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29 06 2017

Entre passion et impatience, 25 ans d’édition

Propos recueillis par Catherine Lefort


Entre passion et impatience, 25 ans d’édition

Françoise Valéry et Franck Pruja - Photo : Pierre Hild

Fondateurs des éditions de L’Attente, Françoise Valéry et Franck Pruja  retracent le chemin parcouru – depuis la micro-édition artisanale des débuts jusqu’à aujourd’hui. La maison d’édition est reconnue pour sa ligne éditoriale singulière et ambitieuse. C’est l’âge de la maturité et aussi le temps des nouveaux projets.

Catherine Lefort – Lorsque vous avez créé L’Attente en 1992, vous publiez alors des livres que l’on pourrait qualifier « d’artisanaux », « faits main » à très petit tirage. Quels ont été les éléments fondateurs de l’Attente, les rencontres qui ont forgé son catalogue ?
 
Franck Pruja –  Très tôt, nous avons été attirés par la littérature américaine. Françoise dans son adolescence était déjà sensibilisée à cette littérature, son père lisait beaucoup de polars américains dans la langue originale, Chandler, Hammett…
Mais le passeur de la poésie américaine a été indéniablement Emmanuel Hocquard : le travail qu’il a réalisé depuis le début des années 80 avec la Fondation Royaumont, puis avec la création d’Un Bureau sur l’Atlantique, sans oublier Juliette Valéry qui a créé la collection « Format américain »1.
Françoise a été en résidence à Royaumont, c’est par sa collaboration avec l’artiste & auteur écossaise Tracy Mackenna en 1994 qu’elle a commencé à traduire. De mon côté j’ai collectionné et lu les publications de la grande période des séminaires de traduction collective2. Il y a en eu une série publiée par Royaumont, puis par Créaphis. C’est dans ce contexte que j’ai découvert l’écriture des Waldrop – Rosmarie et Keith – de Jacques Roubaud, Marie Borel, Pierre Alferi, Olivier Cadiot et tant d’autres…
 
Françoise Valéry – Mais ce qui nous a vraiment lancé dans l’édition, ce sont les ateliers d’écriture d’Emmanuel Hocquard à l’école des Beaux-Arts de Bordeaux, suivis d’un long séjour à New York parmi les auteurs et éditeurs de poésie les plus actifs du moment. Cette rencontre avec Emmanuel, la découverte de ses éditions Orange Export Ltd et de Burning Deck3, la possibilité de faire des livres chez soi… Pour nous ç’a été le déclic.
 
F.P. –  On a commencé par publier un livre chacun en 1992, moi à partir d’écrits réalisés en atelier, Françoise une partition vocale à partir de la transcription qu’elle a faite de l’enregistrement d’une rencontre internationale sur la traduction4 : 22 exemplaires pour Françoise…
 
F.V. – Et 83 exemplaires pour Franck !
 
F.P. –  Puis on a commencé à publier des auteurs : le premier a été André Paillaugue qui nous a livré deux nouvelles surréalistes – tapées à la machine à traitement de texte à l’époque –, qu’il signera sous le pseudo de Ludo Guapulali : La Machexfapapa, et Le Jardin des Tirages au sort.
Une autre étape a été amorcée alors que Françoise était la programmatrice de la galerie du Triangle, rue des Étables à Bordeaux.
 
F. V. – En effet après mon diplôme des Beaux-Arts, j’ai travaillé pendant deux ans à la galerie : je suis partie une première fois à Londres et l’année suivante à Glasgow, fouiner dans les écoles d’art au moment des diplômes à la recherche de jeunes artistes que j’invitais pour produire et exposer des pièces à Bordeaux. Parmi eux, il y en avait qui écrivaient.
Un beau travail a été mené avec Tracy Mackenna : à Royaumont d’abord, le temps de la résidence en 1994 elle écrivait, je traduisais, et on a improvisé une petite maison d’édition : Tymack & Fravy, la contraction de nos deux noms. Comme il y avait de quoi imprimer on a sorti les deux livres Reasonable Crimes et Raisonnables Crimes, qui parlent notamment d’urbanisme. Puis je l’ai invitée au Triangle. Tracy a une écriture poétique à la fois elliptique et politique. Pour son exposition à la galerie nous avons publié Je suis hors contrôle en cinquante exemplaires, et réalisé une dizaine d’affiches de texte qu’on allait placarder dans les rues de Bordeaux la nuit. Elle composait les textes, le jour depuis son poste d’observation, je traduisais, mettais en page et hop… Une notion d’immédiateté.
 
