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27 05 2016

Je me souviens, jour 6.

Par Sébastien Laurier


Je me souviens, jour 6.

Quand les voyages sont riches et intenses, les notions d’espace et de temps deviennent floues et on se souvient à la fois de tout et de rien. Dans ces cas là, on appelle Perec (Georges, pas Marie-Jo) à l’aide…
Je me souviens, le jour de l’installation de l’équipe de France à Biarritz, y avoir dignement et fièrement arboré le maillot officiel des supporters du Burkina Faso, pays qui, pour de sombres histoires géopolitiques, ne pourra pas malheureusement pas participer à l’Euro cette année encore.
Je me souviens d’Aline, à la librairie Bookstore, à Biarritz, qui avait oublié son argent pour récupérer le livre commandé et s’était retrouvé dans le salon dédié aux rencontres, 5 minutes après le début de ma présentation, sans savoir de quoi il était question. Je me souviens qu’elle nous a appris qu’il y a vingt ans, sa fille avait eu une énorme poussée de rhumatisme psoriasique. Qu’à quatorze ans, elle s’était retrouvée en fauteuil roulant. Qu’Aline, pharmacienne de son état mais hostile aux médicaments, avait fait appel à un ancien médecin devenu guérisseur. Je me souviens qu’elle a dit qu’il avait traité sa fille en six mois sans aucun médicament. Je me souviens aussi que tout le monde était étonné de ce hasard entre la présence d’Aline ici et maintenant, son histoire personnelle et le livre. Je me souviens que je ne voyais pas ce qu’il pouvait y avoir d’incroyable, si on accepte que le hasard n’existe pas.
Sebastien-Laurier-Centre-HelioMarinJe me souviens du gardien de l’ancien centre hélio-marin, à Labenne-Océan qui nous a annoncé en moins de trois minutes qu’il était interdit de prendre des photos, d’aller plus loin, vers la pointe de Capbreton, que l’amende serait de cent trente-cinq euros, qu’il y avait plus loin des histoires de pédophilie, de drogue, de rendez-vous gays, de gens qui s’étaient fait voler les quatre roues de leur camping-car alors qu’ils dormaient dedans. Je me souviens avoir pensé qu’il se retenait de nous avouer que Daesh avait installé une base secrète le long de la côte. Je me souviens surtout avoir été attristé et en colère de voir une fois de plus un homme vivre de et dans la peur.
Je me souviens du bain dans l’océan du matin.
Je me souviens que le voisin de la fontaine de Saint-Martin-de-Hinx, m’a dit  que depuis qu’ils avaient fait le parcours santé, les machines avaient dû dévier la source car elle ne coulait plus. Je me souviens ne pas lui avoir dit que selon la légende,  c’est la source qui, incommodée par le comportement des hommes, décidait de sourdre ailleurs. Ni que, dansSebastien-Laurier-Carte-Livre le Marliave, en 1993, il est dit que la source était devenue bonne pour les crampes et les tendinites. Je me souviens de ma déception à Notre Dame des Douleurs (vous m’avouerez, quel nom...) face à l’eau à l’air croupi, malgré un bâti refait en 2009. Je me souviens que devant le panneau municipal qui parle de convivialité, de patrimoine et de respect, je me suis dit que malheureusement, les bonnes volontés ne suffisaient pas. Et que la Source nous mettait peut-être face à une de nos contradictions : quand on construit, on détruit aussi.
Je me souviens de Marie-Hélène, la restauratrice de Saubrigues, qui une fois par mois, avec un groupe de femmes, sous la houlette d’Isabelle, la kiné, part en quête des plantes guérisseuses dans la forêt.
Je me souviens de la prestance et de la fierté des vaches de la ganaderia Aventura, au bord de la route. Je me souviens qu’il m’a fallu m’arracher pour arrêter de les contempler.
Je me souviens du paon et des aigrettes.
Je me souviens de l’homme qui a bondi comme un enfant hors de sa voiture pour bien m’expliquer le chemin vers la source de Saint-Martin-de-Seignanx. Je me souviens de son sourire radieux quand il m’a dit que son père l’emmenait toujours chercher l’eau là-bas.
Sebastien-Laurier-LibrairieJe me souviens qu’à Capbreton va ouvrir une nouvelle libraire Le Vent délire et que les premiers livres vendus à l’avance auront été les miens.
Je me souviens de la lecture un peu trop bouleversante à la médiathèque de Morcenx,  surtout au moment où, face à l’ancien directeur de l’EPAHD où est morte ma grand-mère, j’ai entendu les cloches. Je me souviens avoir pensé à un ami comédien qui n’aurait pas trouvé ça professionnel du tout de pleurer autant.
Je me souviens du chevreuil mort, après Morcenx (décidemment) mais je me souviens, juste après, avoir croisé Françoise qui avait décidé de rendre visite à ses six enfants à pied. Cette année, elle est partie de chez son fils à Limoges pour rejoindre sa fille à Biarritz. Je me souviens qu’elle se demande quand même comment elle va faire l’an prochain, pour rallier la région parisienne où vit une autre de ses filles depuis son domicile de Pouillon. L’année de ses  quatre-vingts ans.
Je me souviens de Bernard, qui a dit « onze heures » en regardant le soleil, quand je me demandais à voix haute quelle heure il était. Je me souviens que son air serein d’homme heureux a piqué ma curiosité. Entouré d’une étoile (Estelle, sa femme) et d’un ange (Angèle, sa fille), planté comme un chêne (il a dû jouer première ligne), paysan, il fait du maïs depuis deux ans en réduisant les pesticides. Il a bien fait un bac + 2 en agriculture mais on ne lui a appris qu’à faire du commercial. Ce qu’il sait de la terre, comment on plante et ce qu’on plante, il doit à son grand-père et à son père. Il faut revenir à ce qu’ils faisaient : observer la terre, le soleil, les arbres et rendre à la terre ce qu’elle nous donne. Je me souviens que quand je lui ai dit qu’il parlait comme un vieil indien, il m’a répondu que, plus jeune, il était fasciné par Cochise et m’a demandé si je connaissais « se libérer du connu » de Krishnamurti.  Je me souviens lui avoir dit que j’aimerais lui rendre visite à Mazerolles, où il travaille sa terre, pour qu’il m’explique son travail, à moi qui suis si peu paysan. Je me souviens qu’il a mon livre et mon mail et que c’est lui qui décidera si on se reverra.
Je me souviens que j’aime ne pas savoir, faire confiance et savoir que le chemin est le but.
 
Photos : Aimée Ar(nau)douin