En vue 2018

25 04 2018

"Éditer la ville", pour inventer la forme de leur vieille ville et de leur jeune vie

Par Serge Airoldi


Photos : Frédéric Desmesure

Mardi 24 avril, le poète Charles Pennequin, en résidence depuis février à Libourne à l’initiative des éditions Le Bleu du ciel, restituait son travail mené en compagnie des élèves du lycée Max-Linder et du collège Atget. Rendez-vous était donné place de l’Hôtel de Ville, jour de marché et plus tard au théâtre Le Liburnia.

 
Mardi 24 avril. Jour de marché. Libourne, place Abel-Surchamp. 10h30 sonne à l’horloge de l’hôtel de ville. C’est le moment de la restitution du travail accompli pendant la résidence du poète Charles Pennequin depuis le mois de février. Cette résidence était aidée par de nombreux partenaires, des associations (1). Elle était portée par les éditions Le Bleu du ciel (2) que dirige Didier Vergnaud depuis trente ans.
 
Il y a trois ans, il s’est installé à Libourne. Là, est naturellement venue l’idée, pour l’éditeur, d’engager un travail auprès de plusieurs publics : des écoliers, des collégiens, des lycéens bien sûr. Mais aussi avec celles et ceux qui fréquentent les Espaces jeunes d’Izon-Arveyres et de Libourne. Mais aussi avec plusieurs habitants réunis en associations.
 
Hier, mardi, la restitution de ces ateliers conduits par Charles Pennequin avaient lieu, le matin, sur le marché, pour tous les scolaires et le soir au théâtre Le Liburnia, à nouveau avec les scolaires et les adultes.  Au Liburnia, était également inauguré le kiosque littéraire de Michel Herreria, un des auteurs du Bleu du ciel, avec quelques affiches poétiques maison, dont celle de Charles Pennequin, des photographies réalisées le jour même par Frédéric Desmesure et les différentes dictées proposées aux enfants, aux jeunes gens et aux adultes. Ces dictées sont d’un genre particulier. Pennequin déclame, rugit, s’emballe et chacun, sur un long rouleau, façon banquet de l’esprit et de la fantaisie, note ce qui peut l’être, ce qui doit l’être, ce qui semble être. Un texte en invente cent autres. C’est joyeux. Cette exposition est visible au théâtre jusqu’au 1er juin 2018.
 

 
Jour de marché à Libourne, donc

Dos à la mairie, devant les magnifiques cornières de la place, Charles Pennequin s’avance devant le micro. Son physique impressionne. Le poète cambrésien est une nature, une voix, une caisse de résonances multiples. Il y a de l’ogre tout en bonté en lui, une gloutonnerie manifeste, une empathie pour la vie, les choses, les gens. Il dit ce conte du Martien qui débarque un jour sur la Terre. « Il a tout à faire, c’est un bleu du débarquement. Le Martien appelle sa maman au sujet du débarquement. La maman est fière de son fils. (…) Le Martien veut détruire la Terre. (…) On verra bien qui vivra le dernier… » Et dans un dernier jet de mots, à la façon d’Artaud soucieux de « ruiner les balises », il s’enflamme, il s’ensauvage, il gronde : « La création c’est tout détruire, détruire tout ce qui a été créé ».
 
 

"Maintenant, Pennequin enchaîne. Il disparaît dans le marché. Seule sa voix demeure dans les haut-parleurs."

 
Maintenant, Pennequin enchaîne. Il disparaît dans le marché. Seule sa voix demeure dans les haut-parleurs. Elle monte des allées où se vendent fraises, artichauts, persil, bégonias, pétunias, asperges de Blaye (6 euros le kg), asperges des Landes (7 euros), chaussures à 3 euros, sacs à mains à 2 euros, robes en tergal, ceci, cela. Pennequin parle « d’espace » et « des gens dans un coin d’espace ».
 
Pour les jeunes du lycée Max-Linder (natif de Libourne), l’heure approche. Il y a des rires et un peu de stress. Trois classes ont participé au travail d’écriture. Maintenant ils défilent devant le micro. Il est question « d’effervescence », de « Ruy Blas qui s’efface », de « Hulk devant un bus », d’un « sphinx ». Et aussi de personnages célèbres qui seraient un jour venus à Libourne. C’est un exercice de fiction. Une façon de fouailler le thème général, proposé pour cette résidence : « Éditer la ville, nouvelles impressions du présent». Comme l’explique Didier Vergnaud : « J’ai pensé à cette piste pour donner des mots à la ville qui me semble en être dépourvue. Les villes, je crois, sont muettes. Il y a des signes, partout, mais si peu de sens ». Alors pour inventer peut-être « la forme d’une ville », comme l’écrivait Baudelaire, cette « édition » de la ville avait pour ambition de la dire, de l’envisager dans toute la force de son réel, de son relief, de ses creux, de ses pleins, et par là même, de se situer par rapport à cette cosmogonie ordinaire. Se situer dans sa singularité, intégré, l’instant d’une séquence de vie, dans un paysage partagé.
 
