Films

17 01 2018

Faire la parole

Propos recueillis par Olivier Daunizeau


Faire la parole

DR

Présenté à Bordeaux et à Bayonne en janvier, Faire la parole est le premier documentaire d'Eugène Green. Le réalisateur explique avoir quitté la fiction, quinze ans après le début de sa carrière, pour mieux rendre compte de "cette réalité basque" qui l'habite.


L’action du film se déroule en Nouvelle-Aquitaine. Pourtant, le sentiment de dépaysement est très présent…
 
Ce sentiment de dépaysement vient du fait qu’on est au Pays basque. Bien que, administrativement, trois des provinces de ce pays sont sur le territoire français, en région Nouvelle-Aquitaine, Euskal Herria, c’est véritablement un pays, dans le sens où les Basques sont un peuple et ont une identité très forte. Ils ont leur propre langue, leur propre culture, qui passe par la musique et aussi par d’autres choses que je montre dans le film. Effectivement, selon le dogme jacobin, tous les citoyens de la Saintissime République, classique, laïque et parisienne, sont les mêmes sur tout le territoire. Mais dans la réalité, ce n’est pas le cas ! Cela peut surprendre, ou même choquer, de voir des personnes qui sont des citoyens français mais qui parlent une langue qui n’est pas le français et ont une culture qui est très spécifique. En plus, le quatrième jeune du groupe n’est pas un citoyen français. Il est Espagnol, mais il fait partie du même peuple que les trois autres. Tous les membres de ce peuple ont une double culture. Ce sont des Basques et c’est cette identité qui prime.

En m’intéressant à la culture basque, je me suis forcément dépaysé par rapport à une identité française. Le français est devenu ma langue, mon travail et ma pensée passent par la langue française, mais je suis très sensible à d’autres cultures. Et il y a quelque chose en particulier dans la culture basque qui me touche très profondément.
 

 

Ce « quelque chose » de l’imaginaire basque s’imprime dans l’image du film. Quels choix avez-vous opérés avec le directeur de la photographie ?
 
Je cherche toujours, quel que soit le sujet, à capter une réalité qui est cachée sous l’apparence des choses. Au Pays basque, je ressens une forme de présence spirituelle. Ce qui est particulier avec ce film, c’est que c’est un documentaire alors que j’avais réalisé jusque-là uniquement des films de fiction. Quand il s’agissait de tourner un cadre fixe, Raphael O’Byrne, le directeur de la photographie avec qui je travaille depuis mon premier film, composait ce que j’imaginais. Mais quand il s’agissait de suivre un mouvement ou une conversation entre plusieurs personnes autour d’une table, il fallait changer de cadre au cours du plan. Je lui faisais confiance. Sa sensibilité a fait que, même sans comprendre ce qui se disait en basque, il arrivait au bon moment sur la personne qu’il fallait filmer. Au montage, j’avais le matériel qu’il me fallait pour construire une suite d’images qui correspondait à mon esthétique et à ce que je recherchais en faisant ce film. Il y a donc la même recherche d’harmonie dans l’image que dans mes films de fiction. Cette harmonie dépend du rapport aux personnes filmées et du rapport aux paysages basques.
 
 
Finalement, pourquoi avez-vous choisi de réaliser un documentaire et pas une fiction ?
 
Je crois beaucoup à la fiction, qui aujourd’hui souffre presque d’une condamnation morale : quand on veut faire un grand compliment à un film, on dit que c’est entre le documentaire et la fiction, ou que c’est presque du documentaire. En effet, on vit dans un monde qui se veut tellement rationaliste et matérialiste que la fiction, qui est en principe ce qui n’est pas vrai, est répréhensible moralement. Je crois au contraire que la fiction est un des meilleurs moyens d’exprimer la vérité. D’ailleurs, mon prochain projet est un film de fiction en basque. Parce que depuis quinze ans, je suis habité par cette réalité basque, je voulais alors essayer de la capter directement, sans passer par la fiction. C’est aussi parce que j’aime faire des choses nouvelles que j’avais envie de réaliser un documentaire. Comme j’ai eu la chance d’être soutenu dès l’écriture par le Centre National du Cinéma et, pour la production, par la Région Nouvelle-Aquitaine et le Département des Pyrénées-Atlantiques, j’ai pu réaliser ce projet.

 

"D’ailleurs, mon prochain projet est un film de fiction en basque."


 
Comment avez-vous rencontré les personnes puis construit avec elles les personnages du film ?
 
Je connaissais déjà les adultes, les musiciens et la jeune journaliste étant des amis. Mais je voulais centrer le film sur des jeunes qui vont atteindre l’âge adulte et je n’en connaissais pas. J’en ai parlé avec Laurence Larre – la monteuse du film, qui est bascophone – et elle m’a mis en lien avec les jeunes d’un mouvement qui revendique le fait de pouvoir passer les épreuves du bac en basque, dès lors qu’elles ont été enseignées en basque. Les ikastolak sont des établissements sous contrat avec l’État, où l’histoire-géographie et les mathématiques sont enseignées en basque, alors qu’au baccalauréat, les épreuves sont en français. Ce qui est aberrant. En regardant des vidéos faites par ce mouvement, j’ai vu un jeune homme qui m’a rappelé quelque chose des acteurs que je choisis, une intériorité que je peux rendre apparente. J’ai donc rencontré Ortzi, qui est arrivé avec son meilleur ami, Aitor. Lui aussi très intéressant. Je les ai donc engagés tous les deux. Puis ils m’ont présenté Ana, une amie d’enfance. Ugaitz, lui, vient du Pays basque sud. Je l’ai rencontré par un autre réseau. J’ai donc trouvé les quatre jeunes un an avant le tournage et j’ai fait avec eux comme avec les acteurs avec qui je travaille pour la première fois : nous avons établi un rapport de confiance, presque d’amitié. J’ai parlé avec eux de sujets qui leur tenaient à cœur. Au moment du tournage, nous avions tous déjà de très bons rapports.
 
