Films

11 12 2014

Iranien de Mehran Tamadon

Olivier Daunizeau


Iranien de Mehran Tamadon

Un jour, un homme religieux, profondément attaché au guide suprême et au président Ahmadinejad me demanda : « Au fond, qu’est-ce que tu reproches à la République islamique ? ». Je lui ai répondu : « Je lui reproche de me faire constamment sentir que je ne suis pas chez moi. Vous les religieux, on dirait que l’Iran vous appartient. Je voudrais que vous compreniez que moi aussi, je suis Iranien. »
À l’occasion de la sortie sur les écrans de son film, entretien avec Mehran Tamadon, réalisateur.

Olivier Daunizeau – Vous avez terminé votre premier long-métrage, Bassidji, en 2009, juste avant l’élection présidentielle en Iran. Cette élection a donné lieu à une crise très violente au sein de la République islamique. Parlez-nous du contexte dans lequel vous avez décidé de réaliser Iranien.
 
Mehran Tamadon – Les Bassidji sont en quelque sorte des boy-scouts religieux qui ont du pouvoir et sont prêts à tout pour défendre le régime en place. J’avais passé plusieurs années à les filmer et à discuter avec eux, mais j’étais sûr que ceux que j’avais rencontrés étaient critiques par rapport à l’extrême violence des événements d’après juin 2009.
En reparlant avec eux à ce moment-là, j’ai découvert qu’ils avaient tous participé à la répression terrible des opposants au régime. J’étais abasourdi : ces hommes que j’avais fréquentés, jusqu’où étaient-ils capables d’aller ? J’ai voulu les filmer à nouveau et les mettre face à certaines de leurs contradictions. Mais ma parole était alors trop virulente, et eux étaient très nerveux et avaient durci leur position. Il y a eu des conflits entre nous et j’ai fini par être convoqué pour un interrogatoire. On m’a dit : « Nous savons que tu veux montrer qu’un athée peut vivre avec des religieux sous le même toit, or nous sommes contre et en plus c’est impossible. » On m’interdisait de faire un film.

Pendant deux ans, j’ai continué à essuyer des refus de la part de tous les Bassidji que je sollicitais. Puis, j’ai cherché d’autres personnes en leur présentant mon projet de film de manière moins offensive. En 2012, quatre mollahs ont accepté.
 
O.D. – Dans le huis-clos auquel vous conviez ces hommes, on peut dire que vous organisez un « jeu de société », auquel vous participez vous-même.
 
M.T. – En effet, je voulais voir s’il était possible de les inviter à « jouer » avec moi, avec tous les accessoires que j’avais prévus : des photos, des livres, du papier et des feutres,… Et ils ont accepté de jouer le jeu ! Nous avons discuté, préparé des repas, mangé ensemble et joué à des jeux que j’avais inventés pour le film. Ces jeux nous ont permis de partager également des moments de rire.
 
O.D. – C’est vrai que la part d’humour est importante, dans le film.
 
M.T. – En voyant Bassidji, les spectateurs ont beaucoup ri, mais parfois aux dépens des personnages. Ils ont ri d’eux et cela m’a beaucoup gêné. Dans Iranien, on peut rire avec les personnages et être ainsi dans le partage que je mets en place. Moi-même, je ris parfois avec eux, car ils ont beaucoup d’humour. Il y a eu une réelle forme de complicité entre eux et moi pendant le tournage : ils ont quand même réussi à me faire passer pour un tyran, alors que je venais leur dire que c’étaient eux les dictateurs ! Cependant, malgré l’humour et les moments que nous avons vécus ensemble, la rigidité de leur système était là. L’idéologie est présente partout dans le film. J’avais le devoir de le montrer, pour ne pas laisser croire aux spectateurs que l’on peut vivre ensemble sans problèmes.
 
O.D. – Finalement, pour le public occidental, votre film « dédiabolise » les mollahs en les rendant plus proches de nous.
 
