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04 07 2018

Jacques Forgeas, la plume avant tout

Propos recueillis par Laurine Rousselet


Jacques Forgeas, la plume avant tout

Photo : Dominique Attal

Auteur et scénariste, Jacques Forgeas a publié en 1982 Caméra‑Carnage, son premier roman noir. Son dernier, un thriller historique intitulé Le Jumeau de l’Empereur est sorti vingt-six ans après. Entre ? Une pluie de scenarii écrits pour la télévision ou le cinéma. Aujourd’hui, sa pièce de théâtre L’Adieu à la scène attend les spectateurs au Festival Off d’Avignon.

 
Vous avez signé de nombreux scenarii dont Clara, une passion française (2008), Saïgon, l’été de nos 20 ans (2011) pour la télévision, Jean de la Fontaine, le défi (2006) pour le cinéma. Comment avez-vous été amené à privilégier le domaine de la fiction historique ?

J’aime l’expression « Le hasard fait bien les choses ». J’ai toujours été féru de lectures et de littérature en tout genre. J’ai d’abord été titulaire d’un diplôme en lettres avant de devenir professeur de littérature durant quelques années. Après coup, je me suis voué avec passion au champ d’étude que représente l’histoire. Enfin, lorsqu’on a un certain âge, qui plus est une méthode de travail en matière d’écriture scénaristique, on est très sollicité. C’est culturel ! Les jeunes gens de 25‑30 ans s’intéressent davantage aux sujets contemporains. À mes yeux, l’intérêt pour l’histoire ne vaut que si elle nous tend aujourd’hui son miroir.
 
 
Pensez-vous que votre profession a évolué au cours des dernières années ?

Il y a une telle explosion de l’image avec les capteurs comme les chaînes de télévision. Ils ont besoin de flux ! Les exigences ne cessent de baisser. Nous ne sommes plus bercés par Pasolini ni Tarkovski ! Le cinéma d’art, la lenteur ont disparu. Aujourd’hui, c’est l’art de la musique qui fait rapprocher le plus les gens du cinéma. Parce qu’il s’agit d’une consommation rapide. Je pense que la jeunesse s’est emparée du cinéma. Je ne veux pas dire qu’il y ait une infantilisation. Mais enfin, ça ne passe pas par Chateaubriand ! Bien sûr, j’ai su m’adapter aux nouvelles réalités du travail sans perdre mon âme.

 

"Je n’ai jamais rencontré de metteur en scène de cinéma à la notoriété établie qui n’ait jamais repris son scénario pour le retravailler."

 
 
Vous dirigez le comité de lectures des scénarios pour la société de production Gaumont. Existe-t-il une recette pour choisir un scénario ?

À une certaine époque, je recevais huit cent cinquante scenarii par an. Nous sommes huit lecteurs. Il y a un comité par semaine. Les scénaristes sont assez malins pour faire la démarche d’un casting avant de nous proposer leurs projets qui ont obtenu l’accord d’un ou de plusieurs acteurs. Devant un casting alléchant, on y court ou on n’y va pas ! C’est la première indication. Les contraintes financières sont indiscutables. Il est très rare de trouver un scénario glissé dans une enveloppe tombée sur la table, et pour lequel on se dit : « C’est formidable ! On y va clés en main ! ». Par ailleurs, je n’ai jamais rencontré de metteur en scène de cinéma à la notoriété établie qui n’ait jamais repris son scénario pour le retravailler.
 
 
Votre roman Le Jumeau de l’Empereur, un thriller historique, est paru chez Robert Laffont en 2009. Comment avez-vous développé autant d’imagination pour que la trame du livre obéisse à la formule immuable : « Jusqu’où peut-on suivre l’Empereur ? »

Il y a plusieurs années, j’ai fait deux portraits d’écrivains : Jean Cocteau et Guy Debord (écrit en collaboration avec Philippe Sollers) pour l’ancienne émission Un siècle d’écrivains de Bernard Rapp. C’est dans l’élaboration du deuxième portrait que j’ai fait la connaissance de Jomini, un imminent stratège militaire, considéré comme l’âme double de Napoléon. J’ai sitôt été intéressé par ce que pouvait signifier le « duel » entre les deux hommes. Aussi, j’avais en tête le film Amadeus de Miloš Forman avec la figure d’Antonio Salieri. Pour écrire Le Jumeau de l’Empereur, j’ai énormément fréquenté les bibliothèques d’études (deux ans de travaux préparatoires). La vie de Napoléon est si consignée. Il s’agit donc d’un jeu de miroirs entre deux époques et Napoléon et Jomini sont dotés du même génie. C’est vrai que l’aventure est riche en actions et que les rebondissements sont innombrables !

 

"Les comédiens aident énormément, réorientent les choses, « fracassent » les dialogues. C’est grâce à la lumière, les acteurs et le metteur en scène que le texte s’améliore."

 
 
L’Adieu à la scène est votre second texte de théâtre. Quelle en est l’histoire ? Comment vous positionnez-vous face à votre propre exigence ?

L’Adieu à la scène a été joué au théâtre Le Ranelagh à Paris en 2016, et à l’Espace Roseau Teinturiers au festival d’Avignon l’an dernier. C’est un conflit entre la politique et l’art sous Louis XIV. En 1677, année de l’apothéose de Phèdre, Racine n’écrira plus pour le théâtre, après dix chefs‑d’œuvre, à la demande du Roi‑Soleil qui lui demande de devenir son historiographe. Ce qui m’intéressait d’interroger, c’était comment une autorité peut dire à un artiste ce qu’il doit faire. J’invente donc la rencontre : la discussion entre Racine et La Fontaine (son cousin et ami) qui souhaite comprendre ce renoncement en pleine gloire. Pour écrire la pièce, j’ai beaucoup jeté. J’ai beaucoup rajouté aussi ! Les comédiens aident énormément, réorientent les choses, « fracassent » les dialogues. C’est grâce à la lumière, les acteurs et le metteur en scène que le texte s’améliore. 
 
 
Vous avez travaillé avec le réalisateur Jean‑Jacques Beineix sur Roselyne et les lions en 1989 et L’Ile aux pachydermes en 1992. Quelle est la qualité première que vous avez acquise au cours de cette collaboration ?

J’ai surtout appris que l’image l’emporte sur le texte. Les metteurs en scène sont déjà « en mise en scène ». Ils savent très bien où mettre la caméra, comment organiser les choses. Le texte, ça les nourrit en quelque sorte. Mais leur art est autre. Ils ont une autre lecture. J’ai appris à écrire un peu « lâche ». J’entends par là que le texte ne doit pas être trop verrouillé, pas trop précis.
 
 
Quel serait votre rêve le plus audacieux ?

Recommencer un livre ! Mon parcours est semé de chances. J’ai écrit quelques romans, j’ai travaillé pour le théâtre, pour les domaines du documentaire et de l’audiovisuel, etc. Écrire c’est l’esprit de liberté. On écrit seul, on est maître de son temps. Personne ne vous attend à moins d’être une sommité de la littérature. On demeure fidèle à soi-même. Travailler en collectif demande de faire des compromis, d’être confronté aux batailles d’ego. Par ailleurs, mon métier d’enseignant, qui est un métier relationnel, m’a beaucoup aidé puisqu’il permet d’envisager le rapport à soi et aux autres. Mais oui ! Écrire, encore et toujours !