L'art du portrait : de l'intime au collectif

Faire un portrait, c’est prendre le temps de photographier un regard

Faire un portrait, c’est prendre le temps de photographier un regard

Mélanie Gribinski par Mélanie Gribinski

La carte blanche offerte par la médiathèque André Labarrère de Pau, de mi-janvier à début mars 2016, à la photographe portraitiste Mélanie Gribinski, est une magnifique occasion, pour le public et pour l’artiste, de revenir sur vingt années de travail à travers plusieurs séries de portraits en lien avec le monde du livre.
Une magnifique occasion aussi de se poser en face d’elle, de la regarder dans les yeux et de prendre le temps d’essayer de comprendre d’où vient ce désir de suivre depuis si longtemps quelques idées fixes.
Elle a donc pris la tasse de thé offerte et elle s’est assise, le visage éclairé par la lumière d’une journée de janvier (la place lui avait été attribuée à cette fin, mais il est clair qu’elle avait très vite remarqué cette subtile attention).
Olivier Desmettre – Je vais commencer de manière directe : alors que nous nous rencontrons pour la première fois, pourriez-vous faire, là, maintenant, mon portrait ? Comme pourrait le faire une photographe de presse par exemple ?
 
Mélanie Gribinski – Il y a de nombreuses façons de faire du portrait. Le portrait de presse,  de commande, doit être fait rapidement, il est une représentation d’une apparence, d’un visage, de quelqu’un dans un lieu… Mais cela ne me gêne pas, j’aime aussi cette contrainte.
 
O.D. – Pourtant, il me semble que ce n’est pas comme cela que vous travaillez, la plupart du temps…
 
M.G. – Non, en effet, mais cela me rappelle un exercice très intéressant, que j’ai fait au Salon du livre de Paris en mars 2015, à la demande du Centre national du livre. J’ai photographié 500 personnes ­en trois jours, au numérique, à la chaîne. Dans ce cas, pas le temps de faire connaissance, donc on se rapproche par de petits signes extérieurs, qui différencient les personnes les unes des autres. Là peut-être est l’enjeu, dans ce contexte : différencier les sujets pour qu’ils ne soient pas tous dans la même pose. Le portrait est ici pris comme élément d’une série.
Mais, en effet, ce fut à l’opposé de ma manière habituelle. Je ne procède pas du tout comme cela quand je travaille à la chambre et que je commence un projet qui me tient à cœur. Là, faire un portrait — et pour le coup c’est plus vaste, et la question devient plus vertigineuse pour moi — c’est prendre le temps. De présenter la raison pour laquelle j’ai envie de faire le portrait de quelqu’un. De faire que cette personne-là ait envie d’être photographiée dans ce projet-là, ces conditions-là. Donc de faire appel au désir de l’autre.
 
O.D. – Ma question alors devient elle aussi vertigineuse : qu’est-ce qu’un portrait pour vous ? Et, pour la compléter, pourriez-vous faire le portrait de quelqu’un sans photographier son visage ?
 
M.G. – Après une longue hésitation. Cela m’est arrivé une fois, mais c’était une contrainte, pour Écla justement, un auteur qu’il ne fallait pas reconnaître, alors nous avions fait des silhouettes. Mais pour moi ce n’était pas vraiment un portrait. Alors je vais répondre radicalement : Non. Dans mes portraits, il y a toujours un visage, et plus qu’un visage, il y a un regard.
 
O.D. – Que regardez-vous d’abord quand vous faites le portrait de quelqu’un ?
 
Melanie-Gibinski-Portrait-2M.G. – Il y a, bien sûr, un premier contact visuel, et puis la chose que je regarde ensuite, c’est la lumière.
Regarder la lumière, cela veut dire par exemple, quand j’arrive ici, je vois qu’il y a une source de lumière que je peux utiliser, en contre-jour ou comme source principale, qui crée une atmosphère et c’est elle qui va faire le portrait. Ainsi, sur un même visage, on peut avoir plusieurs portraits différents. La lumière, chaque fois, va venir dessiner d’une manière différente. Et la photographie, pour moi, c’est vraiment l’écriture de la lumière.
Souvent, à une époque, on me disait que j’arrivais à « photographier l’âme des gens »… Non, pas du tout ! En fait, le portrait est à la fois ce qui va ressortir de son visage avec la lumière et ce qu’une personne veut montrer à ce moment-là.
Je ne fais pas de portrait sans que le sujet ait conscience d’être photographié. Il y a donc une représentation, voulue, partagée — comment je la vois, mais aussi comment elle se montre. Cette relation duelle, le temps passé en compagnie, le cérémonial et la mise en scène, tout cela est important. Et si je devais dire ce qu’est un « bon portrait », ce serait celui dans lequel je retrouve l’émotion ou la tension vécue à ce moment-là.
 
O.D. – Les yeux sont très présents dans vos portraits.
 
