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25 08 2016

Il n’y a jamais de création sans convergence

Propos recueillis par Delphine Sicet


Il n’y a jamais de création sans convergence

Michel Guay est un artiste canadien à la fois musicien, compositeur, sitariste et chanteur de style Khyal (Inde du Nord). Il multiplie les projets en Europe et au-delà : concerts (musique traditionnelle, fusion…), enseignement, musique de films… Il écrit actuellement son troisième livre.

Delphine Sicet – On entend souvent que l’apprentissage du sitar s’apparente à un cheminement spirituel. Qu’en est-il  pour toi ?
 
Michel Guay – Il s’agit d’une musique classique écoutée et comprise par environ 5 % de la population indienne. Sa connaissance demande la même étude, la même profondeur, la même pratique que la musique classique occidentale, elle bénéficie du même prestige. La transmission et la connaissance traditionnelle de cette musique se font oralement, cela implique une véritable vénération du maître. Mais il ne faut pas voir cette musique ou sa pratique comme une religion ou une adhésion à l’hindouisme comme on l’entend de manière caricaturale en Occident.
C’est une musique savante car il est nécessaire d’avoir une grande culture pour l’aborder. La musique indienne a bénéficié des apports persans, turcs, moghols, musulmans… qui l’ont enrichie. Comme tous les musiciens concernés je me fais un devoir de démystifier cette musique car sinon il y aurait trop de freins pour communiquer et émouvoir grâce à elle. On parle du pouvoir transformateur de l’art. C’est d’autant plus vrai en musique improvisée qui est le propre de la musique indienne car elle évolue constamment tout en restant dans ses mêmes modes traditionnels. C’est pour cela que j’y reviens toujours comme à la source-même du son. On est complètement enracinés dans des codes avec une marge de création importante qui offre toujours du sens.
Parallèlement à cela, il est vrai que j’ai un grand intérêt pour la mystique mais je fais la part des choses. Je l’ai abordé dans mon ouvrage  Kabir, Une expérience mystique au-delà des religions, paru aux éditions Albin Michel. Écrire sur ce poète était important, car pour moi, ce qui a de plus fascinant c’est le syncrétisme ; il n’y a jamais création s’il n’y pas convergence.
 
D.S. – Qu’est-ce qui t’a mené du Canada jusqu’en Inde, et pourquoi le Sitar ?
 
M.G. – Quand j’ai eu 16 ans je suis parti, j’ai suivi un fil d’Ariane invisible, mais audible, jusqu’en Inde. Cela a constitué trois ans de voyage que je raconte dans Devenir Invincible, paru cette année aux éditions Élytis. J’avais déjà rencontré cet art de la musique indienne au sitar – j’avais entendu Ravi Shankar à Montréal – mais je n’avais pas jusque-là l’idée de son apprentissage.
Arrivé en Inde, après plusieurs années de voyages où j’avais acquis des bribes de musiques, de langues… j’ai souhaité approfondir quelque chose. J’ai appris le Sitar pendant deux mois, plutôt dans l’objectif premier d’épater à mon retour ! J’ai décidé de rester deux mois de plus.  Et puis j’ai fini par me rendre dans la mythique ville de Bénarès pour chercher un maître appartenant à une gharana, c’est à dire une lignée de musiciens. J’y ai passé une quinzaine d’années.
 
D.S. – Sur quel projet travailles-tu aujourd’hui ?
 
M.G. – Avec la diaspora indienne et la nouvelle génération des professions libérales diplômées, il y a un élan vers la réappropriation d’une culture dont on n’avait pas perçu la subtilité. Devenir invincible s’achève au moment où mon apprentissage prenait forme. Aujourd’hui je travaille à l’écriture d’une suite. C’est la raison de ma résidence au chalet Mauriac.
Je veux réaliser une analyse vivante de la relation de Maître à disciple ; comment il transmet la connaissance, son vécu. J’aimerais aborder la question de l’esthétique et le pouvoir de transformation de la musique. Je souhaiterais écrire du point de vue de la tradition et des maîtres mêmes, avec ajouts d’entretiens que je mènerai en 2017.
Je travaille ainsi sur trois aspects dans mon livre. Sur le Talim, qui englobe la relation Maître à disciple et la transmission de la connaissance, que cela soit à la fois le sens du répertoire et l’habilité à créer notre propre musique. Sur le Rasa, et l’essence esthétique qui produit le ravissement. Le Talim est aussi la transmission de ce ravissement esthétique. Enfin, le liant de tout ceci, ma trame narrative, sera mon expérience de vie à Bénarès.
 
D.S. – Cette envie d’écrire à ce sujet aujourd’hui ?
 
M.G. – Je ne l’imaginais pas il y a encore quelques années. Le fait d’écrire m’aide à me rendre intelligible à moi-même, car je ne suis pas issu de ce contexte culturel. Et puis il est difficile de sensibiliser à la musique du monde sans avoir le profil ethnique. Dans le fantasme occidental, ne pas être indien constitue un problème, même si on a obtenu le premier prix du conservatoire de Bénarès ! Enfin le changement de direction dans ma maison de disque avec de nouvelles logiques mercantiles a contribué à mon sentiment d’enlisement. Il fallait faire une mise au point.
J’ai donc publié en 2012 Le chant de Bénarès pour laisser une trace de ce que j’ai fait, car il n’y pas de chanteur de khyal européen. Et puis j’ai découvert le plaisir de me raconter.
 
D.S. – Écrire nécessite un engagement très différent de celui de la musique. Comment es-tu passé d’un exercice à un autre ?
 
M.G. – J’ai retrouvé mes correspondances de l’époque. À partir de cette expérience littéraire je me suis engagé à revisiter mon expérience passée. C’est un travail difficile, lent et ardu. Il faut trouver le rythme de l’écriture, organiser son temps.
Il faut garder une structure alors que les chantiers sont multiples. Parler de la musique indienne sans que cela devienne un manuel de musique. Avoir des temps de contemplation, ramener ses souvenirs dans un ordre chronologique. Travailler à une formulation pour être abordable, par tous. Entreprendre un travail poétique dans la description des ragas, dans la description théorique des compositions vocales, des notes et de l’ordre dans lequel elles sont utilisées... Il faut trouver les connexions entre musique et écriture.
La musique offre un exutoire immédiat à une production psychique. A contrario, en écriture, nous sommes très fragilisés car il n’y a pas de contact direct avec ceux qui vont lire.
Dans ce contexte, être accueilli en résidence au chalet Mauriac est une forme de reconnaissance gratifiante. Travailler en sécurité est très rassurant lorsque son identité – notamment d’auteur – est encore fragile.
 
D.S. – Où en es-tu aujourd’hui dans ce projet ?
 
M.G. – Aujourd’hui j’ai le squelette de mon essai autobiographique et une cinquantaine de pages. La résidence me permet à la fois de continuer ce travail mais aussi, ce qui est une chance, une pratique musicale d’au moins 1 à 2 heures par jour – au lieu des 4 à 5 habituelles – pour me permettre de me concentrer sur l’écriture. Il est très important de cloisonner et j’ai la chance de pouvoir travailler ma musique à l’école de musique du village dont on m’a confié les clefs.
Le cadre du chalet Mauriac est magnifique et porte au recueillement. En outre la compagnie d’autres artistes œuvrant dans des domaines très divers aide à mettre en perspective à différents niveaux mon travail.

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