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27 10 2017

Écrire est un voyage : Laure Desmazières

Propos recueillis par Delphine Sicet


Écrire est un voyage : Laure Desmazières

Photo : Quitterie de Fommervault-Bernard / Écla

À peine arrivée en résidence d'écriture du Chalet Mauriac, Laure Desmazières a déjà découvert les environs à vélo. Elle s’est installée en terrasse et fume cigarette sur cigarette, en vous scrutant de son regard intense et interrogateur. Elle écoute, absorbe, sourit. Beaucoup. Elle s’imprègne des atmosphères, du rythme que ce temps au calme lui impose. Et puis… elle souffle : "Créer pour soi, enfin".

 
Comment êtes-vous venue au cinéma et tout particulièrement à l’écriture scénaristique ?

Je viens de Grenoble où j’ai fait beaucoup de théâtre in situ, dans des friches, dès l’âge de 12 ans. Il s’agissait de créations collectives. Simultanément j’écrivais beaucoup : sur ce que je voyais, sur les spectacles… En fait j’ai toujours eu envie d’écrire. Un jour j’ai quitté ce groupe et suis allée voir Le fantôme de la liberté de Luis Buñuel. Ce fut le déclic. Le film était très fou, je découvrais le surréalisme. Le film m’a appris que l’écriture était faite d’un très savant dosage énergie/ frustration dans les informations données puis volées au spectateur. C’était ma première approche de la dramaturgie ! Je trouvais incroyable d’écrire ça et, surtout, que cela tienne. Cela m’a fait rêver, je me suis imaginée le travail qu’il fallait produire pour arriver à un tel résultat. Alors à 18 ans je suis partie en classe préparatoire Ciné-Sup à Nantes, puis au département scénario à La fémis. J’avais toujours cette envie d’écrire, nourrie par beaucoup d’œuvres cinématographiques qui se sont télescopées : le surréalisme, les films muets, le cinéma taïwanais, Jim Jarmusch, Aki Kaurismaki... J’ai vu beaucoup de films très contemplatifs. C’était une autre manière de voyager.
 

Quelle est votre veine d’écriture ?

À La fémis, j’écrivais ce que j’aimais voir, et on m’a appris à le regarder sous un autre angle. À mesure de mes études, j’ai découvert ce qui est ma veine. Ainsi pour mes projets personnels, je travaille beaucoup sur les huis-clos suspendus, existentiels. J’aime l’onirisme et le décalage, l’humour aussi. Je suis très attirée par la comédie, genre pour lequel j’écris peu pour l’instant ou alors en tant que co-auteure. Mettre l’humour au premier plan est une mise en danger qui demande un lâcher-prise important. L’humour, c’est très clivant. Ce serait pour moi le point ultime auquel j’aspire, le plus difficile.
 

Quelle a été votre trajectoire depuis La fémis ?

J’ai beaucoup travaillé en tant que co-auteure et consultante. J’aime pénétrer des univers, trouver le point où les imaginaires des personnes que j’accompagne connectent avec le mien. Les projets se nourrissent les uns les autres. Le fait de travailler sur plusieurs projets en même temps en tant que scénariste m’enrichit beaucoup ; d’autant que j’ai aussi la chance de travailler sur des films étrangers, par exemple libanais ou japonais. Le statut d’auteur, avec son absence d’assurance chômage, induit de faire plusieurs choses en même temps pour assurer nos revenus. J’aime être co-auteure mais il est vrai que le temps dévolu à la création à proprement parler est du coup mis à mal. Mes projets passaient jusqu’alors plutôt au second plan.

Pour 2017, ma très grande envie est de me concentrer sur mes propres créations. C’est essentiel pour moi. Je viens de terminer mon court-métrage Zaina46. Il a été tourné au mois d’avril dans les Landes, à Mont-de-Marsan. Le film évoque la vie d’Abdel, Algérien de 55 ans séparé de sa femme Zaïna, restée au Pays. On est en 2006, ils ne se sont pas vus depuis cinq ans, mais uniquement parlé au téléphone. Skype arrive dans l’établissement dans lequel Abdel travaille. Il a l’opportunité de revoir son épouse. Le film évoque les doutes et questionnements d’Abdel ; comment il va se préparer à la revoir, les appréhensions, les difficultés techniques... Le fait de voir va rendre le manque de l’autre plus insupportable.

J’ai terminé le montage et le mixage trois jours avant mon arrivée au Chalet Mauriac. Aujourd’hui je reprends mon projet de long métrage intitulé La balle blanche.
 

C’est votre objectif pour cette résidence d’écriture ?

Absolument. Mais je ne suis pas là pour un travail de création, plutôt pour un remodelage. Je reprends le scénario de mon long métrage, La balle blanche (finaliste du prix Sopadin junior « meilleur scénario » en 2013). La structure est solide mais, avec le recul, il reste un travail d’équilibrage à effectuer, notamment concernant les personnages. Idéalement, le projet sera financé à la rentrée et le casting est en cours.

C’est l’histoire d’un jeune prodige du tennis de 18 ans. Le tirage au sort lui permet de se mesurer au numéro 1 mondial à Roland Garros. Il est en passe de gagner le match. Et puis il pleut, fort. Le match doit être interrompu et notre héros rentre à l’hôtel, avec son coach, en attendant de pouvoir reprendre et terminer la partie. C’est d’abord un film sur la frustration. Cela va très vite dans la tête du jeune homme. Le moindre micro-événement peut devenir insupportable et avoir un grand impact sur lui. Cette même nuit, il rencontre une jeune-fille et connaît un moment de vertige. C’est un film sur un jeune adulte qui a grandi trop vite, avec à la fois une grande maturité professionnelle et une immaturité sur le plan affectif. Il ne connaît rien d’autre que le tennis. C’est au départ quelqu’un qui ne doute pas, qui répète des discours. On observe comment le doute naît, comment il s’installe. Le jeune homme va avoir peur de ne pas être à la hauteur à la reprise du match puis soudain il s’inquiète de le gagner, s’engageant irrémédiablement vers une carrière tracée. Nous suivrons son cheminement intérieur. Le film est en temps réel. Il sera très chirurgical, sur le rythme, le temps, la solitude. Au fur et à mesure de cette nuit d’insomnie,  ses sensations - et le film avec elles - deviennent de plus en plus irrationnelles.
 

Pourquoi avoir choisi le tennis ?

Le tennis est un formidable support, une évidence. C’est un sport de l’instant, qui requiert un mental très fort, où les situations peuvent se retourner très vite. C’est une discipline qui regorge d’histoires de jeunes qui font tomber des mastodontes. Un sport de générations où on se retrouve à se battre contre ses idoles. C’est un sport fait pour le cinéma, qui va permettre de travailler sur des plans très chorégraphiés voire un ballet.
 

Jusqu’à présent vos personnages principaux ont toujours été des hommes ? Pourquoi ?

Il est vrai que dans tous mes projets je travaille avant tout sur les hommes, sur leurs frustrations, leur regard, leur sexualité. La question de l’altérité me passionne. Je travaille sur leurs pulsions, la tendresse. Sur ce que cela veut dire être un homme aujourd’hui. Je porte mon regard de femme sur eux. Peut-être est-ce un filtre me permettant d’être plus directe à un endroit donné de l’histoire ? Une autre récurrence est l’utilisation de langues étrangères. Zaïna46 a été tourné en arabe. Pour mon précédent court métrage Noche Flamenca, en 2015, je vivais à Londres et le tournage s’est effectué en anglais. J’aime cette diversité de sonorités, de musiques. Et je trouve très signifiants les cheminements culturels et intellectuels véhiculés par chaque langue.

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