Création contemporaine et espaces de transmission

Écrire la légende du documentaire : Jean-Marie Barbe

Écrire la légende du documentaire : Jean-Marie Barbe

Photo : Ardèche Images

Propos recueillis par Nathan Reneaud


Auteur-réalisateur, producteur, enseignant, Jean-Marie Barbe est le fondateur des États généraux de Lussas, un haut lieu du documentaire en France et dans le monde. Depuis juillet 2016, on le connaît aussi comme le créateur de Tënk. Cette plate-forme SVOD, qui voit son nombre d’abonnés augmenter de jour en jour, est un lieu précieux pour transmettre la culture du documentaire, « élever les consciences » et, à terme, financer les projets de jeunes réalisateurs prometteurs. 

 

Qu’est-ce qui, d’après votre grande expérience du documentaire, rendait la création de Tënk indispensable ?
 
Il y avait une situation d’urgence et un contexte global qui faisaient que la plate-forme numérique semblait être une solution, une réponse possible à un certain nombre de phases critiques que traverse le documentaire d’auteur aujourd’hui. La production s’est paupérisée, les budgets ont été divisés de moitié. Les télévisions généralistes ne veulent plus du documentaire d’auteur quand il s’agit d’un premier film, d’un objet jugé trop singulier, quand le mode de récit est déroutant pour leurs spectateurs. Cela fait quinze ans que cette machine est en marche. De fait, une question essentielle se pose : qui peut promouvoir et produire ces films ? Les télévisions locales et régionales ont alors joué un rôle important. Même si ce n’est pas la même économie, elles débloquent des verrous en donnant accès au COSIP, c’est-à-dire aux financements institutionnels : type la Région, le CNC, etc. On attendait depuis longtemps un nouveau média qui puisse remplacer la télé et qui donnerait une visibilité au documentaire tout en proposant un modèle économique. C’est ce qu’a permis le Net et c’est dans ce contexte-là que nous avons créé Tënk.
 

En quoi le modèle économique de la SVOD était-il préférable à celui de la VOD ?
 
La plate-forme SVOD était l’outil idéal pour un rendez-vous hebdomadaire avec les publics via un choix de films éditorialisés. Nous avons un objectif artistique, culturel et éducatif d’« élever des consciences », d’amener du sens et des repères dans un monde qui en manque. Dès le début des années 2010, notre conviction était qu’il fallait construire une proposition qui se différencie du journalisme en faisant appel à des regards, à des programmateurs qui ont la culture du documentaire. Faire partager cette culture, c’était montrer quelques objets, pas « tous » les objets, et certainement pas ceux qui ont des écritures faciles ou spectaculaires. Tout cela s’inscrit dans une bataille large, qui est d’écrire la légende du documentaire.
 

Justement, pouvez-vous nous dire quelques mots sur l’éditorialisation de la plate-forme, le choix des entrées, rubriques, thèmes ?
 
On a voulu adapter un autre langage que celui de la télévision : on ne parle pas de « grille », de « case », mais de « plage », c’est tout de même plus ouvert qu’une case ! Dès le départ, on a adopté un principe qui est aussi celui qui fonde les États généraux de Lussas. Pour chaque thème ou bloc de sélection, il y a un binôme qui assure le regard critique. Ces avis sont complémentaires, ils ne se font pas concurrence et participent de la richesse éditoriale de l’ensemble. Il fallait deux choses, les films de la semaine, et la possibilité que ces films puissent se ventiler dans des plages thématiques de manière à guider ceux qui en auraient besoin.

 

"Dans une logique de fédération plus que dans une logique de trust"



Comment Tënk cohabite-t-elle avec une autre plate-forme SVOD de qualité comme MUBI ?
 
Nous sommes complémentaires parce qu’ils sont principalement dans le cinéma d’auteur de fiction. Il peut arriver qu’il y ait des doublons, c’est très rare, mais globalement, les gens voient sur MUBI ce qu’ils ne voient pas sur Tënk et inversement. En outre, l’ambition éditoriale de MUBI, en termes de diffusion, n’est pas tout à fait la même que la nôtre. Ils sont présents dans cent cinquante pays. Et ils font tout de manière très centralisée, à Londres. Alors que Tënk, qui vise pour l’instant l’Europe francophone, compte créer dès l’an prochain Tënk Amérique du Nord, Tënk Afrique subsaharienne, et probablement des Tënk dans le monde arabe. On a une équipe légère, dans le pays ou dans la zone géographique concernée, qui crée une société dont Tënk Lussas est actionnaire à 50 %. On est dans une logique de fédération plus que dans une logique de trust. La deuxième différence, c’est que MUBI envisage, dans son soutien à la production de longs métrages, de devenir distributeur en salles, aussi bien sur le Royaume-Uni que sur les États-Unis.
 

