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15 07 2015

J’ai besoin d’écrire avec la porte ouverte

Propos recueillis par Olivier Desmettre


J’ai besoin d’écrire avec la porte ouverte

Photo : Kristell de Coëtlogon

Dans les semaines qui l’ont précédé, chaque fois que Romuald Giulivo annonçait son départ en résidence d’écriture, son entourage (et aussi l’institutrice de son fils) lui souhaitait de bonnes vacances. Alors qu’il s’est organisé de façon à passer au chalet Mauriac les deux mois les plus intenses de son année. Ce jour-là, il arrive tout juste de Bordeaux pour poser ses sacs, puis il repart passer les derniers jours d’école, premiers du mois de juillet, en famille. Dès qu’il revient à Saint-Symphorien, il se remet, jusqu’à fin août, à l’écriture de son roman. Avis donc à l’entourage de Romuald Giulivo (et aussi à l’institutrice de son fils) : résidence, cela rime avec intense.

         « Je suis parti en résidence en Allemagne1, il y a quelques années, où j’avais fait l’erreur d’arriver les mains vides. Dans un lieu inconnu, dans un pays différent, j’ai pris conscience que j’étais plutôt latin, c’est-à-dire sans repère avec la façon de vivre, la langue… Loin aussi d’un enfant très jeune. Je me suis rendu compte de la difficulté d’écrire, qui demande un rapport étroit à ta langue, dans un pays qui n’est pas ta langue. Et puis ne rien avoir à quoi me raccrocher. Une feuille blanche, sans savoir de quoi j’allais parler, rien.
 
         J’ai préparée cette résidence en tirant expérience de la précédente, de ce qui n’avait pas fonctionné. C’est certainement un rapport particulier à chacun, qui dépend beaucoup de la vie qu’il mène. J’ai attendu que mes enfants soient un peu plus grands et j’ai choisi une période, celle des vacances, qui ne met pas leur mère en difficulté. Avec la chance d’être, ici, dans un cadre moins éloigné de chez moi. J’ai besoin de sentir ce confort.
 
         En terme d’écriture aussi, une préparation selon deux orientations : venir avec un projet avancé, pour être dans le mouvement et pas, comme un cycliste, dans un départ arrêté ; et puis postuler pour être dans un cadre dont je sais qu’il est assez exceptionnel. Une plaisanterie d’auteurs dit que le meilleur moyen de ne pas écrire c’est de partir en résidence d’écriture ! Mais il y a un truc bizarre ici, que je sais par des retours de gens que je connais ou des propos qui m’ont été rapportés : tous ont été très productifs.
 
         Est-ce que je suis un auteur jeunesse ? Je commence à avoir de plus en plus de mal avec cette catégorisation. Une littérature lisible par des adolescents c’est une littérature avec beaucoup de niveaux de lecture. Après, c’est quoi un ado ? Je crois que cela n’existe pas. Je sais ce qu’est un enfant, ce qu’est un adulte. Un adolescent, c’est quelqu’un qui peut passer d’une seconde à l’autre d’un comportement d’adulte à celui d’un enfant de 4 ans. Si L’Attrape-cœur sortait aujourd’hui, est-ce qu’on dirait, parce qu’il s’agit d’adolescents, que c’est de la littérature pour ados ?
         Je ne sais tellement pas répondre à cette question que j’avais commencé un projet, celui pour lequel je suis ici, qui au final ne sera pas de la littérature pour adolescents. Et comment je le sais ? Je le sais parce que certaines préoccupations, de couple par exemple, ne sont pas celles d’adolescents ; mais surtout je le sais parce que, après avoir labouré à plusieurs reprises le même champ, je veux changer de genre et entrer dans une écriture un peu différente. J’ai beaucoup travaillé à « enlever le gras » dans mon précédent livre, sans doute sous l’influence de Raymond Carver, cette manière d’aller à l’essentiel. Aujourd’hui je veux m’intéresser d’abord au rythme de la phrase, à sa musicalité, au motif, au leitmotiv ­­– peut-être parce que je suis un musicien raté, peut-être aussi parce que, ces dernières années, j’ai beaucoup lu Claude Simon.
 
         Dans le premier roman de Tanguy Viel, Le Black Note, il y avait cette idée un peu folle de faire un livre qui rendrait le phrasé musical de John Coltrane. Ce genre de défi m’intéresse. Dans le texte sur lequel je travaille, trois voix, trois personnages, avec chacun une « signature » musicale différente. Un sera plutôt dans un rapport au jazz, dont l’écriture devra plus (toute proportion gardée et modestement) à Claude Simon ; un autre dans une ambiance rock, et là il s’agira de s’approcher des premiers livres de Breat Easton Ellis, une écriture assez scandée.
 
         Ici, j’ai envie de changer mon rythme habituel, pour essayer de commencer à écrire tôt le matin. Et ce n’est pas anodin par rapport à mon travail en cours. Je crois qu’il y a deux catégories d’auteurs : ceux qui ont un rapport au temps ; ceux qui ont un rapport à la géographie. Je suis plus dans la seconde. Pour reprendre une formule d’Olivier Adam, pour moi, souvent, un livre c’est « quelqu’un quelque part ». Là, c’est vraiment ça. Une histoire d’inspiration méditerranéenne, qui vient beaucoup d’un intérêt en particulier pour le néo-réalisme italien. Une envie d’essayer de rendre en littérature ce que Rossellini fait dans Stromboli avec la lumière. D’où ce désir de travailler tôt, avec cette lumière spécifique du matin.
 
         Le fait que le chalet ait été la maison d’un écrivain, cela n’a pas grande importance pour moi. Et puis ce n’est pas trop pesant ici, de toute façon. Mais le fait de ne pas être seul, c’est important. Souvent ceux qui organisent les résidences ont une mauvaise perception de ce qu’est aujourd’hui l’activité d’un écrivain, ou alors, comme en Allemagne, une vision très romantique. J’ai besoin d’écrire avec la porte ouverte. Cela ne veut pas dire que de temps en temps je ne vais pas la fermer, mais j’ai besoin d’échanger. La solitude c’est bien, mais wouffffffffff. Et puis je suis de plus en plus sur des projets à quatre mains, alors le fait que ce soit une résidence pluridisciplinaire, c’est une vraie richesse, qui offre des possibilités. »
 
1. Sixième lauréat aquitain de la résidence croisée Aquitaine / Hesse, Romuald Giulivo a séjourné, pour sa première résidence d’écriture, à Wiesbaden durant l’automne 2012.

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