Création contemporaine et espaces de transmission

Essaime encore

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Photo : Sébastien Lasserre

Propos recueillis par Nathan Reneaud


Arrivé à Gindou Cinéma en 2001, Sébastien Lasserre est aujourd'hui le co-directeur d'une manifestation attractive, éclectique, sensible à la portée politique des films et très importante sur le plan de l'éducation à l'image. S'il y a une possibilité de renouveler les représentations, c'est d'abord de la jeune génération qu'elle viendra. Depuis 2005, Sébastien Lasserre coordonne les deux dispositifs d'accompagnement à l'écriture mis en place par le festival, Le goût des autres et La Ruche. 

 
Gindou Cinéma va aujourd'hui sur sa 34e édition. Quels sont les objectifs poursuivis par le festival en matière de programmation ?
 
Notre sélection s'articule autour de trois grands axes. L'invité(e) d'honneur donne une couleur forte à chaque édition. Ensuite, il y a la section « Vagabondages » qui est non compétitive, très internationale, avec des films qui nous semblent proposer un regard politique et social intéressant. Enfin, il y a la partie consacrée au patrimoine, qui marche très bien auprès des festivaliers. Cela leur permet de revoir des films mais aussi, grâce aux Archives Françaises du Film, de découvrir des raretés. S'il n'y avait pas ce volet patrimonial stimulant, le public ressentirait un vide dans notre programmation, c'est certain. De manière générale, le festival est aussi une plateforme. C'est une interaction entre un ancrage dans le temps, un enjeu de territoire et un désir de se nourrir de ce qui se fait ailleurs.
 
 
Parallèlement à la manifestation, vous avez mis en place des dispositifs d'accompagnement à l'écriture qui se pérennisent, comme Le goût des autres et La Ruche. Pouvez-vous revenir sur leur genèse ?
 
Après une dizaine d'éditions, Gindou Cinéma s'est impliqué dans l'éducation à l'image par le biais des dispositifs nationaux, puis en lançant « Le goût des autres ». Cette action se déroule selon un axe principal fort : le travail sur les représentations, la lutte contre le racisme, la possibilité de faire société ensemble. Grâce au soutien de la politique de la ville et la DILCRAH (Délégation Interministérielle à la Lutte Contre le Racisme, l'Antisémitisme et la Haine anti-LGBT, ndlr), l'action a pu s'étendre aux deux grandes régions Occitanie et Nouvelle-Aquitaine. Assez spontanément et assez logiquement, les adolescents veulent empoigner la caméra, être dans le concret de la fabrication d'un film. Avant cela, il faut prendre le temps de la réflexion, de l'écriture. C'est un processus qui court sur plusieurs mois, de février à mai.
 
Cette durée, nous l'avons aussi avec la Ruche qui s'adresse aux 18-35 ans, en priorité aux personnes les plus tenues à l'écart des circuits de formations classiques et qui ont un désir fort de créer. Il ne s'agit donc pas de passer huit jours avec eux et, une fois ce temps écoulé, de leur dire : « Bon, vous en êtes là. Continuez tout seul ! ». C'est pour cette raison qu'il y a trois temps de résidence, tous adossés à des festivals : dix jours à Gindou, six jours au fifib (Festival international du film indépendant de Bordeaux), six jours à Villeurbanne. Ces séjours permettent d'établir des connexions avec le milieu professionnel. Ce programme exige un véritable investissement.
 

« On pourrait écrire « autodidacte » mais où cela commence et où cela s'arrête ? »

 
La sélection des candidats de la Ruche a-t-elle évolué au fil des éditions ? Comment adapter les critères de l’appel à projets à un public qui lui-même n’est pas intangible ?
 
Chaque année, il est difficile d'avoir huit auteurs qui sont de purs électrons libres, qui n'ont pas fait d'études, qui auraient tout appris tous seuls. Au départ, nous avions une vingtaine de candidatures. En 2017, nous en avons reçu une soixantaine. J'imagine que ça pourrait être davantage, avec les étudiants qui postulent chaque année mais que l'on refuse parce qu'ils ne répondent pas aux critères de départ de La Ruche. Cela témoigne de la reconnaissance du dispositif.
 
La formulation de l'appel à projets au niveau de la désignation des publics est compliquée. On pourrait écrire « autodidacte » mais où cela commence et où cela s'arrête ? On dit « pas de formation dans le cinéma », mais on ne peut non plus les former nous, de but en blanc. Il y a de plus en plus de personnes qui se présentent alors qu'elles sont étudiant(e)s à la fac ou aux Beaux-Arts. Si je m'en tiens aux critères de départ, celui qui aurait orienté son projet personnel et professionnel autour du cinéma ne peut pas postuler.
 
 
Le succès du court métrage Maman(s) de Maïmouna Doucouré a-t-il justement eu un impact sur le fonctionnement et la visibilité du dispositif ?
 
On a enrichi le programme, on l'a fait évoluer mais la méthode reste la même, avec la même chronologie liée aux festivals. On reste dans le tutorat individualisé, où chaque porteur de projet est pris en compte. Ce qui est certain, c'est que le phénomène médiatique autour de Maman(s) a renforcé la confiance dans le dispositif, du côté du milieu professionnel, du CNC, des producteurs de courts métrages et aussi du vivier d'apprenti-cinéastes, auteurs, qui cherchent à développer leur projet. Ils associent Maman(s) à la Ruche et inversement. Jamais à Gindou on n'aurait pu imaginer un tel succès. Maïmouna, elle, nous avait marqués par sa détermination, sa foi. Elle a retiré le maximum de la Ruche et elle a bien fait. Et Maman(s) a crédité notre action, c'est évident.
 

« Comment toucher des profils plus éloignés encore des cursus classiques ? »

 
 
Quel type de collaboration avez-vous établi avec les écoles de cinéma ?
 
Il y a la Cinéfabrique de Lyon qui est en lien avec la dernière des trois étapes de la Ruche. L'année dernière, nous avons pu participer à un atelier autour de la direction d'acteur animé par Sacha Wolff (réalisateur de Mercenaire, ndlr). J'aimerais travailler avec cette école de manière plus approfondie. C'est un projet fantastique, avec une équipe pédagogique sensationnelle. Nous sommes clairement dans un esprit commun. Depuis 2015, il y a également La fémis qui a mis en place le dispositif de la Résidence. Elle forme quatre personnes à temps plein sur onze mois. Nous ne travaillons pas directement avec eux mais les profils sont similaires à ceux de la Ruche.
 
Quel bilan faites-vous aujourd'hui après cinq éditions de la Ruche ?
 
Les auteurs sont enchantés par cette expérience. De leur côté, les réalisateurs et producteurs associés au projet me confirment la valeur du travail effectué. Ils ne réitéreraient pas la collaboration s'ils trouvaient que la Ruche n'a aucun intérêt. Aujourd'hui, je me pose néanmoins la question de l'élargissement des publics. Comment toucher des profils plus éloignés encore des cursus classiques ? Comment accueillir des amateurs qui n'ont pas fait d'études supérieures, qui ont un rapport difficile à l'écrit et qui pourtant fabriquent des images, en autoproduction ? Il faudrait inventer un dispositif en amont de la Ruche, et qui offrirait les prérequis pour se lancer dans l'écriture d'un projet.
 

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