Éditeur néo-aquitain

10 10 2018

Et si Apollinaire avait bel et bien volé la Joconde ?

Par André Paillaugue


Et si Apollinaire avait bel et bien volé la Joconde ?

Photo : "Apo", Franck Balandier / Le Castor astral

2018 aura été l’année du centenaire de la mort d’Apollinaire, et celle de la réouverture après rénovation de la prison de la Santé. En signant Apo, Franck Balandier a voulu commémorer à sa manière les deux événements.

 
Et si Guillaume Apollinaire avait bel et bien volé la Joconde ? C’est ce qu’a imaginé Franck Balandier. Il illustre ainsi un genre romanesque issu du raisonnement contrefactuel tel que l’étude en a émergé ces dernières années, notamment au service de la recherche en histoire ou de la théorie littéraire*. En 1911, le vol de la Joconde fait grand bruit. Pour la vérité historique, un aventurier hors du commun, Géry Pieret, a été un temps le secrétaire d’Apollinaire. Il a dérobé à deux reprises des statuettes « ibériques » au Louvre. Par l’entremise du poète, Picasso a fait l’acquisition du produit du premier vol… Bientôt, les trois statuettes furent restituées via la rédaction d’un journal et Géry offrit de rendre la Joconde contre rançon avant de disparaître aux États-Unis. Apollinaire, soupçonné, séjourna cinq jours à la Santé puis fut mis hors de cause. Il s’avéra deux ans après qu’un ouvrier travaillant au musée, Vincenzo Perugia, avait subtilisé le tableau et confié son butin à un antiquaire italien.
 
En un épisode très rocambolesque, Franck Balandier campe Guillaume et Géry s’introduisant nuitamment dans le prestigieux musée et s’y emparant du portrait de Mona Lisa à la barbe des gardiens, peut-être pour la pure beauté du geste. L’évocation de la nuit au Louvre et du déroulement de l’enquête regorge d’allusions assez vertes et humoristiques à l’esprit de grivoiserie et de gaudriole inhérent aux mœurs de la Belle Époque. Y sont brossés les profils des gardiens du musée, de la concierge de l’immeuble d’Auteuil où résidait Apollinaire, d’un voisin et ami de celui-ci, forain retraité au passé épique et trouble qui a été l’hôte de sauteries au son d’un gramophone organisées par le poète. Le passage des deux policiers enquêteurs à Auteuil se termine en apothéose par un match de catch des plus animés, auquel ils assistent en compagnie de l’ancien forain. Quant au diagnostic clinique sur l’éveil sexuel compromis du jeune juge d’instruction, dont le vol est la première affaire sérieuse, il vaut son pesant d’ironie freudienne débridée.
 
 

"L’évocation de la nuit au Louvre et du déroulement de l’enquête regorge d’allusions assez vertes et humoristiques à l’esprit de grivoiserie et de gaudriole inhérent aux mœurs de la Belle Époque."

 
 
Trois autres moments nous transportent plus loin dans le temps. D’un ton plus grave et non dénué de mélancolie, un premier volet s’attache avec beaucoup de précision aux conditions du séjour d’Apollinaire à la Santé et à ses états d’âme d’alors. Et pour cause : non seulement il existe un célèbre et émouvant poème écrit sur place, À la Santé, mais Franck Balandier a publié un essai à partir de documents d’archives, Les Prisons d’Apollinaire, aux Éditions de l’Harmattan en 2001. Le volet suivant évoque les derniers jours du poète aux prises avec la grippe espagnole, à peine guéri d’un éclat d’obus reçu à la tête vers la fin de la Grande guerre. La joie de vivre n’est plus au rendez-vous, le portrait sensible d’Apollinaire prend le pas, sur fond d’une dernière intrigue amoureuse, improbable, avec une aventurière se prénommant Mona, puis d’une ultime visite de Géry à Guillaume sur son lit de mort.
 
Un chapitre intitulé « Puzzle », situé en 2015, conte ensuite le pèlerinage à la prison de la Santé, désaffectée, d’une jeune chercheuse en littérature du début du XX ème siècle. C’est l’occasion pour le romancier de s’attarder sur la charge de sens symbolique du lieu en termes d’ordre carcéral et pénitentiaire. Son personnage y fera une étonnante découverte. En épilogue, grâce à son ami Vincent, la chercheuse tente un retour dans l’ancienne cellule du poète. Mais une rencontre fatidique avec une sorte d’ange du Mal l’en empêchera. La couverture du livre ornée d’un délicat œilleton, conçue par Chloé Poizat et Florence Boudet, relève elle aussi du chef-d’œuvre d’éllipse poétique.
 
* Quentin Deluermoz et Pierre Singaravélou, Pour une histoire des mondes possibles, Éditions du Seuil, 2016, et Françoise Lavocat, La théorie littéraire des mondes possibles, CNRS Éditions, 2010 : http://www.vox-poetica.org/entretiens/intLavocat2013.html

 
Apo, Franck Balandier
Éditions Le Castor Astra
l
184 pages, 14,7 x 20,9 cm
Août 2018
ISBN : 979-10-278-0164-0