 
Dans vos films, vous cherchez à « capter l’essence des êtres et des réalités ». J’irai même jusqu’à dire, ici, que vous cherchez des fantômes dans le pays que vous filmez…
 
Il n’y a tout de même pas d’ectoplasmes qui passent dans le film ! Mais en effet, je crois aux fantômes et je cherche toujours à filmer, disons, une énergie présente. Et au Pays basque, sans qu’on cherche un fantôme particulier, on en trouve plein : il y a une très forte présence du passé. Dans un de mes romans qui s’y déroule, L’inconstance des démons, il y a une sorte de résurgence de personnages qui ont participé aux grands procès en sorcellerie du XVIIe siècle. L’action se passe aujourd’hui, mais aboutit à un phénomène de possession. Au Pays basque, ces présences sont là, bien sûr. Et il y a la présence d’un passé beaucoup plus récent, celui de la Guerre civile, qui est évoqué au début du film par Joseba Sarrionandia. À l’époque du tournage, il était encore dans la clandestinité et ne voulait pas être filmé. C’est un personnage fascinant qui porte toute l’histoire du pays Basque sur ses épaules. Seule sa voix existe dans le film, ce qui lui donne une présence presque fantomatique.
 


"La musique traditionnelle basque est devenue quelque chose de très important pour moi, elle me touche autant que le Fado portugais."


 
La musique est également présente dans tout votre travail. Celle que l’on entend dans Faire la parole est parfois déconcertante pour une oreille républicaine !
 
Il y a une quinzaine d’années, j’avais un projet de film qui évoquait toute l’histoire récente du Pays basque. J’avais écrit les paroles d’une chanson et j’avais alors rencontré Joël Merah pour écrire la musique. C’est par lui que j’ai rencontré la musique basque, puis par Thierry Biscary du groupe Kalakan. La musique traditionnelle basque est devenue quelque chose de très important pour moi, elle me touche autant que le Fado portugais. Ces deux musiques utilisent la gamme occidentale mais les chanteurs basques peuvent faire des ornements en utilisant des quarts de ton, ce qui donne à la mélodie une couleur orientale. Dans le film, la femme qui chante dans la grotte est une des plus grandes chanteuses basques. Elle fait ce type d’ornements de façon magnifique. On entend aussi des mélodies inhabituelles dans les improvisations chantées, les bertso, auxquelles se livrent les personnages du film.
 
 
Le film montre un équilibre entre le féminin et le masculin qui semble spécifique à la culture basque…
 
Avant l’arrivée des Romains, la culture basque était matriarcale. Il en reste une forte empreinte, ce qui a pu étonner et même choquer des voyageurs étrangers à ce pays dans les siècles passés. Il faut savoir que la grande déesse basque d’avant le christianisme est une figure féminine, que la langue basque n’a pas de genre grammatical, que le soleil et la lune sont considérés comme des filles de la déesse Mari et que, dans la culture traditionnelle, c’est l’enfant aîné qui hérite de la maison. Que ce soit une fille ou un garçon. Et il faut se rappeler que la majorité des hommes de ce peuple étaient des marins ou des éleveurs, qui partaient loin, en mer ou dans les estives, avec leurs troupeaux. Les femmes dirigeaient alors les maisons avec une grande indépendance et pratiquaient des rites agraires ou maritimes. Il n’en fallait pas plus pour que les inquisiteurs les prennent pour des sorcières.
 
 
Alors, dans le titre du film, Faire la parole, la parole – contrairement au verbe d’origine divine et masculine chez les Chrétiens – est quelque chose de féminin ?
 
J’ai étudié, sans pouvoir la maîtriser, la langue basque. C’est une toute autre vision du monde qui passe à travers elle. Une des choses qui m’ont frappé, c’est qu’au lieu de dire « parler », on utilise une expression qui veut dire littéralement « faire parole » ou « faire la parole ». Or c’est la naissance de la parole qui crée l’humanité. Et j’ai été émerveillé de constater que, dans le langage basque courant, on dit encore « faire parole » et non pas simplement « parler ». Le titre du film était là, d’une manière évidente.

 

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  • Synopsis
    Mondialisation qui uniformise, tourisme qui folklorise, États français et espagnol qui oppriment, que reste-t-il de la culture basque ? Le temps d’un été, quatre jeunes traversent le pays à la rencontre de celles et ceux qui résistent et s’expriment à travers leur art. Entre quête identitaire et voyage spirituel, ces adolescents découvrent la force de la langue la plus ancienne d’Europe occidentale, affirmation particulière d’un ter ritoire et d’une histoire. Le premier documentaire d’Eugène Green, sublimement cadré par son opérateur de toujours, Raphael O’Byrne.