F.P. –  Cette étape est importante car elle marque nos liens avec les artistes qui ont une pratique d’écriture, jusqu’aux créations plastiques intégrées au design de couverture des livres, tout cela est caractéristique de notre catalogue.
Les premiers temps nous travaillions de façon très artisanale : tirages confidentiels, à la demande, impression sérigraphique,  façonnage à la main… Les dos « carré-collé » reliés maison sur la table de la cuisine avec serre-joints, couteau à dents pour grecquer et colle adaptée…
En 1997 il y a eu le lancement de la collection Week-End, par laquelle je souhaitais connecter la poésie visuelle, la poésie conceptuelle ou à contraintes, la poésie narrative et des œuvres d’artistes plasticiens ou de musiciens.
Le principe de cette collection était à la fois spontané et dynamique : le texte devait être écrit pendant le week-end, la maquette travaillée en suivant et l’impression réalisée dans la semaine… Le résultat était un cahier de 16 à 48 pages que l’auteur recevait dans les quinze jours.
 
F.V. – Nous avions un système d’abonnement avec cette collection et celui qui y avait publié un texte recevait d’office les livres suivants : des auteurs comme Fred Léal, Frédéric Forte, Christophe Manon, Lucien Suel, Nathalie Quintane, Caroline Dubois, Michelle Grangaud, ont constitué la première constellation des éditions de l’Attente.
Cette collection s’est arrêtée au bout de 5 ans et une cinquantaine de parutions.
 
F.P. – Un pas de plus a été franchi lorsqu’en 1998, nous déclarons une association car en plus de l’édition de livres, nous faisions des prestations artistiques autour de la gastronomie : Photodîners et Buffets Alphabétiques, des événements scénarisés le temps d’un dîner pour 1 à 90 convives, qui donnaient lieu à une édition dont la forme variait à chaque fois. Voilà pourquoi l’association se dénomme aussi « Cuisines de l’immédiat ».
 
En 2001 nous avons commencé à publier des livres plus importants, d’environ 100 pages. Discographie et Banzuke de Frédéric Forte sont parus en même temps. Fred Léal est ensuite arrivé avec ses micro-récits où le texte s’éclate dans la page et où il donne à lire le hors-champ. Le catalogue avec isbn débute avec eux, il compte aujourd’hui plus de 160 titres.
 
25ans-Attente-SerigraphieF.V. – La micro-édition mêlant technique numérique et sérigraphie a perduré jusqu’en 2011, puis il y a eu ce moment charnière où l’atelier de sérigraphie a disparu : il nous a donc fallu faire autrement, repenser notre travail pour passer petit à petit à l’offset. Une aide de la DRAC pour nous équiper en matériel et logiciels informatiques, et l’aide au programme éditorial de la Région Aquitaine en 2010 nous ont bien soutenus dans cette transition.
 
Notre façon de gérer le travail éditorial a complètement changé à partir de ce moment. Fini le temps où nous pouvions sortir un livre en quelques jours… Désormais le programme s’envisage une année à l’avance.
 
F.P. – C’est quand les éditions sont passées au tout offset que les livres ont adopté la forme qu’ils ont aujourd’hui, avec des chartes graphiques pour les couvertures par collections et formats conçues par Jean-Marie Girard.
 
Votre ligne éditoriale est très ouverte. Comment diriez-vous qu’elle a évolué ?
F.P. – L’Attente a longtemps été identifiée comme éditeur de poésie, notamment de formes courtes. Il est vrai que lorsque l’on passe à des textes plus conséquents, la nature des textes évolue et fait varier le catalogue. Jusqu’à aujourd’hui où nous créons une nouvelle collection orientée plutôt récits et nouvelles.
 
