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20 01 2016

Emmanuelle Boizet, éditions Finitude

Propos recueillis par Julie Duquesne Létoublon


Emmanuelle Boizet, éditions Finitude

En ce début d'année, revenir sur l'histoire des éditions Finitude – fondées par le couple Thierry et Emmanuelle Boizet – et leur actualité paraît indispensable au moment où paraît En attendant Bojangles d'Olivier Bourdeaut, roman promis à un bel avenir. Décryptage avec Emmanuelle Boizet.

Julie Duquesne Létoublon – Quand et comment sont nées les éditions Finitude ?
 
Emmanuelle Boizet – Finitude est une maison d'édition, qui en réalité, n'est jamais née. En 1994, ne trouvant pas de travail et passionnés par les livres, fréquentant beaucoup les bouquinistes, les salles des ventes et les puces, nous ouvrons une librairie de livres anciens dans le quartier saint Pierre à Bordeaux. Le métier a beaucoup évolué avec l'arrivée d'Internet. Les passionnés de livres anciens se déplacent moins en librairie. Nous disposons alors de beaucoup de temps. Un manuscrit inédit de Jean Forton, écrivain bordelais décédé en 1982, nous arrive dans les mains par l'intermédiaire d'un ami, David Vincent.
Parmi nos clients, devenu ami, l'imprimeur-éditeur Edmond Thomas (éditions Plein Chant) nous met le pied à l'étrier. Nous trouvons les nouvelles de Jean Forton géniales : ce sont des nouvelles à chutes, novatrices, avec un humour noir décapant. Nous imprimons alors notre premier livre. Nous achetons la presse en kiosque et trouvons les contacts pour envoyer 25 services presse. Dans la quinzaine qui suit, des papiers paraissent dans Libération, L'Express, Télérama, Le Point, Le Figaro... Le livre est seulement vendu dans quelques librairies à Bordeaux et les environs : Mollat, La Machine à lire, Georges... Dès la parution des articles dans la presse, nous recevons des coups de téléphone de libraires de la France entière : « on veut ce livre ». Nous facturons, préparons des paquets, expédions. Puis vient la question « on fait quoi après ? » Rien n'était prévu. Nous enchaînons sur une nouvelle inédite de Georges Darien, puis un inédit d'Hermann Melville. Tout s'est produit un peu par accident, au départ, c'était une danseuse. Nous avons fermé la librairie quand le chiffre d'affaires de l'édition a dépassé celui de la librairie en 2005. Aujourd'hui, c'est notre source de revenus, notre métier. Douze ans plus tard, nous avons publié à peu près 140 titres.
Aucun de nous deux n'a de formation spécifique dans les métiers du livres : Thierry a une formation d'ingénieur en mécanique générale et moi j'ai fait des études de droit et d'histoire de l'art.
Je pense que la bouquinerie nous a donné une façon différente de voir la littérature et le métier, un goût du livre, de la fabrication du livre, de la littérature.
 
J.D.L. – Quelle est la ligne éditoriale de Finitude ?
 
E.B. – Nous n'avons pas de politique éditoriale. Nous publions des livres que nous aimons, tout en respectant un réalisme financier : nous travaillons en couple, nous sommes une famille et n'avons pas d'autre rentrée financière. Il faut que nous restions cohérents. Nous n'avons aucun interdit si l'envie est là, que nous sentons le potentiel de lecteurs, que nous avons le désir de partager le texte.
Nous éditons de la fiction, des études et documents littéraires.
L'auteur le plus jeune de notre catalogue est d'Oscar Coop Phane qui avait 22 ans lors de la publication de son premier livre ; le plus ancien est Marc Papillon de Lasphrise, auteur du XVIe siècle. Il y a et des auteurs français et des auteurs étrangers.
 
J.D.L. – En observant les livres parus, on observe un soin tout particulier à la fabrication. Vous avez un goût pour la fabrication ?
 
E.B. – Cette attention spécifique est liée à notre passé de bouquiniste. C'est Thierry qui s'occupe de la fabrication et des maquettes. Il travaille avec le logiciel X-Press. Il utilise la typographie pure. Après 12 ans, nous avons pris conscience de l'importance du visuel. Depuis janvier 2015, nous avons créé une nouvelle maquette pour la fiction contemporaine. Elle comprend un étroit bandeau de couleur variée et adaptée en haut ; la typographie est la même d'un livre à l'autre. Les visuels sont illustratifs. Nous ne nous interdisons pas d'utiliser des visuels abstraits ou de la photographie à l'avenir, néanmoins, si nous utilisons une image en première de couverture, nous souhaitons qu'elle soit la plus pure possible.
 
