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22 04 2014

Francesc Serés, une fin d’hiver pluvieux

Propos recueillis et traduits par Guilhèm Joanjòrdi


Francesc Serés, une fin d’hiver pluvieux

Francesc Serés©Élisabeth Roger-Écla

Francesc Serés, une fin d’hiver pluvieux, par les bords de Garonne

Publié pour la première fois en France par les éditions Fédérop, l’écrivain catalan Francesc Serés a séjourné en résidence à la Prévôté du 5 février au 9 avril 20131.
Pendant sa résidence en Aquitaine, Francesc Serés a travaillé à un essai-fiction qui explore le lien étroit entre le paysage de la région où il est né, à la frontière entre Aragon et Catalogne, et trois œuvres littéraires qui ont pour cadre cette région et pour auteurs Ramόn Sender, Joan Sales et George Orwell.

Dans l’histoire de la journée, on dirait que c’est le moment de la bière. Il a fait assez chaud. Histoire de voir combien Bordeaux, malgré son air anglais et son aristocratie du bouchon, gardait la mémoire de ses pavés, nous sommes allés de Maucoudinat à Saint-James, rencontrer le souvenir de Guilhèm et d’Alienòr. Entre le Fort du Hâ et les Quinconces, celui de l’Ormée, aussi. Lui, il prend un café. Sur la place Saint-Pierre où furent le port romain et la pòrta naviguèira, en le regardant parler (il aime parler, raconter…), je trouve qu'il ressemble un peu au docteur Ross, enfin, à George Clooney dans Urgence. Quand je le lui dis, il répond en riant qu'on lui a déjà fait remarquer et qu’en vrai il est moins intelligent que lui, mais plus beau. En vrai... En vrai, lui, c'est Francesc Serés, un auteur des marges et des friches. Né à Saidi, en 1972, il vient de la Frange,  ce lieu de l'Aragon où l'on parle catalan. En 2008, après une création ininterrompue depuis 2000, il remporte le Prix national de littérature, remis par la Généralité de Catalogne pour La força de la gravetat. Dès le début, simplement, lui et moi, comme il y a mille ans, nous avons parlé dans nos langues. Lui en catalan, moi en occitan. Et puis voilà. Il vient, et c’est là une magnifique idée, invité en résidence d’auteur, logeant dans une maison derrière ce Saint-Seurin dont parlait déjà la Chanson de Roland. Très fier de cette invitation et du cas que fait la France de son écriture, il va parcourir l’Aquitaine, participer à des salons, répondre à des interviews. Et donc à la mienne…

La langue de Serés

Serés écrit en catalan. C’est une de ces fausses évidences comme il y en a tant : un Catalan écrit en catalan. Bon. Mais son expression, son outil, cette langue d'auteur, elle, est marquée par l'oralité. Pétrie, plutôt. Lui nous dit qu'il ne s'en est pas rendu compte, qu'il lui a fallu venir en France pour qu'on lui fasse observer. Je suis étonné. Je trouve que c’est sans doute là une coquetterie d’auteur ! Il a en écho une moue dubitative puis acquiesce et ajoute en réfléchissant que ça lui vient sans doute de son enfance paysanne, de ce travail des champs, avec son père: sur le tracteur de l'exploitation familiale… Et tout de suite l’anecdote, son goût de la chronique : il n’y avait pas de radio, sur ce tracteur, ou bien elle était cassée, alors, lui et son père, ils parlaient. Sa mère aussi parlait. D’ailleurs, elle parle toujours. Francesc et elle se téléphonent souvent. Elle lui dit qu'elle imagine la vie des gens dans les maisons du village. Leur vies, leurs gestes, leurs mots. C’est donc la langue orale… Son traducteur en français, François-Michel Durrazo, un Corse polyglotte à la formation classique, a écrit fort joliment que « toute langue, même sans tradition littéraire, peut se mettre un costume et une cravate, devenir formelle ou intellectuelle  » (et ce n’est pas le cas du catalan, langue intellectuelle depuis un millier d’années !) Durrazo explique que quand Serés se traduit lui-même en castillan, langue impériale (ô combien) comme le français (ô combien), il change de registre. Classiquement, il organise différemment ses mots, use de moins de répétitions, comme s'il fallait, pour dire la même chose, ou presque la même chose, deux esthétiques différentes, chacune pour une langue... Ce n’est pas une question de langue, catalan contre castillan, mais de langue de création. « El sol treu el cap com un pop gegant, tot de tentacles que cobreixen la superfície del mar, reflexos als cartells indicadors i als vidres dels altres cotxes  » écrit-il dans la nouvelle Le Pays, ce que Durazzo traduit par « le soleil sort la tête comme un poulpe géant, répand à la surface de la mer des tentacules qui se reflètent sur les panneaux indicateurs et les vitres des voitures  » ; ou dans La course : «  de tan gelat, l’aire es torna amargl’air est si glacial qu’il en devient acide  ». Ici, en terre d'oc, on connaît bien cela. La tentation de l'oral, des comparaisons, de la période, du lexique, des simplifications, des amplifications. Cela a même déteint sur des auteurs d’expression française. Serés dit qu’il n’a pas de règle pour sa phrase, qu’elle ne répond pas à une décision consciente, à un style voulu.