M.T. – Il était très important pour moi de ne pas rester dans une abstraction de ce qu’est l’autre. Il fallait donc que l’on comprenne qu’il y a une différence, une distance entre eux et moi, mais que cette distance n’est pas infinie. En faisant ce film, je voulais permettre aux spectateurs de mesurer cette distance.
Les mollahs voient l’autre – celui qui ne vit pas selon leurs préceptes, qui pense différemment d’eux – comme une abstraction, car leur vision est faite de fantasmes. Créer une parole et un espace communs, même le temps d’un film, c’est rendre l’existence de l’autre la plus réelle possible.
 
O.D. – Pendant le tournage, ne vous êtes-vous jamais senti en danger ?
 
M.T. – Je n’ai pas ressenti de menace de leur part. Eux-mêmes, qui ont accepté de venir jusque chez moi, à 60 kilomètres de Téhéran, se sont demandé ce que j’allais bien pouvoir faire d’eux. Peut-être leur avais-je tendu un piège ? En fait, au début du tournage, chacun se méfiait un peu de l’autre, mais c’est une inquiétude normale, qu’on a tous face à un étranger. Et cette méfiance a disparu assez vite. En revanche, j’avais peur que les Renseignements Généraux soient au courant du tournage et débarquent pour tout arrêter et emporter le matériel.
 
O.D. – À la fin de ce « jeu », diriez-vous que vous avez gagné ou perdu ?
 
M.T. – Je pense que j’ai gagné, parce qu’ils ont entendu ce que j’avais à leur dire et qu’ils sont restés jusqu’au bout. Ils ont entendu le fait que je suis athée, que j’ai vécu trois ans avec une femme avant de me marier, et ils n’ont pas décidé de partir. Ces deux jours passés ensemble leur ont aussi permis de se connaître mieux entre eux. Il y a vraiment eu un mouvement de détente progressive que le dispositif du film a favorisé. Comme je n’étais pas braqué dans une attitude rigide, ils ont pu sortir eux aussi de leur rôle : l’un d’eux a enlevé son turban, le soir un autre s’est mis en pyjama dans l’espace commun,… Je pense que mon attitude, la plus ouverte possible, a réussi à les toucher. Ils se sont dévoilés et ont ainsi révélé, malgré eux, une partie de leurs contradictions.
 
Rencontre avec Raphaël Pillosio, producteur
 
O.D. – Pouvez-vous nous raconter le début de l’histoire de la production d’Iranien?
 
R.P. – J’ai beaucoup d’amis iraniens et l’un d’entre eux m’avait fait connaître Mehran Tamadon. Quand Bassidji est sorti en salles en 2010, Mehran m’a contacté pour me demander conseil : il voulait créer une société de production pour produire son prochain film. Je lui ai alors expliqué tout ce qu’il fallait faire et après réflexion, il m’a finalement proposé de produire Iranien. Je trouve très intéressante la question de l’ennemi au cinéma : comment le filmer ? C’est une question qui traverse beaucoup de films documentaires et Mehran invente dans ce film quelque chose d’inédit. Iranien devait être la suite de Bassidji et aller plus loin en filmant les mêmes personnages, mais, comme vous le savez, il a fallu en trouver d’autres.
 
O.D. – L’Atelier documentaire est une société qui a produit des documentaires d’auteur, Iranien étant le premier film que vous produisez pour le cinéma. Comment décririez-vous votre ligne éditoriale ?
 
R.P. – Avant Iranien, nous avions déjà produit des films de plus d’une heure, pour la télévision ou pour des projections uniques en salle de cinéma et en festivals. Ce sont des films qui ont chacun leur langage, leur point de vue : nous défendons des projets d’auteurs. Bien sûr, beaucoup de films que nous produisons ont à voir avec la politique et la société, mais d’autres films de notre catalogue parlent tout à fait d’autre chose. Nous avons dès le début considéré qu’Iranien serait un film pour le cinéma. La réussite de sa production et le succès rencontré par le film en festivals nous confortent dans notre capacité à produire des documentaires pour le cinéma, mais attention, tous les documentaires n’ont pas vocation à sortir en salles.
 
O.D. – Dans quelles mesures le soutien financier de la Région Aquitaine favorise-t-il votre activité de producteur ?
 
