Les métamorphoses du réel : livre et cinéma animés

Febus 2.015 – 2.018

Febus 2.015 – 2.018

Photo : Febus - Soleil Noir, illustrations de Joseph Lacroix

Propos recueillis par Olivier Desmettre


L'Atelier In8, fondé en 1999 par Olivier Bois et installé à Serres-Morlaàs (64), développe depuis plusieurs années des projets graphiques et numériques. Il abrite aussi les éditions In8 qui publient, sous la forme imprimée, des textes littéraires. Rien d’étonnant donc à ce que le projet Febus 2.0, pensé et porté par l’Atelier à partir de 2015 autour de la célèbre figure du vicomte de Béarn, se compose de trois bandes dessinées, d’une application mobile et d’une exposition interactive. Il aura fallu plus de deux ans pour le mener à terme. Josée Guellil, une de ses chevilles ouvrières, revient sur les étapes de sa création et de sa diffusion.

 
D’où est né ce projet Febus 2.0, quels en étaient les motivations et les objectifs ? Toutes ses facettes étaient-elles envisagées dès l’origine ?

Nous voulions faire le lien entre l’expérience du livre papier, auquel nous sommes toujours très attachés, et l’imaginaire qui peut être porté, aujourd’hui, par le transmédia. Après avoir réalisé plusieurs expositions interactives destinées aux bibliothèques, nous recherchions un moyen de relier ces deux angles-là, sous la forme d’un support capable de toucher un public plus large, et en particulier celui des adolescents. Or, dans les connaissances et l’imaginaire collectif du Béarn la figure d’Henri IV a un peu éclipsé les autres acteurs, en particulier Gaston Fébus. Il nous fallait alors créer un support qui fasse interagir ce qui existe encore de façon concrète dans notre patrimoine avec le savoir historique, et aussi le romanesque qui accompagne la vie de ce personnage ; établir un pont entre l’imaginaire développé par l’expérience de la lecture proposée par les bandes dessinées et le territoire. Une fonction que remplit l’application mobile, sous la forme d’un jeu de piste qui emmène le lecteur sur des traces bien réelles : bastides, châteaux, ruines, etc. L’exposition interactive Lux in tenebris se déroule aussi au XIVe siècle, mais n’a pas Fébus comme personnage principal. Elle est un appendice au projet.
 

Qu’est-ce qui vous a conduit à choisir Lacroix et Catmalou ? Avaient-ils déjà travaillé ensemble ?

Nous avons choisi l’illustrateur après un concours et avons été séduits par cette inspiration venue des comics dans le trait de Joseph Lacroix. Un dessin contemporain, en adéquation avec un lectorat adolescent, qui permettait de renouveler l’approche de Fébus. Catmalou est une écrivaine que nous avons déjà publiée, qui a fait des études d’histoire et a déjà travaillé comme scénariste de BD1. Elle a appréhendé très vite la marge de manœuvre dont elle disposait, entre fiction et rigueur historique. Mais ils n’avaient jamais travaillé ensemble.
 

Quelles ont été les différentes phases du projet depuis 2015 ? Comment s’est déroulé le travail avec les divers intervenants ?

Nous avons réalisé un cahier des charges qui établissait le schéma des interactions à construire entre la matière historique, les fictions et les sites auxquels nous allions renvoyer. Par exemple, nous avons recensé le patrimoine fébusien en Béarn pour nous assurer qu’à proximité des collèges pouvaient exister des sites peu valorisés, pertinents à mettre en lumière et pouvant conduire les jeunes lecteurs à se rendre compte que ces histoires se déroulent en fait dans leur environnement proche. Ce premier travail a duré six à neuf mois. Ensuite le cahier des charges a été transmis à la scénariste, puis le dessinateur a pu travailler. Cette seconde phase a pris neuf mois. Dans le même temps nous avons développé l’application mobile. À chaque étape, mais surtout pour les BD, ont eu lieu des allers-retours avec les universitaires.

 

"Une des choses fabuleuses du projet a été l’échange établi entre les historiens et les deux auteurs."


Une des choses fabuleuses du projet a été l’échange établi entre les historiens et les deux auteurs. Chacun est intervenu avec enthousiasme tout en sachant quelles étaient les marges de manœuvre de l’autre. Les premiers indiquaient l’état des connaissances sur certains moments de la vie de Fébus et faisaient apparaître les zones où la fiction des seconds pouvait se développer. Il était passionnant de voir comment les lacunes des uns permettaient à l’imagination des autres de prendre le relais.
 