J.D.L. – Le travail sur la couverture du Philippe Claudel paru à l'automne a été très remarqué, comment avez-vous travaillé cette couverture ?
 
Finitude-AmoureuxdesLivresE.B. – Pour ce titre, nous avons effectué un travail en relief, en pleine page. Cela devait être un bel objet. C'était une demande de Philippe Claudel « je vous le confie pour avoir un beau livre ». Que faire avec ce titre ? Tout a découlé d'une idée de Thierry : travailler en pleine page, mettre le titre complet, en utilisant l'embossage : une technique pour imprimer ou en relief ou en creux, imitation de l'impression en plomb.
 
J.D.L. – Autre exemple, le travail sur la couverture de L'appel de la forêt dans la traduction de Jean Pierre Martinet, pouvez-vous nous en dire plus ?
 
E.B. – Nous avons repris la maquette toilée cartonnée de l'édition originale parue en France en 1905. Nous avons conservé les proportions, gardé la couleur vert olive et dorée. Pour la moderniser, nous l’avons légèrement redessinée pour obtenir une silhouette sans détail.
Pendant longtemps nos livres ont été imprimés chez Edmond Thomas en Charente. Le volume d’activité ne nous le permet plus. Désormais, nous imprimons les couvertures à Bègles pour être présent au tirage. L'intérieur est tiré à l'imprimerie Floch à Mayenne.
 
J.D.L. – Vous publiez également une revue, comment est-elle née ?
 
E.B. – La revue Capharnaüm est née d'un constat : comme tous les éditeurs, nous avons, dans nos tiroirs, des bouts de textes, des fragments de correspondance, des documents très intéressants dont on ne peut pas faire un livre. Nous avons voulu exploiter ceci avec beaucoup de liberté. Nous y publions uniquement des auteurs décédés (pas forcément tombés dans le domaine public). Ce n'est ni une revue de création, ni une revue critique, il n'y a que des textes « bruts ». Le sujet, le rythme de parution sont aléatoires, nous ne nous fixons pas de contraintes. Elle s'apparente à la revue Les grandes largeurs qui existait dans les années 80.
 
J.D.L. – 12 ans après vos débuts, vous travaillez toujours en couple, par nécessité ?
 
E.B. – Effectivement, c'est une question pécuniaire. Il n'y a que l'expert comptable qui soit externalisé. Depuis septembre 2015, une stagiaire de l'IUT en alternance nous a rejoints, le volume de travail étant devenu beaucoup plus important.
 
J.D.L. – Qu'en est-il de votre diffusion et de votre distribution ?
 
E.B. – Nous avons débuté en étant auto diffusé et auto distribué pendant 18 mois environ. Puis nous avons confié la distribution aux Belles Lettres avant de leur confier la diffusion en 2010. En janvier 2014, nous sommes passés chez Harmonia Mundi pour notre développement. Les impacts ont été immédiats et importants. De facto, la visibilité s'est accrue.
 
J.D.L. – Comment s'est faite la rencontre avec Joseph Incardona qui a reçu cette année le Grand Prix de la Littérature Policière pour Derrière les Finitude-Derriere-les-Panneauxpanneaux, il y a des hommes1?
 
E.B. – Au début des années 2000, Joseph Incardona et Thierry se sont rencontrés à l'occasion d'une invitation de la FNAC. Nous avons publié deux de ses livres (Lonely Betty et Taxidermie). Nous avons sympathisé, étant du même âge, ça aide. Je crois à ces rapports transversaux dans une même génération. Il y a deux ans, Joseph Incardona nous donne à lire ce livre (Derrière les panneaux, il y a des hommes), refusé par ses autres éditeurs. Thierry et moi avons adoré, un coup de cœur, nous avons remarqué les progrès stylistiques, la construction du roman, la cohérence du récit. Ce dernier roman a fait partie de nombreuses sélections, très remarqué par la presse (Télérama, Lire notamment). On s'est retrouvé au bon moment, nous étions plus forts avec la nouvelle diffusion / distribution pour défendre ce titre. Ce livre paru il y a presqu'un an s'est très bien vendu et continue de se vendre régulièrement.
 
J.D.L. – Les éditions Finitude ont été mises en lumière aussi cette année grâce au livre de Philippe Claudel...
 