 

Vient un jeune homme – il nous demande de respecter son anonymat

Il met en scène Hitler en goguette à Libourne. Oui : « Dodolf à Libourne ». Etonnant. Dérangeant ? Pas du tout. Son intention n’est pas de provoquer. Au contraire, elle exprime une maturité, une façon de voir, et aussi, il ne s’en cache pas, une détestation pour la ville. C’est ainsi. Ce jeune homme s’exprime avec beaucoup de clarté. Il écrit, il voudrait faire des études littéraires, apprendre la comédie peut-être. Mais surtout, loin de Libourne. L’exercice en cours avec Pennequin ? Bof. L’écriture automatique, ce n’est pas son truc. Et aussi : « Quand on veut transmettre, on fait autre chose : on écrit, on publie, on peint… » Fin de partie. Il a tout dit.
 
 

"Son professeur de lettres, Isabelle Feldman, s’émerveille de cette aventure qui a permis de « faire découvrir la poésie contemporaine »."

 
Dans un autre registre – le thème était cette fois « tous les matins » - Djuny, une jeune fille en Seconde Littéraire, elle aussi lectrice, elle aussi amie de l’écriture, se lance dans une composition où la parole se mêle au chant. C’est doux et mélodieux. Plus tard, elle voudrait étudier les langues ou la pédiatrie. Pour le moment, elle s’engage à fond devant un public parfois médusé, souvent intéressé par la démarche de cette prise de parole impromptue. De cette mise à nu.
 
Son professeur de lettres, Isabelle Feldman, s’émerveille de cette aventure qui a permis de « faire découvrir la poésie contemporaine ». « Les élèves s’en détachent, regrette-t-elle. Or, la poésie a un rôle : ré enchanter le quotidien. Ce travail leur a aussi redonné le goût et le plaisir de l’écriture, leur a rendu confiance. Même ceux qui sont généralement en difficulté ont écrit. Ils ont échangé, partagé les mots, les émotions poétiques. Ils ont aussi été surpris par Charles Pennequin. Ils croyaient qu’un poète est un être éthéré, supérieur, loin au-dessus des hommes. Avec lui, ils ont découvert que tout ce qui est prosaïque peut être source d’inspiration ».
 
Pennequin, c’est vrai, ne ressemble, ni par le verbe, ni par l’être, ni par l’étant, à Dante Alighieri ceint d’une couronne de lauriers, tel que l’a peint Signorelli dans la cathédrale d’Orvieto. Dans son œuvre, dont une bonne part nourrit le beau catalogue des éditions P.O.L, il est question de brassage, comme d’une bonne bière, de tout ce que charrient l’inattendu, le fécond, le singulier de la vie, des mots, des gestes, des actions, des sentiments, dans cette fulgurance, faussement débridée, follement profonde, du flux de la parole. De la qualité du silence.
 
Maintenant, viennent des petits écoliers de l’École du Centre, en voisins, et aussi des collégiens de 4ème. Collège Atget. Eugène Atget aussi (comme l’écrivain Jean-Pierre Martinet d’ailleurs, que l’on a trop tendance à oublier au purgatoire – vivent ses Nuits bleues, calmes bières aux éditions Finitude) est né à Libourne. On ne conseillera jamais assez le spectacle de ses photos de Paris (Walter Benjamin les célébra) ainsi qu’un magistral petit texte de Baudouin de Bodinat (aux éditions Fario) sur le travail du photographe.
 

Devant le micro, les collégiens sont épatants de vérité. Un peu de timidité. Mais dans le fond, pas autant que cela. Le savent-ils à cet instant ? L’espace leur appartient tout entier, ils comblent des volumes entiers d’incertitudes par des tonnes de sincérité, des bouquets de fulgurance. Et Pennequin est heureux, qui ne déteste rien d’autre que les ruines des mots et des idées conformes auxquels il préfère depuis toujours la poésie organique qui est partout, dans les « coinsteaux les plus bizarres », aurait dit Boris Vian. Partout : pour peu que l’on ouvre les yeux, les oreilles, les narines.

 
  1. «Éditer la Ville, nouvelles impressions du présents », porté par les éditions Le Bleu du ciel, a été accompagné par l’ALCA, agence livre, cinéma et l’audiovisuel en Nouvelle-Aquitaine, en partenariat avec la Région Nouvelle-Aquitaine, la DRAC Nouvelle-Aquitaine, La CALI, Le Liburnia, Ville de Libourne, le Département de la Gironde. Avec la participation des associations Koozumain, la Consigne et Culture et Cie.
  2. Le Bleu du ciel publie de la littérature et de la poésie contemporaines. Forte d’un catalogue d’une centaine de titres, la maison publie aussi des affiches de poésie, près de 80 à ce jour. Elles associent textes et peintures, images et sont évidemment destinées à être montrées partout à commencer dans l’espace public. Depuis plusieurs années, Didier Vergnaud multiplie les actions et les expériences éditoriales en publinat bien sûr des livres, mais aussi des journaux, des CD, en produisant des événements, des expositions, des entretiens et des vidéos. Le lien entre toutes ces actions se résume dans ce principe : « Inscrire la diffusion au cœur de la création ».