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3 11 2016

Emmanuelle Pagano invitée au festival Ritournelles

Propos recueillis par Romuald Giulivo


Emmanuelle Pagano invitée au festival Ritournelles

Emmanuelle Pagano

En dépit de ses dix-sept automnes, le festival Ritournelles continue mieux que quiconque à faire entendre une littérature radicale, peu médiatisée, mais une des plus novatrices en cette période où les mots, sous l’assaut du médiatique et du politique, sont de plus en plus vidés de leurs sens. Cette année, ce sont huit événements – rencontres-lectures, créations pour la scène, projections cinématographiques, etc. – qui offrent au public, du 3 au 6 novembre, un incessant renouvellement des formes et des idées.

En amont de la manifestation, nous avons rencontré l’une des invitées, Emmanuelle Pagano, révélée en 2005 par son roman Le Tiroir à cheveux chez P.O.L, et qui vient de publier Lignes & Fils, le premier tome d’une trilogie explorant le rapport de l’eau, ses mouvements, ses courants, avec l’intime.
 
Romuald Giulivo – Depuis votre entrée en littérature, votre œuvre est très liée au sensible, au corps ou encore aux espaces. Or vous participez cette année pour Ritournelles à une table ronde autour du travail des écrivains avec les archives. Quelle est la place de la recherche documentaire dans votre travail ?
 
Emmanuelle Pagano – Mon écriture est très documentée, et ce depuis le début. Plus j’avance d’ailleurs, plus cette recherche prend de la place dans mon travail. Pour mon dernier ouvrage, que je viens de terminer (NDLR : le tome 2 de la Trilogie des Rives), elle a pris tellement de place qu’elle a littéralement envahi mon écriture. J’ai alors été contrainte à un long travail de relecture – travail toujours important pour moi, car il n’est pas rare que je repasse plus de vingt fois sur un texte – pour faire que la fiction, la littérature, reprennent le dessus sur l’écriture documentaire.
Je prends toujours des notes sur les documents d’archives que je consulte, que ce soit des conférences, des photos, etc. Or, cette fois, je me suis retrouvée avec des milliers d’informations, avec un trop-plein qu’il m’a fallu épurer.
J’adore ça toutefois. C’est une sorte de pré-écriture, que j’aime pratiquer. Je suis toujours à la recherche de l’accident, de ces informations qui ne sont pas forcément à l’origine de la recherche, mais qui, une fois découvertes, sont trop belles, trop intéressantes pour ne pas être utilisées. Par exemple, si je vous ai donné rendez-vous ici (NDLR : Place Sainte-Croix, à Bordeaux) c’est à cause de l’Abbatiale et de son orgue, construit par le facteur Dom Bedos de Celles. Je me suis renseignée sur cet homme pour les besoins de mon ouvrage. J’ai alors découvert que l’orgue a été construit grâce aux énormes profits réalisés par les moines dans les terroirs de graves appartenant à la communauté. Du coup, je me suis retrouvée à enquêter de façon approfondie sur le vin, moi qui au départ n’y connais rien du tout.
 
R.G. – Cet intérêt pour l’archive, arrivez-vous à en tracer l’origine ? Est-ce en lien avec votre travail récurrent sur le thème de la mémoire ?
E.P. – J’ai, il est vrai, un lien particulier à la mémoire. Surtout quand il est question de l’enfance. Souvent, lorsque je raconte des anecdotes d’enfance dans mes livres, ce sont en vérité de faux souvenirs, des inventions. Chez moi, l’écriture est clairement liée à la narration, au fait de raconter des histoires. Or, n’ayant que peu de souvenirs d’enfance, ayant eu l’impression de beaucoup m’y être ennuyée, d’avoir beaucoup rêvé plutôt que vécu, quelque part, je m’invente perpétuellement une enfance.
Alors que pour tout le reste, il n’y a que du réel dans mes livres. Je n’invente absolument rien. J’effectue seulement des distorsions, donnant à des faits récoltés, une autre réalité à travers la fiction. J’arrange aussi parfois certaines choses, quand elles me concernent de trop près, ou que je ne souhaite pas blesser des proches. Mais de toute façon, moi-même, au bout d’un moment, je ne sais plus trop ce qui est vrai ou ne l’est pas dans mes livres.
 
R.G. – Y a-t-il également un rapport à la recherche documentaire dans l’affiche de poésie que vous venez de réaliser avec l’artiste Michel Roty pour les éditions Le Bleu du Ciel ?
 
E.P. – J’ai rencontré Michel Roty en 2012, à l’occasion de l’une de ses expositions. J’ai trouvé plein de choses dans ses peintures qui faisaient écho à mon propre travail et c’est devenu un ami. Nous discutons souvent, et nous nous sommes aperçus que nous avions un point de vue assez semblable sur le travail de créateur. Le fait de ne pas être complètement dans la vie, d’être à côté, en train d’observer, déjà quelque part dans la volonté de représenter. Nous avons donc travaillé sur ce sujet soit, d’une façon un peu exagérée peut-être, sur la tendance de l’artiste à vivre avant tout pour créer. Michel Roty travaille souvent avec des archives, de vieilles photos, des vieux rouages, mais pas pour cette œuvre, où les seuls documents peut-être sont ses esquisses que nous avons utilisées, des esquisses que mon texte vient peu à peu envahir, contaminer.

Pour en savoir plus sur le festival Ritournelles, c'est ici.

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  • Bibliographie sélective
    Pour être chez moi, récit, éditions du Rouergue, 2002.
    Pas devant les gens, roman, La Martinière, 2004.
    Le Tiroir à cheveux, P.O.L, roman, 2005.
    Les Adolescents troglodytes, roman, P.O.L., 2007.
    Les Mains gamines, roman, P.O.L, 2008.
    L’Absence d’oiseaux d’eau, roman, P.O.L., 2010.
    Nouons-nous, roman, P.O.L, 2013.
    La Trilogie des rives : Lignes & Fils, P.O.L, 2015.
     
  • Biographie
    Emmanuelle Pagano est née en 1969, dans l’Aveyron. Après un DEUG en arts plastiques, une licence et une maîtrise d’études cinématographiques et audiovisuelles, elle obtient un DEA en Histoire et Civilisation, option histoire du cinéma. Elle entreprend ensuite la rédaction d’une thèse — inachevée — sur le cinéma dit « cicatriciel ». En 1997, elle obtient une agrégation d’arts plastiques et devient professeur, jusqu’en 2012.
    Elle fait son entrée en littérature en 2002, avec Pour être chez moi, publié sous le pseudonyme d’Emma Schaak. À partir de son deuxième ouvrage, Pas devant les gens, paru en 2004, elle signe ses livres du nom d’Emmanuelle Pagano. Depuis 2005 et Le Tiroir à cheveux, P.O.L. devient son éditeur et fait depuis paraître la quasi-totalité de ses livres.