R.P. – La Région a soutenu Iranien dès sa phase de développement, ce qui a été capital pour le lancement du processus de fabrication du film, et elle a également soutenu la phase de production. L’Aquitaine a une politique de soutien aux projets basée sur leur qualité artistique. Comme nous ne produisons que des films d’auteur, nous nous trouvons en phase avec la politique de soutien de la région où nous travaillons.
Nous ne sollicitons pas pour autant l’Aquitaine pour tous nos projets : pour un producteur, c’est important de savoir trouver à chaque film son économie et sa stratégie de financement.
 
O.D. – Comment avez-vous prévu le parcours d’Iranien ?
 
R.P. – Il y aura beaucoup d’avant-premières en France, en présence du réalisateur. Le film sera également présenté dans plusieurs festivals, dont le Festival International du Film Indépendant de Bordeaux, avant sa sortie en salles. La semaine de la sortie, Mehran Tamadon viendra à Bordeaux et fera ensuite une tournée dans tous les départements de la région.

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  • Synopsis
    Iranien athée, le réalisateur Mehran Tamadon a réussi à convaincre quatre mollahs, partisans de la République islamique d’Iran, de venir habiter et discuter avec lui pendant deux jours. Dans ce huis clos, les débats se mêlent à la vie quotidienne pour faire émerger sans cesse cette question : comment vivre ensemble lorsque l’appréhension du monde des uns et des autres est si opposée ?
  • Biographie
    Architecte et réalisateur iranien, Mehran Tamadon retourne vivre quelques années en Iran après avoir terminé ses études d’architecture à Paris. À partir de 2002, il opte pour une carrière résolument artistique. Il monte l’installation artistique « Le regard d’un flâneur » lors de l’exposition d’art conceptuel du Musée d’art contemporain de Téhéran, publie deux essais en langue persane (Moments d’agonie en 2003 et L’amitié en 2005), puis réalise, en 2004, son premier moyen-métrage documentaire, Behesht Zahra, mères de martyrs. Il y découvre un univers religieux très différent de celui dans lequel il a grandi et rencontre de nombreux défenseurs de la République islamique d’Iran. En 2010, il réalise Bassidji, son premier long-métrage documentaire, dans lequel il entreprend de filmer ses premières tentatives de dialogue avec ceux qui soutiennent le régime iranien. Il poursuit cette démarche dans Iranien où il pousse les défenseurs du régime à mener avec lui une véritable réflexion sur les possibilités du « vivre ensemble » en Iran aujourd’hui.
  • Fiche technique
    Réalisation Mehran Tamadon
    Chef opérateur Mohammad Reza Jahanpanah
    Cadreurs Mohammad Reza Jahanpanah, Reza Abiat
    Ingénieur du son Ali-Reza Karimnejad
    Assistant ingénieur du son Nima Ezat
    Montage Mehran Tamadon, Marie-Hélène Dozo,
    Luc Forveille, Olivier Zuchuat
    Montag e son et mixag e Myriam René
    Une coproduction France – Suisse
    l’atelier documentaire – Box Productions
    Producteurs : Raphaël Pillosio, Elena Tatti
    Producteurs associés : Box Productions : Elodie Brunner, Thierry Spicher
    L’atelier documentaire : Fabrice Marache, Emeline Bonnardet, Jean-Pierre Vinel, Jacques Lavergne,
    Mehran Tamadon Production
    Avec la participation de Le Fonds Sud Cinéma Ministère de la Culture et de la Communication – CNC
    Le Ministère des Affaires Etrangères et Européennes – France
    La Région Aquitaine en partenariat avec le CNC
    L’Office fédéral de la culture (DFI) – Suisse
    La RTS Radio Télévision Suisse – Unité des films documentaires
    Irène Challand / Gaspard Lamunière – Succès passage antenne SRG SSR
    Ce film a bénéficié du Fonds d’Aide à l’Innovation Audiovisuelle du Centre national du cinéma et de l’image animée
    Iranian Documentary Filmmaker Association
     
    France – Suisse / 2014 / Documentaire / 1h45 / Couleur / VO Farsi, Sous-titres français / VISA n°130212
     
    Prix
    Grand prix de la compétition international au Festival Cinéma du Réel
    Prix du Jury Buyens-Chagoll au Festival Visions du Réel
    Prix spécial du jury à DocumentaMadrid
     
    Distribution France
    ZED
    Tél. : +33 1 53 09 96 96
     
    Ventes internationales
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