En vue 2019

21 02 2019

Emmanuel Hocquard, traducteur de cailloux

Par Françoise Valéry et Franck Pruja


Emmanuel Hocquard, traducteur de cailloux

Photos : Emmanuel Hocquard « au kanoun tangérois » prise en 2012 à Mérilheu & sérigraphies / Franck Pruja

Décédé le 27 janvier dernier à Mérilheu, Emmanuel Hocquard a influé sur l'intelligence culturelle bordelaise avec, notamment, l'association Un bureau sur l'Atlantique, qu'il a créée en 1989. L'écrivain et traducteur a également dispensé des cours aux élèves des Beaux-arts, dont Françoise Valéry et Franck Pruja, fondateurs des éditions de l'Attente, qui se remémorent ses précieux conseils.


Très cher Emmanuel,
 
Dans l’atelier d’écriture commencé le 15 janvier 1991, aux Beaux-Arts de Bordeaux où nous étudions, tu nous présentes l’énoncé. Dans nos vieux cahiers, ces notes : Quelque chose de littéral. Tout ce qui est anecdotique, biographique, personnel, doit être nettoyé. Concision. Pas une simple phrase, pas un titre, pas une légende. Pas explicite. Omnivalent. Devient autonome de son point de départ tout en gardant l’émotion et la force du point de départ. L’énoncé comporte en lui-même son projet, son développement, son apparition. Comme exemples : « Un couloir sépare deux siècles », celui-là est de toi, et celui-ci de Joseph Guglielmi : « dans la cour       platanes cinq », sans majuscule initiale et sans point final, avec un espace blanc qui sépare le vers en deux parties et cette inversion « platanes cinq ». Tu nous invites à essayer de lire ce qui est écrit et non pas ce qui devrait être écrit, puis à tenter de trouver à notre tour un monostiche, qui soit sincère en ce qu’il rende l’idée directement, sans fard. Irréductible, comme un caillou. Tu te dis traducteur de cailloux, nous les semons pour tenter de ne pas nous perdre.
 
Dans tes cours, organisés par sessions autour de thématiques jusqu’en juin 1992 (avant de devenir un atelier régulier1), tu nous transmets ce que nous ne nous attendions pas à trouver là, dans une école d’art : une approche inverse de la grammaire (« fumier négatif » : apprendre à désapprendre, problématiser ce qu’on croyait acquis), un éclairage sur des concepts philosophiques (tautologie, littéralité…), le tout via une littérature française et américaine « en train de se faire » et pas mal d’anecdotes.
 
 

"« Eh bien, c’est très simple, commencez par faire un livre », précieux conseil que nous nous empressons de suivre."

 
 
Écrivain, traducteur, enseignant, grand lecteur de polars et des Objectivistes2 américains, nous apprenons que tu as aussi été éditeur-typographe. Nous tenons entre nos mains un petit livre de ta maison d’édition Orange Export Ltd, fondée en 1969 avec ton amie peintre Raquel. Jusqu’en 1985, vous publiez plus de cent titres à tirage confidentiel, dont déjà plusieurs poètes américains contemporains. En 1986, une anthologie paraît chez Flammarion3. Emmanuel, pendant plus de quinze ans tu composes les livres des autres (et les tiens) à l’envers, caractère par caractère, page après page. Tentés de suivre cet exemple d’autonomie, lorsqu’on te demande comment s’y prendre pour monter une maison d’édition, tu nous réponds : « Eh bien, c’est très simple, commencez par faire un livre », précieux conseil que nous nous empressons de suivre.
 
On se souvient qu’au début de chaque session tu présentes longuement la thématique en l’éclairant par des lectures d’extraits de textes, des anecdotes et des échanges avec les étudiants. Les travaux pratiques consistent à écrire pour la prochaine fois. À la séance suivante, chacun lit ce qu’il a écrit et alors là, c’est le jeu de massacre, mais plaisant quand même parce tu expliques en quoi c’est nul, ou raté, ou juste un peu à côté, avec ton humour à la fois indéchiffrable et sûr. Et on peut récrire, ou poursuivre. Parfois cela finit par marcher ou bien on comprend que notre écrit est irrécupérable : « Écrire c’est aussi savoir, à tout moment, s’arrêter. »4
 
Nous retenons qu’il faut dépoussiérer la langue. Traquer les mots d’ordre, les habitudes. Laver une brique, elle devient livre, échappant à la métaphore. Le mot image n’est pas une image. Avec toi on revient joyeusement, mais impitoyablement, sur notre apprentissage du langage et de l’écriture. « L’ennui c’est que le langage n’explique pas le monde, il en fait partie. »5 Il est aussi question de mener l’enquête, de discerner ce qui est privé et comment passer de l’intime au public. Tes paroles, mesurées comme autant de leçons, nous impressionnent, nous transforment. Il est beaucoup question de philosophie dans cet atelier-laboratoire, notamment à l’appui des Remarques mêlées et De la certitude de Wittgenstein, ainsi que de la théorie du Rhizome de Deleuze et Guattari.
 