M.G. – C’est plus un regard que les yeux. La frontalité est une chose importante pour moi — le sujet se pose face à moi et à l’appareil photo, il n’y a aucune fuite possible. Dans le portrait à la chambre, le sujet me voit au moment où je déclenche. Il y a alors une tension assez forte, que je peux décider d’augmenter en regardant fixement la personne ou pas, la laissant tranquille… Cela dépend. On ne soutient pas un regard dans la vraie vie sans que cela ait des conséquences — cela peut être embarrassant, agressif, séducteur… Quand je choisis de faire le portrait de quelqu’un, j’apprécie, regardant la photo, de regarder son regard aussi longtemps que je le veux, de manière frontale. Le portrait, pour moi, c’est cela : photographier un regard, plus qu’un visage, ses formes, etc. Et c’est la lumière qui vient faire exister un regard.
 
O.D. – Votre travail avec le portrait a commencé avec des psychanalystes, ensuite il y a eu des écrivains, des éditeurs, des musiciens et des photographes… Portrait, étymologiquement, vient de pour et de tirer. Que voulez-vous tirer de ces sujets-là ? Qu’est-ce qui motive depuis si longtemps votre désir de photographier des artistes et des intellectuels ?
 
M.G. – Après plus de vingt ans, la raison je peux la dire, maintenant que je la perçois un peu mieux et que je peux avoir une théorie de ma pratique, même si cela se résume difficilement en une phrase : je vais chercher à comprendre ce qui m’anime aussi, c’est-à-dire comment ça se passe, chez l’autre, la création, cette nécessité-là, ces choix, ce qui les anime. Une question avec, pour moi également, de multiples réponses.
Paroles d’éditeurs, par exemple, est un projet né de cette envie d’interroger des convictions et des engagements. Comprendre ce qui se passe dans l’intime motivation de quelqu’un. Pareil dans le travail que j’ai fait au marché des Capucins, à Bordeaux, avec aussi ce plaisir d’être dans les coulisses, derrière le rideau, pour découvrir ce qu’on ne voit pas immédiatement. Et là, pour la première fois, j’ai compris aussi que je cherchais quelque chose du côté du double, la face cachée et la face visible.
Mais la photographie ne suffit jamais, et j’en ai eu conscience dès le départ, puisque j’ai tout de suite demandé aux psychanalystes d’écrire quelques lignes en rapport avec leur propre image. Le portrait, ce n’est pas seulement la photographie, mais aussi ce que le sujet pourra (en) dire ; une manière de se réapproprier son image, de ne pas seulement subir, mais de se réengager dans son propre portrait. 
 
O.D. – D’où ce désir d’aller au-delà du seul cliché photographique, en intégrant aussi, dans vos portraits, des éléments sonores…
 
M.G. – Il s’agit, chaque fois que possible, de raconter une histoire. Mes projets naissent toujours d’une rencontre qui vient déclencher une curiosité. J’aime faire parler les gens, ce moment très agréable où je les écoute me raconter une histoire, justement. J’ai eu conscience de cette nécessité assez récemment. Et cette rétrospective organisée à Pau, une première pour moi, tombait très bien car elle m’a permis de poser ce que j’avais fait en photo. Et, depuis six mois, je fais du portrait en… vidéo. Une manière, encore et toujours de raconter l’histoire de quelqu’un. C’est aussi pourquoi l’autoportrait ne m’intéresse pas. Ce sont les autres qui m’intéressent, et ce que je peux y comprendre de mon propre fonctionnement. 
 
O.D. – Justement, que vous a appris, sur vous et votre travail, cette exposition, tant sa préparation que  sa médiatisation ?
 
M.G. – J’ai pris conscience d’une cohérence, moi qui avance, qui fonce plutôt, souvent pour ne pas prendre le temps d’avoir un discours sur ce que je fais. Parce que j’aime faire avant tout, être dans l’action.
Pourtant, des psychanalystes aux commerçants du marché des Capucins, que ce soit à la chambre, en noir et blanc, ou au numérique, en couleur  — et c’est paradoxal avec ce je viens de dire — il y a un lien, en rapport avec une pensée, et l’écriture, et le livre. Une recherche, un sens aussi, alors que j’ai plutôt l’impression de m’éparpiller.
Et finalement non, quelque chose me tient, qu’un jour peut-être j’arriverai à mieux comprendre encore…
Et puis j’ai appris aussi, en le montrant, que mon travail intéressait ! Car je n’ai pas tellement cette démarche de l’exposition, qui n’est pas forcément pour moi la partie la plus intéressante et souvent répond plutôt à une demande, comme ce fut le cas ici.
 
O.D. – Qu’est-ce qui, selon vous, signe la manière de Mélanie Gribinski, photographe et portraitiste ?
 
M.G. – Peut-être… le temps d’arrêt. Ce temps où je pose mon regard et où l’autre pose son regard. Peut-être est-ce cette façon de faire du portrait à laquelle je tiens. Ce moment où on se regarde. Ce temps qui est pris, propre a priori à la photo, telle qu’elle était à l’origine, et que l’on ressent, que l’on perçoit, à l’arrêt, dans mes photos. Peut-être, alors, celui qui regarde la photo pourra-t-il, lui aussi, s’arrêter un temps. Après je ne sais pas ce que cela peut provoquer, quelles conséquences cela peut avoir pour soi-même !
La différence alors, pour en revenir à la toute première question, avec la photographie de presse, sa rapidité et sa grande diffusion, elle est dans ce rapport que j’ai avec quelqu’un que je viens photographier, dans le regard que je pose sur cette personne et dans ce rapport à deux.

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Photo : Mélanie Grinbinski

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