Vous avez créé Tënk en juillet 2016, soit à l’ère de Netflix. L’existence de cet ogre de la SVOD a-t-elle une incidence sur votre activité ?
 
Contrairement à Netflix, nous ne partons pas à la conquête du public de la télévision. Alors que la télé va rester un lieu de consultation de l’information et de l’immédiateté spectaculaire, tous domaines confondus, sport, politique, musique, etc., Tënk travaille sur des temps beaucoup plus longs. Notre ambition est de rassembler des publics qui sont juste curieux du monde – dont certains ont quitté la télé ou refusent d’y accéder, mais veulent souvent un complément, un autre regard –, et les publics de connaisseurs, les professionnels intéressés par le documentaire et le film d’auteur en général. La proposition de Tënk va aussi bien en direction de la cinéphilie que vers celle de la curiosité citoyenne, de tout un chacun, quelles que soient les classes sociales.
 
 

"La formation et la coproduction sont indissociables : c’est la marque de fabrique et la ligne politique de Lussas"



Quelles relations avez-vous avec les festivals ? Selon vous, sont-ils d’assez bons pourvoyeurs et diffuseurs de documentaires d’auteur ?
 
Dès le début, les festivals se sont présentés comme des alliés et des partenaires essentiels, dans la mesure où l’éditorialisation y est déjà présente, où les publics sont mobilisés, où la culture documentaire est renouvelée de façon permanente. Cela dit, nous avons rencontré un problème de capacité et de taille : nous voulions travailler avec tous les festivals, du petit festival au gros, du général au particulier, mais nous ne sommes pas assez nombreux. Nous avons commencé à définir une typologie des festivals, ces derniers étant répartis entre ceux où nous devons être physiquement présents et les autres, avec lesquels nous pouvons tout de même établir des accords.
 

En quoi la plate-forme Tënk, sa politique et son contenu prolongent-ils vos actions liées à la formation ? Je pense au travail fait au sein de l’association Ardèche Images depuis les années 1990.
 
Dans Tënk, il y a deux plages qui ont directement à voir avec des films issus de la formation : « Premières bobines » avec des oeuvres d’école, et « Docmonde » où l’on trouve des films de notre réseau international de formation en place depuis quinze ans. Chaque année, il y a vingt-cinq à quarante films de qualité issus de ce réseau lié à des zones géographiques où il y a une invisibilité de tout un pan de la société due à l’absence d’images. Tënk sera bientôt le coproducteur de ces films. La formation et la coproduction sont indissociables : c’est la marque de fabrique et la ligne politique de Lussas. À partir du moment où l’on suit des gens, on essaie toujours de faire que le rêve devienne film. Et pour que cela arrive, il faut former, accompagner en écriture, organiser des résidences d’artistes et sensibiliser au processus industriel en initiant des rencontres avec des producteurs.
 

Le deuxième grand chantier de Tënk est la coproduction. Où en êtes-vous ?
 
Nous avons une stratégie et une politique définies : il s’agit d’aider quatre blocs de films. En résumé, un premier bloc avec des partenaires type CNRS, CNAP (1), Scam (2), CFDT, Sacem qui amèneraient sur cinq à six films par an 10 000 à 15 000 euros par film. Tënk ajoutera autant en numéraire. Un deuxième bloc de trente à trente-cinq films, avec le réseau Docmonde que j’ai déjà évoqué, sur lesquels nous amènerions de l’industrie (compétences, connaissances techniques et savoir-faire). Un troisième bloc de quinze films, des longs-métrages destinés soit au cinéma, soit à être des grands formats pour les festivals ou l’édition. Là aussi, notre apport est en industrie, l’équivalent de 15 000 euros en numéraire. Enfin un dernier bloc qui concerne le Village documentaire de Lussas, où il y a des producteurs et une pépinière en chantier, un master qui forme des producteurs. Chaque année, il y aura une vingtaine de films coproduits par Tënk avec l’ensemble de ces structures. Cela fait un total de cent à cent vingt films par an d’ici à 2020. Nous allons commencer en 2018 et monter en charge sur les quatre années à venir.
 
(1) Centre national des arts plastiques
(2) Société civile des auteurs multimédia

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