Éditeur aquitain

09 05 2018

Famille, je vous fouaille

Par Serge Airoldi


Famille, je vous fouaille

Photo : "Camille" de Frédéric Aranzueque-Arrieta, éditions Moires

Nous avions laissé Frédéric Aranzueque-Arrieta en 2015, une fois refermé son premier roman, Paul & Tristan. Déjà, les éditions bordelaises Moires, qu’anime avec une impressionnante conviction Virginie Paultes, s’ensauvageaient de ce singulier texte panique, préfacé par Fernando Arrabal. Il y était question de deux jumeaux, âgés de quelques heures, miraculeusement trouvés dans une poubelle où ils avaient été abandonnés à leur naissance, comme des chiots, un matin. Venait alors une vie de tumultes, de violences, d’arrachements, de sexualité brutale, déplacée. Toute une vie mauvaise où la première mère (biologique) portait une forte responsabilité, évidemment, tandis que s’avançait une seconde (adoptive) dont l’âme étroite, dépassée par les événements, coincée dans le carcan du dogme et du bénitier, achevait de consommer la double descente aux enfers.
 
Le roman s’ouvrait par un vers de Baudelaire : « …Dieu de son doigt savant/Dessine un cauchemar multiforme et sans trêve ». Déjà, ce roman était préfacé par Fernando Arrabal. Déjà, il mettait en scène deux polarités : la région bordelaise et le pays basque. Déjà, le rôle, la présence du père, était congédiés aux oubliettes. Déjà, le style était vif, cru, d'une fulgurance qui n'épargne rien ni personne, le réel comme les pires des représentations fantasmagoriques qui conduisent à la Catastrophe. Déjà, le genre panique était convoqué. Frédéric Aranzueque-Arrieta s’en est fait porte-voix en publiant deux livres (1) sur cette esthétique philosophique et artistique dont Arrabal est un totem (2). FAA signe aujourd'hui Camille. Un vrai vortex dont FA, son mentor, assure qu’il est « un roman éblouissant et machiavélique ».

 

>> Frédéric Aranzueque-Arrieta : "Écrire est un exercice périlleux, je ne le conçois pas autrement" <<

 
Cette fois encore, l’auteur se nourrit des dualités, de l’indétermination, de la manipulation (du lecteur, de l’intrigue, des personnages), de la confusion extrême des sentiments, de l’abandon, du fiasco maternel, du goût pour le chaos possible (inéluctable ?) de la vie. Celui qui hante notre prochain, à deux pas de chez nous, de façon invisible. Le drame est d’abord absent de notre champ de vision, jusqu’au moment de l’explosion. Et alors, le sang s’invite. « On ne poignarde pas avec la flamme d’une bougie …», souligne Arrabal dans ses propos préliminaires.
 
L’histoire, donc. Camille est un jeune garçon solitaire qui a pour unique ami le narrateur du livre. Il grandit dans un roncier : sévices, brimades, viol par un prêtre, humiliation, rejet, haine pour la mère. A 18 ans, il s’enfuit d’Hendaye pour aller vivre à Bordeaux, découvre le milieu de la prostitution et des transsexuels. Camille, en effet, est devenue elle. Maintenant, le drame se noue, s’avance. Camille va basculer. Le chaos ouvre sa gueule de Bête. Camille sombre. Le sang coule en abondance, rue de la Devise, à Bordeaux.
 
L’affaire n’est pas entendue. Un rebondissement perturbe l’ordonnancement du drame. Comme le dieu Pan, FAA surgit du buisson de la fiction pour « inverser le théorème immuable » qui la lie généralement à la réalité pour la transformer, la déformer, lui conférer « une autre substance plus subtile ». Et alors, les cartes sont à nouveau battues et alors, sur le gong, Aranzueque-Arrieta peut se flatter d’avoir mené sa guerre, celle du narrateur et celle de Camille, chaos battant. Chaos gagnant. Chaos perdant.
 
  1. Panique, Arrabal, Jodorowsky, Topor, L’Harmattan (sur le mouvement Panique) et Le sacré et la perversion, l’Harmattan (sur l’œuvre dramaturgique de Fernando Arrabal)
  2. Le mot trouve son origine dans le grec παν (« pan »), mot qui signifie « tout »
 
 
Camille, de Frédéric Aranzueque-Arrieta
Préface de Fernando Arrabal
Collection Lachésis, éditions Moires
316 pages, 22 euros