en 2006 et 2007 aux éditions POL.
En cette fin d’après-midi du premier jour d’avril, Louise Desbrusses profite des derniers rayons du soleil. Elle est installée en tailleur sur une chaise de jardin. Ses bras encerclent ses genoux sur lesquels son menton repose. Elle porte des lunettes noires qu’elle enlèvera de temps en temps. Jusqu’à la fin de l’entretien, jamais ses jambes ne toucheront le sol.

À l’Escale du livre en avril dernier à Bordeaux, j’ai présenté une conférence dansée qui mêle texte et danse, interroge ce fait de passer de la danse aux mots, des mots à la danse. En France, on est supposé écrire avec sa tête, plus ou moins. Moi j’écris avec mon corps. La neurobiologie le prouve assez, on pense avec tout son organisme. Cela peut être un concept avec lequel on est d’accord mais que l’on ne ressent pas. Moi je le ressens vraiment. Dans la conférence, j’explore cette relation que l’on a avec son corps.
 
Quand la chance de danser s’est présentée, comme je n’ai plus vingt-deux ans et demi, je me suis dit qu’à soixante-dix ans, si les neurones sont en bon état, on peut encore écrire, mais pour la danse, c’est plus difficile ! Alors j’ai décidé de suivre cette piste, tout en mûrissant des projets de textes.
 
Celui sur lequel je travaille ici a commencé il y a assez longtemps. C’est un texte qui parle de la mort, non pas de sa propre mort mais de celle des autres. Comment on est confronté à la mort des autres et comment cela renvoie à la sienne.
Je pense que j’ai eu besoin de temps. Il était trop tôt pour l’écrire. J’ai eu besoin également de passer par d’autres choses avant de le reprendre. En particulier, je me suis beaucoup intéressée à l’accompagnement de fin de vie, j’ai accompagné des proches aussi.
 
Maintenant ça va, je sens que je peux le terminer. J’avais vraiment envie de n’être que dans ce livre, de m’extraire de la perturbation du quotidien. Et ne pas être chez moi m’aide à me concentrer.
Je peux écrire n’importe où, j’ai très peu de rituels, je m’assois, j’écris.
Le plus important, c’est l’intention, là, maintenant.  Quand elle est claire, les choses viennent toutes seules. Quand mon esprit est bien orienté vers sa tache, cela se passe plutôt bien.
Attention et intention.
Comme parfois je peux danser dedans, sans bouger, je n’ai pas besoin de lire mon texte à voix haute, je l’entends dedans.
Il y a de  nombreux moments où je ne travaille pas assise à une table parce que je trouve que cela fige la pensée. Cela dépend en fait du stade où j’en suis. Une bonne partie se fait presque en méditation. En marchant aussi.
La difficulté est à la fois de travailler suffisamment et de ne pas trop en faire, d’installer un rythme qui soit durable. Parfois on peut en faire beaucoup et être ensuite carbonisé. Alors j’essaie d’installer plutôt une sorte de minimum vital, de minimum faisable.
 
Non, je ne fétichise pas d’être dans la maison d’un écrivain, parce qu’il y a une imagerie, une idée assez marquée, figée, de ce qu’est un écrivain, et j’ai cassé un peu exprès cette image, ce rôle, cette persona. En vivant à l’étranger notamment. Et surtout en faisant de la danse, parce que je me suis rendu compte que par elle je passais par les mêmes phases que celles de l’écriture.
 
J’ai l’impression que les écritures sont nombreuses et je n’ai pas envie d’être enfermée dans une seule. Je peux écrire avec des mots, avec mon corps, avec des images. Je n’aime pas cet enfermement dans une discipline. Chez moi en tout cas, il y a une source unique d’inspiration et, selon ce dont il s’agit, cela peut passer par la photo, le mouvement, le texte, beaucoup de choses qui ne sont pas séparées, qui conduisent les unes vers les autres, s’entremêlent, sans faire de différence.
 
Le soleil maintenant est parti, les lunettes sont rangées, il commence à faire froid. Louise D. se déplie, bientôt ses pieds vont toucher le sol. Pourtant, depuis le début de l’entretien, le visiteur en est sûr, elle a beaucoup dansé.

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