Comment créer ? Une carte mentale et un triangle…

Cet auteur qui ne goûte guère la poésie (« non, la poésie, non…  » dit-il, répète-t-il) est d’abord un homme double... À la fois formé aux arts plastiques (avec une licence en 1996) et à l'ethnologie (une licence en 1998). De l'ethnologie, il a conservé sans aucun doute le goût du témoignage, de la chronique : le fait... La plupart de sa création vient donc de cette énergie de l’observation. Il dit qu’enfant, il lisait en castillan les traductions de la littérature française, Dumas, bien entendu, et Jules vernes – dont, souligne-t-il, il a tout lu. Plus tard, de sera Rabelais, Proust et Céline. Et puis, au cours de ses études, Foucault à 25 ans et les structuralistes. Ensuite d’autres horizons : Faulkner dont on retrouve parfois l’ambiance et Pessoa… À partir de la chronique, dont la matière première est sans aucun doute lui-même, naît la nouvelle « el conte  » en catalan. Cela peut aussi, à l’occasion, évoluer en théâtre : en 2008, il publie Caure amunt. Muntaner, Roig, Llull. La chronique, la nouvelle et le théâtre sont les trois pointes de son triangle de la création.
Sa technique d’écriture emprunte au visuel. Enfant, il dessinait. Posture d’auteur ? Il dit que son écriture est la continuité de ces dessins. Pour écrire, il ne théorise pas (on aura compris que Serés se définit comme un praticien, pas comme un théoricien !), il construit des cartes mentales, puis il écrit à partir de ces cartes, en faisant vivre ses lieux et ses personnages « au fil de la plume ».

