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24 10 2018

Gabriel « Mwènè » Okoundji, le cœur de l’Homme

Propos recueillis par Laurine Rousselet


Gabriel « Mwènè » Okoundji, le cœur de l’Homme

Photo : Philippe Lesueur

Gabriel Mwènè Okoundji, né en terre Tégué à Okondo, en République du Congo, s’installe en 1983 à Bordeaux, à l’âge de vingt‑et‑un ans. Il est l’une des figures marquantes de la nouvelle génération des poètes africains de langue française. Parmi ses nombreux titres, principalement publiés aux éditions fédérop, on compte : Prière aux ancêtres, Vent fou me frappe, Comme une soif d'être homme, encore. Il a notamment été lauréat du prix Poésylines (2008), du Prix Senghor de Poésie du Cénacle européen (2014), du Prix Fondane (2016).

 
L’on dit souvent que votre œuvre, empreinte de poésie philosophique, s’établit entre deux courants : cosmique et onirique. Existe-t-il des auteurs dont vous vous réclamez ?

Mes amers en poésie ? Ils sont nombreux. Les évoquer tous, les citer dans la totalité, m’est impossible. Disons que je lis beaucoup et j'apprends énormément de mes compagnons, surtout francophones. Mais je prends le parti de ne signaler que ceux qui ne sont plus de ce monde, afin de ne pas irriter un contemporain que ma mémoire aura oublié par étourderie. Parmi les étoiles qui éclairent mon sentier, me viennent les noms de  Césaire, Musset, Breton, Senghor, Ducasse, Hölderlin, Pessoa, Manciet, Lahor, Jabès, Hésiode, Kaïr Eddine, Santoka, Tagore, Loutard, Utam’si, Juarroz, Lönnrot.
 
 
Votre chant met incessamment en lien l’homme au monde invisible. A été publié Stèles du point du jour, une pièce de théâtre, chez William Blake & Co, en 2011. Que vous ont révélé les deux figures Ampili et Pampou dont nous écoutons par là-même la parole ?

Bien qu’il ait été adapté au théâtre en France et au Congo, je ne sais pas si ce livre est une pièce de théâtre. Ces deux figures : Ampili et Pampou sont mes maîtres. J'ai reçu d’eux un enseignement oral, car ils ne possédaient pas l'écriture de la langue, bien qu’ils détiennent l’essentiel du dire. Ils m’ont appris, entre autres, que le cœur de l’Homme bat dans le langage de l’émotion et, subséquemment, comment observer les bulles d’émotion que libère la parole à l’heure de la parole. Ils m’ont aussi enseigné que l’Homme naît pour mourir, tous les chemins ici-bas mènent à la mort, Rome n’est qu’une escale. Cependant, ajoutent-ils, avant la mort, il y a la vie, qu’il nous faut honorer le long des sentiers de notre existence car la vie demeure une énigme pour les mortels, depuis le lendemain des commencements. Bref, Ampili et Pampou, qui savaient que les portes de la terre sont difficiles à ouvrir et dures à fermer, m’ont aidé à prendre soin de bien vivre, afin de bien mourir, lorsque viendra la saison de la mort.
 
 
Si votre poésie se fixe dans la cosmogonie de votre terre natale, la terre Tégué, que lui a confiée la sensibilité de la poésie occitane qui l’a si bien accueillie ?

Permettez-moi de renvoyer le lecteur à la préface que m’a consacrée le poète J. Pierre Tardiu de mon livre Comme une soif d’être homme, encore. Voici un extrait de ce qu’il dit : « [L’auteur] n’est donc pas un poète africain « francophone » résolu à s’en tenir à cette étiquette qui arrive (dans la rencontre avec les écrivains et poètes occitans). Ce n’est pas un idiome du moyen âge qu’il rencontre. Ce n’est pas un idiome « primitif » qu’il porte en lui et qui le porte. On comprend mieux maintenant, espérons-le, la nature du « déclic » qui se produit alors chez le poète des racines qui sont envol, de la terre de Mpana qui est cosmos, du chant ancestral qui est chant d’éternité. On peut parler, je crois, sans exagération d’une véritable commotion qui saisit le poète à l’écoute des mots occitans, si vieux et si neufs à la fois, si « décalés » par rapport au français… Ainsi le poète sera-t-il traduit et publié très vite en langue d'oc dans les revues occitanes et donnera-t-il de très grands textes comme Gnia ou Prière aux ancêtres accompagnés d'une version occitane …». 
 