Tu invites des auteurs, éditeurs, photographes, traducteurs… Ces rencontres posent les bases de notre bibliothèque. Comment ne pas être marqué par les interventions de Claude Royet-Journoud, Denis Roche, Bernard Heidsieck, Olivier Cadiot, Pierre Alferi… Nous accédons à une littérature et à des questions d’écriture que nous n’avions jamais rencontrées, passionnantes, qui nous révèlent de nouveaux outils et ouvrent quantité de perspectives. Même si beaucoup de choses nous dépassent sur le moment, on s’applique, on engrange. Comme un sucre lent, ton enseignement libère ses effets peu à peu, il continue de nous servir tous les jours.
 

 

"Nos toutes premières expériences d’édition, livres d’artiste (technique mixte) grecqués au couteau à dents, seront ainsi des blaireaux. Ça remet en place, au cas où on aurait pris la grosse tête."

 
 
Nous inspire également cette générosité du partage de ton travail sous forme de petits livres photocopiés à quelques exemplaires, façonnés à la main. Blaguant avec Olivier Cadiot qui avait, un jour d’ennui, rasé un blaireau de barbier avant d’en recoller les poils un à un pour le reconstituer, tu appelles ces publications artisanales des blaireaux. Elles impliquent patience et absorption dans une tâche qui n’a de sens que pour l’auteur et le destinataire. Nos toutes premières expériences d’édition, livres d’artiste (technique mixte) grecqués au couteau à dents, seront ainsi des blaireaux. Ça remet en place, au cas où on aurait pris la grosse tête.
 
Parlons maintenant de traduction. Dans les années 80, alors que les publications de poètes nord-américains traversent l’Atlantique avec un décalage d'une à deux générations, tu invites ces poètes en France. Tu programmes de nombreux séminaires de traduction collective, où des auteurs français traduisent des auteurs étrangers en leur présence, au Centre de Poésie & Traduction dirigé par Rémy Hourcade à Royaumont. Nous avons la chance d’assister à quelques-uns au début des années 90 et d’y rencontrer Rosmarie et Keith Waldrop6. Tu publies ces traductions dans Les Cahiers de Royaumont, puis chez Créaphis, en revues (notamment dans Action Poétique) ainsi que dans une première anthologie7 qui réunit vingt-deux poètes choisis par toi et Claude Royet-Journoud, publiée dans les deux langues (deux volumes réunis en un coffret). Tu organises de multiples lectures, à Paris (dont un programme régulier au Musée d'Art moderne) et dans d'autres villes françaises.
 
Inlassable passeur, tu fondes en 1989 l’association Un bureau sur L’Atlantique où tu publies une nouvelle anthologie8 de cinquante poètes américains. En 1993, le catalogue s'enrichit de la collection Format Américain, dirigée par Juliette Valéry, qui publie des traductions inédites, constituant une sorte d’anthologie in progress. Les livres, des cahiers imprimés en photocopie, sont adressés aux adhérents de l'association en échange d'une cotisation annuelle. En complément, sous le titre générique Le « Gam », de courts essais proposent des réflexions sur la traduction. Interrompue en 2006, avec 44 titres et 3 Le « Gam », Format Américain compte plus d’un millier de pages, que nous aurons le plaisir de publier en 2020, augmentée de quelques inédits.
 
En mars 1992 paraît ton livre Théorie des tables aux éditions P.O.L, en mai de la même année nous fondons les éditions de l’Attente. Notre logo sera une chaise à bras. Des tables pour une chaise. Tables d’orientation. Tu dis que le mot « théorie » ne peut pas prendre de « s ». En revanche, il peut y avoir plusieurs tables de travail. On se souvient que les tapuscrits envoyés à tes éditeurs ont la forme de maquettes sur mesure. Générosité, exigence et précision. En 2001, tu nous confies les cinq premières sections de L’invention du verre9 pour la collection Week-end10. Quel honneur de te publier ! En 2009 nous recevons de toi Ruines à rebours, le livre sort le jour de ton anniversaire en 2010 et pourrait s’ajouter à ta Grammaire de Tanger dont le cipM publie les volumes entre 2006 et 2016.
 
Voilà cher Emmanuel, tu dis qu’un livre n’est jamais fini, nous l’éprouvons aussi comme lecteurs car, à lire ou relire n’importe lequel de tes livres, nous y trouvons chaque fois de nouveaux instants de conviction.
 
Nous t’embrassons fort,
F & F

 
1 Voir Le cours de Pise, édition établie par David Lespiau, P.O.L, 2018.
2 Charles Reznikoff, George Oppen…
3 Orange Export Ltd. 1969-1986, Flammarion, 1986.
4 Dans La bibliothèque de Trieste, Éditions Royaumont, 1985
5 Dans ALLO, FREDDY ? (avec Juliette Valéry), cipM / Spectres Familers, 1996, repris dans Ma Haie, P.O.L, 2001.
6 Couple de poètes, éditeurs, enseignants et traducteurs américains, les Waldrop ont beaucoup traduit et publié la poésie française contemporaine aux États-Unis via leur maison d’édition Burning Deck et dont nous avons publié plusieurs livres.
7 21+1 poètes américains d'aujourd'hui / 21+1 American Poets Today, éditions Delta, Université de Montpellier, 1986.
8 49+1 nouveaux poètes américains, éditions Royaumont, 1989.
9 Ces cinq sections se retrouvent dans un volume plus important du même titre aux éditions P.O.L en 2003.
10 Collection qui établit les bases de notre catalogue, avec 50 titres publiés entre 1999 et 2001.