F.V. – Et parce que nos goûts se transforment aussi. Nous découvrons de nouveaux auteurs… Des domaines liés aux sciences, au cinéma, à la politique, entrent dans l’écriture de nombreux auteurs aujourd’hui, c’est ce qui nous intéresse vraiment, cette traversée dans les champs de recherche, les genres.
Et aussi l’écriture sur le fait d’écrire : je pense à Guy Bennett, et à d’autres aussi, mais c’est particulièrement évident chez Bennett, ses livres sont des sortes de tautologies.
Beaucoup de nos auteurs travaillent sur le langage : la syntaxe, la grammaire ; Emmanuel Hocquard nous enseignait cela il y a 25 ans. C’est toujours présent, mais nous intégrons des formes plus narratives qui pourraient ressembler à des romans, sauf que lorsque l’on plonge dans le texte, à un moment, il va y avoir une liste, un bout de poème, quelque chose qui va créer une interférence et venir perturber la narration.
La difficulté dans ce cas de figure est que le livre n’est pas caractéristique d’un seul domaine… Parfois cela peut ressembler à du théâtre ou à un récit, mais cela reste de la poésie. Nous avons eu parfois des refus d’aide du CNL pour l’aspect hybride de certains textes, ça fait partie des risques qu’on accepte de prendre.
 
Vos 25 ans donnent lieu à de nombreuses rencontres …
F.P. – Elles ont commencé mi-janvier à Sète, à la librairie L’Échappée belle, où Juliette Mézenc5 a fait une lecture de son deuxième livre publié chez nous : Laissez-passer. Juliette a aussi créé avec l’artiste sculpteur et programmeur Stéphane Gantelet une performance alliant live et numérique6 autour d’un texte qu’elle a écrit : Le Journal du brise-lame. Nous avons proposé cette performance à des festivals, dans divers lieux à Paris, à la Maison de la poésie de Nantes notamment, dans le cadre de la programmation des 25 ans.
Des rencontres ont aussi été programmées à l’Escale du livre à Bordeaux ce printemps avec Juliette Mézenc, et Jérôme Lafargue dont nous venons de publier un livre dans la collection Philox : Au centuple. L’auteur s’est donné pour contrainte d’écrire cent textes constitué de cent mots chacun, écrits en cent jours… C’est souvent comique, touchant, parfois surréaliste, et ça parcourt tous les genres que l’on peut rencontrer dans la littérature.
F.V. – Ce sont des sortes de micro-contes qui alternent des anecdotes scientifiques, des dialogues, des rêveries…

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Avec de nouveaux auteurs et des projets …
F.P. – Nous accueillons en effet également Anne Savelli avec Décor Daguerre publié en mars dernier. Le plus volumineux du catalogue pour l’instant, avec ses presque 300 pages.
 
F.V. – Et ce n’est pas fini !
 
F.P. – Nous publions 10 titres cette année, dont trois sortent pour la rentrée de septembre dans une toute nouvelle collection que nous avons baptisée « Ré/velles », contraction de « récits » et « nouvelles ». Cette collection est destinée à accueillir des textes qui sont de la poésie mais qui ont la forme d’un récit ou d’une nouvelle, donc des textes plus narratifs. Je pense à Patrick Bouvet, un nouvel auteur au catalogue dont le prochain livre Trip machine, bien qu’écrit en vertical avec retour ligne, se lit comme un roman ou un récit. Il ne sera pas le premier publié dans cette collection – le livre paraît en octobre – mais il est emblématique car nous avons une réelle convergence d’idées sur cette collection.
Nous publions d’abord Salle d’embarquement de Jérôme Game, entre récit de voyage et forme poétique d’accumulation et de répétition, sur fond d’aéroports et de vols en avion avec leur environnement sensoriel et émotionnel bien particulier.
Cette collection s’ouvre aussi à une certaine forme de théâtre. Et c’est avec Frank Smith que nous nous engageons sur ce terrain avec Chœurs politiques, où il est question de l’engagement de chacun, de sa place et de sa relation au monde. Une vision démocratique du réel et du rêvé, où chaque élément, chaque personne, compte autant que son voisin.
 