 

"Le psychologue que je suis devenu observe l’Homme dans sa dynamique de vie et ses implications avec son environnement, conscient que l’Homme est à lui seul, un océan tout entier impossible à circonscrire."

 
 
Lorsque vous retournez dans votre région natale de la Cuvette‑Ouest au Congo‑Brazzaville, avec quelle subtilité de l’âme quittez-vous votre identité de psychologue clinicien à l’hôpital Charles Perrens ou d’enseignant à l'université, votre statut de poète pour être Mwènè ?

J’ai quitté l’enseignement en 2014, à la suite de ma nomination à Bordeaux – conjointement à mes fonctions de psychologue clinicien – au poste de Délégué à la culture en matière de politique et santé, en 2012. Le poète en moi regarde le cosmos l’oreille collée au sol, loin des bruits du monde, conscient que l'art poétique ne résout pas le manque, bien qu’il le désigne ; puisque l’art est l’unique lieu de la survie psychique. Le psychologue que je suis devenu à la suite de mes études universitaires observe l’Homme dans sa dynamique de vie et ses implications avec son environnement, conscient que l’Homme est à lui seul, un océan tout entier impossible à circonscrire ; et dans sa chute, contrairement à ce qu’il pense lui-même, ce n’est pas toujours son pied qui a tort. Cela implique donc au Mwènè que je suis là-bas sur mes lointaines terres de naissance, une nécessaire circonspection pour appréhender avec lucidité la profondeur des eaux boueuses, l’étendue de la pénombre et de l’obscurité, l’ardent éblouissement de la lumière… afin de mieux extraire le silence et la joie qui donnent la paix au cœur. Cela permet ensuite une transmission d’Homme à Homme, afin que celui qui a entendu la parole se souvienne de la dignité qui le construit, et pas de l’insulte qui le détruit.
 
 
L’élaboration d’une poétique du « sacré » conduit l’application de cette poétique. Comment exister au quotidien dans l’écriture comme capacité de transcription du réel ?

Question difficile. Il s’agit d’un combat sans fin ni cesse. Quand la source est pure, les hommes viennent s’y abreuver. Cependant, dans notre société, faire entendre le sacré et la spiritualité de cette même source indispose. Car souvent, nous prenons l’eau pour miroir, plutôt que de prendre l’écho de notre entourage. Toutefois, ce dont on ne peut parler, il faut essayer de le dire quand même. Tel est le chemin de ma quête poétique, je ne peux pas y renoncer. 
 
 
Que représente pour vous le Prix international de littérature francophone Benjamin Fondane dont vous avez été lauréat, en 2016 ?

J’ai reçu ce prix avec honneur et noblesse. Vous savez, Fondane est pour moi le poète inapaisé, unique en son genre. Ma rencontre avec son œuvre a commencé il y a longtemps. Elle s’est poursuivie dans Le temps du rêve. Je crois que nous partageons lui et moi les quatre points cardinaux, les longitudes, les latitudes et les frontières géographiques de nos parcelles humaines. Fondane et moi, nous venons du même pays, celui des émigrants de la vie. Nous sommes, lui et moi, étrangers d’une langue, la langue française qui pourtant nous est familière. Voilà pourquoi j’ai accepté sans hésitation l’invitation qui m’a été faite pour les 120 ans de la naissance de Fondane, le 27 octobre dernier à Paris.
 
 

"L’essentiel, c’est d’être attentif à mon voisinage et aux signes qui m’apprennent tous les jours à être homme encore, parmi les hommes."

 
 
L'âme blessée d'un éléphant noir a été publié chez William Blake & Co, en 2011. Depuis, l’ouvrage a été publié en anglais, en finnois, en espagnol, et récemment en italien. Où avez-vous l’impression d’accéder ? Quelles sensations éprouvez-vous d’être pensé et lu par l’Autre ?

Oui, certains de mes livres voyagent hors des frontières de la francophonie et recueillent une certaine audience. Comme vous le savez, l’audience de la poésie est une affaire d’initiés, donc de cénacle. Mais cela suffit à mon bonheur d’être traduit dans d’autres langues, et parmi mes livres, celui que vous citez. Cependant, ces traductions, tout comme les prix que j’ai reçus, ne représentent pas pour moi la terre promise. L’essentiel, c’est d’être attentif à mon voisinage et aux signes qui m’apprennent tous les jours à être homme encore, parmi les hommes.