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22 02 2018

Golo, entre Orient et Occident

Propos recueillis par Laurine Rousselet


Golo, entre Orient et Occident

Photo : Fabrice Maumy

Golo, de son vrai nom Guy Nadaud, vit à Angoulême depuis 2014, après avoir vécu vingt ans au Caire et à Gurnh en Égypte. L’auteur de bande dessinée, qui deviendra coutumier des adaptations d’œuvres littéraires, en commençant par Mendiants et orgueilleux d’Albert Cossery, a su talentueusement tracer son sillon au sein du neuvième art. Sa création artistique, saluée par la critique spécialisée dès ses premières collaborations dans des magazines tels Charlie Mensuel, l’Écho des Savanes(À suivre), comprend une vingtaine de titres dont le dernier Istrati ! Le Vagabond, paru chez Actes Sud à l’automne 2017.
 

 

Quel est le motif pour lequel vous avez choisi de publier sous un pseudonyme ?

En 1968, j’étais étudiant en Histoire à la Faculté de Censier. Comme on le sait, Censier était un haut lieu de la contestation. Tracts, bulletins, communiqués encombraient les couloirs ! Affiches apposées sur les murs ! Au cœur des luttes, il y avait notamment les militants révolutionnaires « marxistes-léninistes » ou « maoïstes ». J’avais alors rencontré un groupe d’individus qui se connaissaient depuis l’enfance. Ils se faisaient appeler La commune n°5. Leur camp était celui de la dérision, voire de l’autodérision ! Chacun d’entre eux avait un surnom. Pour entrer dans le groupe, j’avais dû passer devant un comité ! Un membre de La commune avait vécu son enfance au Sénégal. En ouvrant un conte africain, il s’est écrié : « Golo, il s’appellera Golo comme le singe ! ». On n’est pas sérieux, quand on a 17 ans, non ?


Vous dites avoir pratiqué le dessin depuis l’enfance. Était-ce déjà pour vous le moyen privilégié pour représenter « le monde » ?

J’avais beaucoup d’idées dans la tête ! J’étais un enfant solitaire et silencieux. Le dessin illustrait librement ma pensée. Très vite, j’ai senti que le croquis, l’esquisse, était mon affaire. Le goût pour la bande dessinée s’est rapidement amplifié. Il y avait le genre d’albums tel Tintin accepté par les parents, assurant un éveil du jugement moral, et un autre, moins encouragé par la famille, avec les BD : Pepito, Pipo, Blek le Roc. J’eus donc un premier éclairage sur l’idée de transgression pour regarder « le monde » !

 

"À chaque fois que je me suis attaché à une œuvre, c’est parce que j’ai profondément été marqué par son auteur dans ma jeunesse."



Dans votre travail fleurissent les bandes dessinées tirées d’œuvres littéraires. Comment réussissez-vous case par case, planche par planche, à associer « adaptation » et « pénétration d’une œuvre » ?

À chaque fois que je me suis attaché à une œuvre, c’est parce que j’ai profondément été marqué par son auteur dans ma jeunesse. Il y a toujours un long travail d’imprégnation, d’interprétation. La manifestation des dessins, des mots, est le reflet de maintes correspondances, résonances de l’œuvre originale avec ma personne. C’est aussi la rencontre exceptionnelle que conduit le désir d’amitié.


Pouvez-vous nous raconter votre rencontre phare avec Albert Cossery ?

À vingt ans, un ami m’a offert Mendiants et Orgueilleux. À sa lecture, quel choc ! J’ai rencontré Albert Cossery bien plus tard. J’ai alors compris plus précisément sa vision de la vie. Ce n’est qu’en 1991 que ma bande dessinée au titre éponyme est parue. Je vivais au Caire. Cossery y décrit les exclus des quartiers pauvres, leur manière de vivre. On connaît sa phrase emblématique : « Gagner est un mot obscène, un terme de commerce ». À mes yeux, cette rencontre a représenté un espace de liberté supplémentaire, un espace imaginaire pour créer.


Vous avez résidé vingt années en Égypte après y avoir fait maints séjours. Quel regard portez-vous sur ce vaste pays en pleine instabilité politique ? Comment les auteurs de bande dessinée s’emparent-ils de l’actualité ?

Je suis extrêmement attaché à l’Égypte et aux Égyptiens. Je connais précisément l’histoire de ce pays. J’ai nombre d’amis là-bas. Les yeux braqués sur l’actualité, je suis évidemment très inquiet car la situation est de plus en plus difficile voir dramatique à cause du bouleversement économique. Mais je me sens anxieux pour la planète entière avec la même intensité ! Quant aux auteurs de BD, ils ne sont pas ouvertement engagés politiquement. Ce qui les intéresse, c’est d’exprimer leurs visions de la société et leurs désirs au sens large. Ils agissent tactiquement en évitant les plus grands coups de la censure, et en réussissant à déranger.

 

"La notion de reconnaissance est chère à mon cœur. J’ai apprécié la façon dont Georges Wolinski s’occupait de la revue Charlie Mensuel. "



Comment appréhendez-vous le temps de réalisation d’une bande dessinée ? Je pense à votre dernière et splendide réalisation Istrati ! Le Vagabond dont la durée de production a été assez longue...

C’est ma vie qui lui offre son déroulé. Istrati ! Le Vagabond m’a demandé une endurance certaine. Hormis l’énorme travail préparatoire et technique à mettre en œuvre, j’ai dû faire face à des difficultés personnelles. Après vingt ans passés en Égypte, je me suis réinstallé en France, à Angoulême. La période de flottement fut dense ! La réalisation de cet album s’est étalée de 2011 à 2017.


Vous sentez-vous reconnaissant envers vos débuts ? Je pense, par exemple, à votre rencontre avec Georges Wolinski.

La notion de reconnaissance est chère à mon cœur. J’ai apprécié la façon dont Georges Wolinski s’occupait de la revue Charlie Mensuel. Son regard de lecteur était aiguisé. Quel esprit d’ouverture ! Il rencontrait l’autre sans a priori. Son expérience lui faisait pressentir, par exemple, ce qu’attendait du graphisme un jeune lecteur de bande dessinée. J’avais un lien affectif très fort avec lui. Lorsque je revenais épisodiquement en France, j’allais toujours à sa rencontre. Il était aussi pour moi un grand frère.


Aujourd’hui encore, votre vie se déroule entre Orient et Occident. Je pense à vos albums Mes mille et une nuits au Caire (deux tomes). Pourriez-vous imaginer un troisième volume ?

Je pourrais même en imaginer plusieurs ! Il est évident que je referai un album sur l’Égypte. Pour cela, je dois d’abord me pourvoir de nouvelles émotions. Actuellement, je suis plongé dans le tome 2 d’Istrati. C’est donc un projet futur !