F.V. – En fait, le texte ressemble à un dialogue « maître et disciple » dont le mécanisme d’écriture fait que des voix s’élèvent et entrent dans une sorte de répétition alternée, comme un chant choral ou chacun est maître et disciple tour à tour.
 
F.P. –  Quant au 4e volume de la collection, il sera dédié à Dominique Fabre qui nous a livré un récit magnifique et drôle : Les Enveloppes transparentes, autour du rêve d’un facteur réunionnais en charge de correspondances transparentes… mais il faudra attendre 2018.
 
F.V. – D’autres livres sont sur le feu : Véronique Pittolo revient avec Monomère & maxiplace pour questionner la distribution familiale avec un humour piquant ; ainsi que Sandra Moussempès avec Colloques des télépathes, un ensemble inspiré à la fois d’un fait divers de l’époque victorienne autour des fameuses sœurs Fox7 et de l’ambiance gothique et psychédélique des années 70, avec des mises en voix & musiques sur l’album CD Post-Gradiva qui sera joint au livre.
Enfin et encore une nouvelle auteure : Sophie Coiffier pour Paysage zéro, un texte étonnant à plusieurs entrées, qui questionne avec fantaisie la possibilité d'habiter un monde désenchanté avec la naïveté (volontaire) de vouloir « tout recommencer » ou repartir de zéro, à l'appui de nos perceptions sensibles.
 
F.P. – Et pour les 25 ans nous lançons un nouveau site internet, beaucoup plus ergonomique et graphique ! C’est ici : editionsdelattente.com
 
Et sur le volet économique et de la diffusion, comment cela se passe-t-il ?
 
F.P. – Depuis les débuts, L’Attente est auto-diffusée. Nous avons fait des essais de sur-diffusion, mais cela n’a pas marché.
 
F.V. – Nous ne vivons pas des éditions, mais c’est un choix assumé. Si tel avait été l’objectif, il aurait fallu publier autre chose. Vivre grâce à l’édition de poésie n’est pas un projet réaliste.  Nous arrivons à rémunérer une administratrice 8 heures par semaine et deux indépendants au coup par coup sur les maquettes et la relecture, mais nous ne pourrions pas dégager de salaire.
 
F.P. – Le premier tirage est en moyenne à 500 exemplaires. Quand il y a un succès, on est toujours prêts à faire un retirage. Seuls de rares titres anciens sont épuisés, le plus souvent parce qu’ils ont été intégrés à d’autres éditions. Nous commençons à être repérés au plan national, mais les relations presse sont très compliquées à travailler. Nous avons constitué un catalogue de plus de 160 titres et notre fonds solide assure la grande stabilité de nos ventes.
De nouveaux auteurs s’adressent à nous sans cesse, nous recevons environ 400 manuscrits par an…

25ans-Attente
 
1. http://epc.buffalo.edu/orgs/bureau/detail_f.html
2. Organisés par le Centre de Poésie et traduction de la Fondation Royaumont
3.  Burning deck est la maison d’édition des Waldrop, créée en 1961.
4. Rencontre internationale organisée par le centre Poésie & Traduction à l’Abbaye de Royaumont en novembre 1991, autour des poètes et éditeurs américains Rosmarie & Keith Waldrop, au sujet de la traduction de la poésie et de la pratique du collage dans l’écriture poétique actuelle. Avec également Emmanuel Hocquard, Claude Royet-Journoud, et le poète américain Joseph Simas.
5. https://www.editionsdelattente.com/mbm-book-author/juliette-mezenc/
6. Une performance intitulée : Le journal du brise-lame (voir le teaser sur : https://www.youtube.com/watch?v=8aPM6Z0ipds). Voir aussi l’entretien : http://eclairs.aquitaine.fr/une-ecrivain-un-sculpteur-un-jeu-video-litteraire.html
7. Trois sœurs aux États-Unis aux XIXe siècle, inventent des histoires d’apparitions, elles font tourner les tables, répandent des histoires dans la contrée et créent une légende.

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