E.B. – C'est une année de conjonctions. Philippe Claudel est aimé des librairies et aime les libraires, vraiment et sincèrement. En réunion de représentants, quand j'ai annoncé un Philippe Claudel pour la fin d'année, j'ai reçu un accueil exceptionnel. Et nous avons eu une belle presse en particulier La Grande Librairie (François Busnel, France 5), Boomerang (Augustin Trapenard, France Inter) et Le Grand Journal (Augustin Trapenard également sur Canal +). Il faut signaler qu'Augustin Trapenard suit depuis très longtemps notre travail avec beaucoup de constance et de gentillesse.
 
Finitude-En-attendant-BojanglesJ.D.L. – Venons-en à En attendant Bojangles, la parution de janvier 2016, un succès annoncé... Comment avez-vous découvert ce titre ?
 
E.B. – Il s'agit d'un manuscrit arrivé par La Poste. Je lis tous les manuscrits, je regarde tout et je réponds à tout. À la lecture, j'ai senti quelque chose, je l'ai fait passé à Thierry. Nous avons aimé cette fantaisie, ce roman français ni autocentré ni nombriliste. En attendant Bojangles conte une belle histoire d'amour ni niaise ni à l'eau de rose. On referme ce livre sourire aux lèvres, avec une profondeur amenée en douceur, le lecteur est happé par le sérieux de la chose sans rupture. La construction est remarquable. De suite, nous sommes conquis et sentons le potentiel grand public. Tout en restant prudent, nous prévoyons un tirage de 2000 à 2500 exemplaires. Nous programmons ce texte pour janvier 2016.
 
J.D.L. – Comment décidez-vous d'augmenter le tirage ?
 
E.B. – Nous le faisons alors lire à des amis journalistes, des libraires proches. Et, tous sont enthousiastes. Le livre part ensuite en lecture chez Harmonia Mundi qui sent un « coup ». Progressivement, nous montons le tirage, qui va atteindre 10 000 exemplaires et nous décidons d'imprimer en octobre. Nous prenons un risque mais qui reste mesuré par rapport à tous les retours de lecture.
 
J.D.L. – Comment avez-vous cédé, avant parution, les droits de ce titre à l'étranger et au poche ?
 
E.B. – De façon concomitante, nous envoyons le Philippe Claudel à des scouts (agents pour les droits étrangers) et nous y joignons ce roman. Seulement quatre jours après cet envoi, nous recevons une offre de Piper (Allemagne). Un autre éditeur fait une offre, mais nous acceptons l'offre de Piper, relativement élevée. Des enchères ont lieu en Espagne, les droits sont cédés en Italie. Les offres sont toujours élevées. En même temps Folio nous fait une offre pour un passage en format poche que nous acceptons. Sur ces entrefaites, nous parvient l'offre d'un important éditeur israélien, dont on nous signale la notoriété dans le monde entier.
Avant Francfort – foire du livre destinée aux professionnels les plus importants au monde – nous faisons traduire l'argumentaire, la couverture, les avis d'éditeurs étrangers et les avis de libraires ainsi que le premier chapitre. Toujours avant Francfort, nous bénéficions d'un encadré dans la revue professionnelle Livres Hebdo.  Au même moment, l'éditeur américain senior de Simon & Schuster manifeste son intérêt, demande à lire le livre dans sa totalité. L'offre est rapide et nous l'acceptons en suivant.  Aujourd'hui ce titre est cédé dans dix pays avant parution. Un accord avec Dimedia est passé au Québec.
 
J.D.L. – Et parallèlement, vous organisez le lancement en France, que mettez-vous en œuvre ?
 
E.&T.B. – Nous imprimons ce titre, donc à 10 000 exemplaires, très en amont de la sortie, soit en octobre pour une mise en vente en janvier. Dès lors, nous pouvons en confier quelques exemplaires aux représentants, tous enthousiastes, qui les distribuent aux libraires.
Au total, nous envoyons entre 350 et 400 services de presse aux libraires, que nous rappelons tous pour les encourager à lire le livre. Une tournée en librairies se met en place.
Nous décidons également de confier ce titre à un cabinet d'attachés de presse, nous choisissons Anne & Arnaud. Est prévu à ce jour un plan media très large.
Tous les indicateurs sont désormais au vert, avec de nombreuses sélections pour les prix littéraires dont le Prix RTL/Lire.
En attendant Bojangles est un roman qui nous fera peut-être basculer dans l'esprit des lecteurs et des professionnels comme un éditeur moins élitiste, dont on surveille les parutions. C’est une forme de reconnaissance. Ce titre demande de l’attention. Nous avons par exemple décalé en mars la sortie du prochain livre prévue en février.
 
1. Le Grand Prix de la Littérature Policière équivaut à un Goncourt du « roman policier » en termes de reconnaissance.

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