Éditeur néo-aquitain

11 12 2019

Histoire(s) à dormir debout

Par Claire Géhin


Histoire(s) à dormir debout

Photo : Les Aventuriers de l'Étrange

Entrez dans le cirque, venez jouer avec le destin, la mort, l’inexplicable… Voilà le message que semble nous délivrer le singe aux yeux orange de la couverture d’Histoire(s) à dormir debout. À travers ses yeux, on lit aussi l’invitation de l’auteur, Pedro Rodríguez, à redécouvrir des classiques de la littérature d’épouvante, et celle de l’éditeur, Les Aventuriers de l’Étrange, à ne pas oublier cette adaptation graphique.


Voici donc un auteur et une maison qui n’ont pas froid aux yeux, s’attaquant à la mise en images de nouvelles de grands maîtres, en une dizaine de planches pour chaque titre. Efficacité et art de la chute priment dans l’adaptation de ce genre si particulier. Sept classiques de l’épouvante sont ici réunis, intégralement adaptés par Pedro Rodríguez, à l’exception de deux scénarii. Les Aventuriers de l’Étrange nous invitent à redécouvrir les textes de Guy de Maupassant, Sheridan Le Fanu, Edward Lucas White, John William Polidori, Catherine Crowe, Robert-Louis Stevenson et Edgard Allan Poe.

Pour s’inscrire dans les pas des maîtres, rien de tel que de les inviter. Ce sont les auteurs eux-mêmes qui nous plongent dans leurs histoires : un portrait en pleine page en guise d’entrée dans chacun des récits. De la fin de vie de Guy de Maupassant à 43 ans, dans un asile, aux problèmes de santé de Robert Louis Stevenson, en passant par la mort sociale de Sheridan le Fanu, devenu "le prince invisible" à la suite du décès de sa femme, on a plaisir à les retrouver, accompagnés de quelques lignes rappelant leur rapport à l’horreur, à la noirceur de l’âme humaine, à la folie.

C’est une auteure qui, en premier, entre sur la piste : Catherine Crowe (1803-1876), avec sa nouvelle La Pension Bucksdale de Camden Hill. Les esprits traversent les murs et les cases – le ton est donné, ils traverseront les pages de ces nouvelles graphiques. Suit le grand Maupassant avec La Main. Pedro Rodríguez nous propose une visite originale de l’intérieur du manoir de John Rowell, Britannique nouvellement installé à Ajaccio qui détient, au beau milieu d’une collection impressionnante de trophées d’animaux, la main de son rival millénaire, enchaînée au mur. L’incontournable Chat noir, et son propriétaire alcoolique, nous permet au fil des cases une plongée inédite dans l’œil du chat, arraché à la suite d'un accès de barbarie de son propriétaire aviné. On note le jeu sur les ombres dans cette adaptation : le chat mutilé reste, rôde et voit tout de son seul œil… Le Pacte de Sir Dominick de Sheridan Le Fanu nous rappelle de ne jamais signer avec le diable – on croit retrouver, en la personne d’un enfant de chœur, le fantôme de La Maison du cauchemar, nouvelle signée Edward Lucas White. Le bédéiste fait ainsi naître l’intertextualité grâce à l’illustration. Certaines cases semblent crier, les couleurs s’enflamment – le diable est bien présent dans ce cirque, lui, vivant, en opposition aux tons verdâtres qui rappellent sans cesse la mort. En particulier dans Le Récupérateur de cadavres où le jeune Fettes se laisse embarquer dans un macabre trafic de corps humains qui l’amène à couvrir un meurtre – meurtre qui finira par le rattraper… Le Vampire de John William Polidori est habilement introduit sous les traits d’un fantôme, dont on retrouve les couleurs bordeaux dans les plumes d’un oiseau. Il mordra le cou de toutes les femmes aimées du héros.

 

"Nous [les Espagnols] sommes avant tout des illustrateurs et nous nous adaptons aux spécificités de la bande dessinée, mais en gardant une touche personnelle."

 
Le dessin surprend : alliage de textures, inspirations puisées dans les gravures classiques, allant jusqu’à l’incrustation de tableaux, et à plats plus conventionnels. Pedro Rodríguez évoque lui-même l’originalité de son style : "Nous [les Espagnols] sommes avant tout des illustrateurs et nous nous adaptons aux spécificités de la bande dessinée, mais en gardant une touche personnelle."

À l’occasion de leur deux ans, Les Aventuriers de l’Étrange publient ce titre, qui a déjà une histoire. La maison saintaise publie des bandes dessinées d’auteurs étrangers et réédite certains dessinateurs français injustement oubliés. C’est ce qui a failli arriver au dessinateur, coloriste et scénariste Pedro Rodríguez. Il a initialement publié ce titre en Espagne, en 2010, sous le titre Historias para no dormir. Traduit par les éditions EP, le titre est publié en France en 2010 sous le titre Macabre. C’est un succès, qui lui vaut une réimpression en 2013. Mais les difficultés des éditions EP l’obligent à abandonner une partie de son catalogue, dont les albums de Pedro Rodríguez. "Généreux, enchanteur, drôle et bienveillant…", c’est ainsi que Marc-Antoine Fleuret, à la tête des Aventuriers de l’Étrange présente son auteur. Son admiration pour le travail de l’illustrateur espagnol l’amène à reprendre ce titre.

Il ne s’est pas contenté d’une réédition de la première version française. Il s’est lancé dans un vrai travail de fourmi : nouvelle traduction, réinjection des bruits de la version espagnole originale, nouveau format, retravail de la maquette, nouveau lettrage, jusqu’à la recréation des bulles par Maria et Ileana Surducan.
Un véritable travail d’éditeur, engagé dans la valorisation et la défense de son auteur, et qui a su rendre sa lumière aux illustrations de Pedro Rodríguez, malgré l’univers sombre des nouvelles. L’impression, réalisée en Slovaquie, rend honneur à ce travail.

Démons, maison hantée, profanation de tombes, fantôme, vampire… Tous les diables accompagnent ces 92 pages. L’ensemble constitue une belle initiation au genre et aux auteurs choisis. Entrez dans le cirque, nous dit le singe… Oserez-vous le suivre ?

 

Histoire(s) à dormir debout, de Pedro Rodriguez
Les Aventuriers de l'étrange

22 novembre 2019
92 pages
16 euros
ISBN : 978-2-490195-03-9