Les marges

Auteur venant des marges, je lui dis que son écriture évoque les marges. Il tord un peu le nez : lui, en vrai, en bon nationaliste catalan rompu à la dialectique des pouvoirs (« l’autonomie que nous voulons, ajoute-t-il, narquois, c’est celle du Portugal !  »), il préfère parler de périphérie que de marges. La périphérie contre le centre. Le centre, pour lui, c’est un thème déjà amplement décrit. Pas besoin de continuer : une littérature lui est consacrée, celle des romans classiques, de la littérature de capitale, de la poésie d’empire... La périphérie, en revanche, est encore pleine d’inconnu, d'inconnus, de lieu en friches. Alors, l'auteur donne à voir ces espaces qui ne sont pas (ou qui ne sont plus) des lieux de pouvoir. Des espaces désorganisés, des lieux redevenus sauvages, que la route n’irrigue plus « on n’asphalte plus la route depuis que les camions ont cessé de passer  » écrit-il dans La route.  Dans ce décor, alors, faire vivre des personnages perdus, des êtres qui se cherchent : pour lui, dans ce monde changeant, l’homme est le seul être digne. Sur mon froncement de sourcils, il justifie : « la dignité, c’est la capacité à décider de son destin  ». Ce qui montre qu’il aime les phrases… Ses personnages choisissent : l’homme du haut et celui du bas, le clochard qui survit dans cette friche urbaine du bord de l’autoroute ou le guetteur en haut de la vigie contre les incendies, la femme des champs, la rebouteuse qui soigne dans un marais, ou la femme de la ville, l’enquêtrice qui recueille des informations pour la mairie et rencontre une dame qui vit sur les toits, celui qui ne fait que passer toute sa vie durant, voyageur de commerce qui vend des produits devenus inutiles et celui qui ne peut quitter sa terre et fait commerce de produits fabriqués en Chine…
Le paysage et le personnage… Un peu plus tard, de l’autre côté de la ville, quand nous nous retrouvons à une table ronde de l’Escale du livre, Serés, Durrazo et moi, l’auteur revient sur ces espaces en friche. Étonnamment, il en profite pour évoquer une géographie de la littérature : il dit qu’il a mieux compris l’écriture de Montaigne en voyant les coteaux du Bordelais.
 
 
#1. Écla donne l'opportunité à un éditeur aquitain d’inviter un auteur étranger à se consacrer à son travail d’écriture dans le cadre des résidences de la Prévôté.

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  • Biographie
    Né en Aragon à Saidí (Zaidín) en 1972, il étudie les beaux-arts et l’anthropologie à l’Université de Barcelone et, après une licence dans ces deux disciplines en 1996 et 1998, il se consacre à l’enseignement et à la recherche. Son premier roman, écrit en catalan, Els ventres de la terra , publié en 2000, est sélectionné pour le prix Pere Calders. Il publie ensuite L’arbre sense tronc , et Una llengua de plom   ;   ces trois ouvrages sont réunis en 2003 dans De fems i des marbres.  À partir de 2004, il traduit lui-même quelques-unes de ses œuvres en castillan : El vientre de la tierra   (Le Ventre de la terre  ), L’árbol sin tronco  (L’Arbre sans tronc)  , Una lengua de plomo  (Une langue de plomb  ) et La fuerza de la gravedad  (La Force de gravité).  
    Il a obtenu le prix Crítica Serra d’Or du roman et le prix National de littérature en 2007 pour son recueil de nouvelles La força de la gravetat.  Cette même année, est paru son livre de reportages sur le monde du travail : La matèria primera . Il est également l’auteur de trois pièces de théâtre : Caure amunt, Muntaner Roig, Llull . Il a été lauréat du prix de la Critique et le prix de la Ville de Barcelone, en 2010 avec Contes russos . Ses livres sont traduits en castillan, italien, serbo-croate, allemand, russe, anglais et français. La Force de gravité  a été son premier ouvrage à paraître en France, grâce aux éditions Fédérop.
  • Bibliographie (en catalan et français)
    Mossegar la poma, Quaderns Crema, Barcelone, 2012.  
    La Garrotxa, Triangle, Barcelone, 2011.  
    Contes russos, Quaderns Crema, Barcelone, 2009.
    Contes russes, Actes Sud, 2012. Traduit du Catalan par Laurent Gallardo.
    Caure amunt. Muntaner, Llull, Roig, Quaderns Crema, Barcelone, 2008.  
    La matèria primera, Empúries, Barcelona, 2007.
    La força de la gravetat, Quaderns Crema, Barcelone, 2006.  
    La Force de gravité, Fédérop, 2012. Traduit du Catalan par François-Michel Durazzo.
    De fems i de marbres, Quaderns Crema, Barcelone, 2003.  
    Una llengua de plom, Quaderns Crema, Barcelone, 2002.  
    L’arbre sense tronc, Columna, Barcelone, 2001
    Els ventres de la terra, Barcelone, Columna, 2000.