Il y a donc trois tomes de 16 pages qui chacun correspond à une zone géographique du Béarn et à une période de la vie de Fébus. Ces choix formels étaient-ils déterminés, pour quelles raisons ?

Ce fut une contrainte imposée à Catmalou. Le choix des découpages est lié à plusieurs choses. On voulait in fine obtenir des livres à un prix de vente accessible, pour toucher un large public. Ensuite, on a découpé le Béarn en trois zones – chacun des tomes de la BD se polarisant sur un tiers du territoire – car cela nous permettait d’opérer une distribution gratuite aux collégiens de 4e et 3e de chaque zone, afin de les sensibiliser au projet. Là encore, ce fut une proposition pensée dès l’origine, comme outil servant de première marche à sa diffusion. Huit mille exemplaires ont été offerts depuis le printemps 2017. Enfin, nous nous sommes attachés à trois « traits de caractère » du personnage – stratège diplomate, poète-chasseur, seigneur local – plutôt que de faire une biographie linéaire de plus.
 
Quels furent les partenaires associés au projet et les raisons de leur présence ?

Fébus 2.0 fut lauréat d’un appel à projets du programme « Aquitaine cultures connectées » qui soutient l’innovation numérique dans le secteur culturel pour la région Nouvelle-Aquitaine. Le dossier avait été présenté avec deux partenaires principaux : le conseil départemental des Pyrénées Atlantiques, à travers le service culture, qui gère plusieurs châteaux fébusiens, et le comité départemental de tourisme Béarn-Pays Basque, dont le rôle fut important dans la diffusion du projet sur le terrain ; ensuite l’université de Pau et des Pays de l’Adour, comme caution scientifique indispensable grâce aux médiévistes Véronique Lamazou-Duplan et Dominique Bidot-Germa, et avec la participation du laboratoire ITEM2, qui s’intéresse aux relations entre valorisation du patrimoine, aspects touristiques et sciences humaines, grâce à l’accompagnement de Laurie Bernard3, étudiante en master. Et s’agissant de la diffusion, le réseau des espaces culturels Leclerc, avec en particulier Hugo Bélit, responsable des enseignes dans le secteur de Pau, s’est engagé à nous soutenir pour faire le lien avec les lecteurs.

 
Quelle est la réception du projet par les élèves et par les enseignants ?

Les élèves ont été nombreux à télécharger l’application et cela va se poursuivre certainement dès le printemps prochain, la découverte des lieux étant plus agréable à la belle saison. Nous avons veillé à répartir les énigmes sur le territoire, à proximité des bassins de vie des collégiens. Des initiatives parallèles ont aussi été développées, telles la création de costumes médiévaux par la section couture du lycée professionnel de Jurançon, ou une masterclass pour des élèves proposée par les deux historiens, à l’université de Pau. Et puis Joseph Lacroix intervient dans plusieurs collèges, notamment autour d’Orthez, où Cécile Tison, en charge du label « Arts et Histoire », est très impliquée.
 

Appendice au projet donc, l’exposition interactive, Lux in tenebris, est destinée aux lieux de lecture publique ainsi qu’aux sites et événements touristiques et patrimoniaux. Cela correspondait-il à une demande de leur part ?

L’Atelier In8 a déjà proposé des expositions de ce type, une notamment autour du polar qui a beaucoup circulé. De sorte que les réseaux de lecture publique nous en réclamaient une nouvelle. Notre immersion dans le Moyen Âge et la satisfaction du travail réalisé avec Joseph Lacroix nous ont conduits naturellement à une proposition liée à cette période. C’est un thriller qui reprend le même univers graphique et dans lequel langue et musique évoquent l’univers médiéval. Sa diffusion à travers la France vient tout juste de commencer.
 
 
 
Présentation du projet sur www.febusaban.fr
 
1. Catmalou est Lucie Braud, qui a notamment écrit Ferdinand (éditions In8, 2011)
et adapté Le Dernier des Mohicans, avec le dessinateur Cromwell (Soleil, 2010).
2. ITEM : Identités, Territoires, Expressions, Mobilités, université de Pau et des Pays de l’Adour.
3. Auteure d’un rapport de stage très détaillé : https://dumas.ccsd.cnrs.fr/dumas-01417474/document

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